Le maréchal Niel par Larivière, musée du château de Versailles

3 juillet 1866. Après quelques semaines de guerre, alors qu'on s'attendait à une lutte longue et indécise entre les deux pays en conflit à propos de l’unité allemande, la Prusse obtient à Sadowa une victoire décisive sur l'Autriche. C'est pour l'Europe la révélation de la puissance militaire prussienne.

C'est aussi la révélation pour les esprits clairvoyants que la France, dernier obstacle à l’unité allemande, aura tôt ou tard à se mesurer à cette armée. Les deux nations «sont comme deux trains lancés l'un contre l'autre sur la même voie » disait un journaliste de l’époque.

Face à la Landwehr

La Prusse, qui avait tiré les leçons de ses défaites devant les armées révolutionnaires et impériales, devait son redressement militaire à un système de recrutement fondé sur le service obligatoire.
Tous les jeunes Prussiens de vingt ans devaient servir dans l’armée active pendant trois ans et, à l'issue de cette période, étaient versés dans la Landwehr – l’armée territoriale – réserve effectuant des exercices réguliers en temps de paix et faisant campagne en temps de guerre. Ceux qui, pour des raisons budgétaires, n’étaient pas incorporés dans l'active (les trois-quarts de la classe) étaient versés directement dans la Landwehr et, ainsi, étaient sommairement instruits et combattaient en cas de conflit.
En France, on avait abandonné le système du service obligatoire, après en avoir donné l'exemple à l'Europe, pour revenir à une armée quasi professionnelle.
En dehors de l'aspect inégalitaire et injuste de son recrutement par tirage au sort et remplacement (voir notre article: «Les mauvais numéros»), celui-ci avait révélé à plusieurs reprises son incapacité, lors d'une crise grave, à fournir des soldats instruits en nombre suffisant.
Cela avait été le cas en Crimée, lorsqu'il avait fallu augmenter les effectifs. C'est ce qui s’était produit en Italie,en 1859, lorsque la Prusse avait menacé d'intervenir contre nous et qu'il avait été impossible de former une armée pour couvrir la frontière du Rhin.
En effet, la seule réserve de l’armée française était constituée par la fraction de contingent incorporable mais non incorporée pour raison budgétaire. Ce n'est d'ailleurs qu’après 1859 que ces conscrits laissés au foyer reçurent un minimum d'instruction militaire.
Aucune obligation après le service. Aucune obligation pour les deux tiers de Français libérés par le tirage au sort.

Le projet Niel

Depuis longtemps, Napoléon III était conscient de ces carences. Dès 1843, il pensait qu'«il faut à la France une armée immense composée d'hommes exercés dans le cas d'un premier revers» et qu'il faut en conséquence «organiser l’armée pour qu'elle puisse passer en très peu de temps et sans encombre du pied de paix au pied de guerre». Il avait compris que «l’armée doit être considérée comme une grande école où tous les citoyens viennent apprendre le métier des armes». Il prenait en cela le contre-pied du système en vigueur et des conceptions de l’état-major.
Le gouvernement lui-même ne suivait pas Napoléon III. Lorsque celui-ci tenta de profiter du choc psychologique de Sadowa sur l'opinion pour faire aboutir une réforme, il dut passer outre les conclusions d'une commission d’étude qu'il avait créée, changer de ministre de la Guerre, faire face aux réserves du Conseil d’Etat, pour finalement ne pouvoir proposer au corps législatif, en mars 1867, qu'un compromis auquel le maréchal Niel a attaché son nom.
Une fraction de chaque classe devait être appelée pour un service de cinq ans dans l'active, puis de quatre ans dans la réserve. La seconde fraction entrait directement pour quatre ans dans la réserve. On pouvait échapper à l'incorporation dans l'active en versant à l’Etat une somme forfaitaire (exonération) et à l'incorporation dans la réserve en se trouvant un remplaçant.
Néanmoins, les exonérés et les remplacés étaient affectés pour cinq ans dans une garde nationale mobile, astreinte à des exercices et utilisée, en cas de guerre, à la garde des places fortes, des frontières et des côtes et au maintien de l'ordre à l'intérieur. Les réservistes ayant sauté l’étape du service actif, après leurs quatre ans dans la réserve, y étaient également versés.
La Chambre, pas plus que l’état-major ou le gouvernement, n’était disposée à adopter ce qui, par le biais de la garde mobile, était un rétablissement du service obligatoire et universel, sinon égal pour tous.
Les journaux s’emparèrent du projet pour dénoncer le bellicisme du régime, les grands armements, les gros effectifs, niant le risque de guerre, méprisant l’armée prussienne en regard de la nôtre. Les conseils généraux récemment élus, formulaient tous des vœux pour que fût retiré ce projet qui allait «ôter des bras précieux à l'agriculture».
La commission élue par les bureaux du Corps législatif était hostile et Niel, contre l’avis de l'empereur, dut céder pied à pied : au sortir de son examen en commission, le projet était complètement défiguré. Napoléon III, découragé et isolé, préféra le retirer et se résolut à ne présenter qu'une réforme partielle.
Celle-ci, même, fut attaquée dans la discussion à la chambre par les républicains qui prônaient la suppression des armées permanentes et l’établissement de milices de type suisse, et par la majorité bonapartiste qui rogna encore ce reste de réforme. («Nous sommes obligés de voter la loi puisque l'empereur le veut, mais nous l'arrangerons de telle façon qu'elle ne pourra pas servir.»).
Dans la loi finalement votée le 1er février 1868, le tirage au sort et le remplacement étaient maintenus. Il ne restait qu'une caricature de garde mobile, constituée des bons numéros, des remplacés et des volontaires.
Telle quelle, la loi aurait néanmoins pu constituer un progrès réel. Mais, Niel étant décédé, son successeur Leboeuf, qui ne croyait pas à la garde mobile, ne fit rien pour la mettre sur pied ni l’entraîner. Il faut dire qu'il n'y était guère encouragé, ni par l’opinion qui continuait à manifester son hostilité, ni par le corps législatif qui en rogna les crédits.

La leçon de l’échec

Or, en 1870, lors de l'incident franco-prussien monté par Bismarck, cette même opinion qui, deux ans plus tôt, avait refusé l'effort nécessaire et cette même chambre qui avait escamoté la réforme réclamèrent violemment la guerre. Et ce même Leboeuf, par la faute de qui la nouvelle loi n'avait pas reçu de commencement d'application, déclara que nous étions prêts et que, la guerre dût-elle durer, il «ne manquerait pas un bouton de guêtre».
Napoléon III, presque seul une fois encore, redoutait la guerre et craignait une défaite. Il dut céder devant l’irrésistible vague de bellicisme qui emportait le pays.
Le système de recrutement qui n’était encore que celui de 1818 et de 1832 ne permit, en août, d'aligner sur le Rhin que 250.000 hommes (alors que la loi Niel en aurait fourni 1.200.000 en cas de mobilisation) face à plus de 500.000 Prussiens en première ligne.
En un mois, l’armée française avait cessé d'exister, et pas seulement en raison de la nullité des généraux, comme on le voit.
Les efforts de Gambetta qui leva des armées sur la Loire n'y firent rien. Malgré son énergie et leur bravoure, elles furent battues: on n'improvise pas une armée.
C'est le moment de méditer la phrase de Napoléon Ier, citée dans l'exposé des motifs du projet Niel : «Un pays ne manque jamais d'hommes pour résister à une invasion ou soutenir une grande guerre, mais il manque souvent de soldats».

Article de M. Francis Choisel, paru dans la revue Armées d'aujourd'hui (n° 31, juin 1978).

Nota : Le titre de l'article est une exclamation du Journal des Débats devant le projet Niel.