L'image du Second Empire évolue. Elle fut très mauvaise autrefois. Elle est nettement meilleure aujourd'hui. Mais peut-on pour autant parler de réhabilitation ? Et pourquoi cette nouvelle image ? Telles sont les questions auxquelles nous tenterons de répondre dans ces quelques considérations liminaires.

Napoléon III en 1865 par Cabanel

Remarquons d'abord qu'il en va des hommes politiques comme des musiciens ou des littérateurs. Leur popularité comporte des hauts et des bas. D'un siècle à l'autre, le palmarès des grands hommes se modifie. Ainsi Victor Hugo ou Corneille, malgré leur génie, sont un peu passés de mode. Le culte de Napoléon Ier, de même, a eu sa grande époque; mais aujourd'hui, le personnage correspond moins au sentiment de l'opinion publique. On est peut-être aussi un peu las de célébrer les mérites de l'Empereur, que l'on connaît dans tous leurs détails : il existe une certaine usure des grands hommes. On aime à en découvrir de nouveaux.
Napoléon III, à coup sûr, bénéficie de ce phénomène : Napoléon Ier lui fait moins d'ombre. Le Second Empire reste à découvrir. Et l'on éveille la curiosité du public éclairé en cherchant à le réhabiliter, comme nous le faisons dans ce colloque du Souvenir Napoléonien.

Mais si l'image du Second Empire évolue favorablement, c'est aussi parce que certaines plaies de l'époque se sont cicatrisées avec le temps. Nous n'en prendrons que deux exemples.
À Paris, Haussmann, a percé de grandes avenues au tracé rectiligne. Pour cela, il dut démolir quelques monuments anciens et supprimer de petites rues sinueuses. On l'a accusé, en son temps, de détruire le charme du vieux Paris et de créer une capitale géométrique sans aucune âme. Aujourd'hui, on a oublié ces quartiers pittoresques mais insalubres que les contemporains regrettaient. Et l'on ne voit plus de l'œuvre d'Haussmann que ses aspects positifs: les parcs, les squares, les bois, les larges avenues saines et aérées, le tout-à-l'égout, etc. C'est même le Paris de Napoléon III qui nous apparaît désormais comme le vieux Paris plein de charme, que l'on veut préserver contre les nouveaux démolisseurs et contre les nouveaux bâtisseurs. Comme les Halles de Baltard, par exemple.
Le Second Empire ouvrit une autre plaie avec la défaite de 1870 devant les Prussiens et la perte de l'Alsace-Lorraine. Jusqu'en 1914, on jugeait très sévèrement Napoléon III, considéré comme l'unique responsable de ce drame national – disons même qu'il en était le bouc émissaire. Car le traumatisme était très grand, et la France encore amputée. Depuis la revanche de 1918 et la reconquête des provinces perdues, on ne ressent plus les choses exactement de la même manière. Et depuis la débâcle de 1940, celle de 1870 apparaît toute relative. Aujourd'hui, la perte de l'Alsace-Lorraine n'est plus que l'une des nombreuses péripéties de notre Histoire. Et ce qui reste du Second Empire, ce n'est pas la perte de provinces reconquises un demi-siècle plus tard, mais le rattachement – définitif – de Nice et de la Savoie.

L'image du Second Empire change ensuite parce que nous le regardons à travers ce que nous sommes.
De ce point de vue, il n'est pas indifférent que la réhabilitation de Napoléon III ait commencé sous la Cinquième République: avec le livre d'Adrien Dansette notamment, publié au début des années 1970. Nous voyons forcément la Constitution de 1852 d'un œil nouveau après avoir pratiqué celle de 1958.
Au dix-neuvième siècle, beaucoup d'hommes politiques étaient opposés au plébiscite qu'ils considéraient comme une manière de fausser l'expression de la volonté populaire. Certains pensaient encore de même sous le général de Gaulle. Aujourd'hui, on étend le champ du référendum – plébiscite et référendum, c'est à peu près la même chose – et l'on considère que c'est un progrès de la démocratie. Les plébiscites napoléoniens ne nous choquent donc plus.
De même la candidature officielle. Certes, les préfets ont commis des excès pour soutenir les candidats favorables à l'Empire. Mais qu'était-ce, en fait, que la candidature officielle, si ce n'est l'investiture donnée par l'Empereur à certains candidats ? Elle ne correspondait pas aux habitudes politiques de l'époque : les élus étaient jusque là des notables jaloux de leur indépendance, tant à la Chambre que dans leurs relations avec leurs électeurs ; il n'y avait pas de partis organisés, pas d'investitures. D'ailleurs, dans les années 1970 encore, l'opposition se récriait lorsque le Président de la République prenait parti dans les élections législatives. Aujourd'hui, tout le monde admet le plus naturellement du monde la notion de «majorité présidentielle».
Après un siècle d'instabilité de la Troisième et de la Quatrième Républiques, nous sommes désabusés vis-à-vis du parlementarisme pur ; et par conséquent, nous portons un regard beaucoup moins critique sur l'antiparlementarisme qui caractérise le bonapartisme. Auparavant, d'ailleurs, l'évolution de l'Empire autoritaire vers l'Empire parlementaire était portée au crédit de Napoléon III : il revenait ainsi dans le droit chemin. Désormais, il est possible de se demander, sans choquer les consciences républicaines, s'il ne s'agit pas au contraire d'une dérive orléaniste et conservatrice.
Notre pratique constitutionnelle, en un siècle, a changé ; elle a intégré un certain nombre de méthodes du Second Empire. Celles-ci, en conséquence, ne nous apparaissent plus contraires aux bonnes manières politiques.
Il en est de même dans le domaine économique et social. Dans les années qui ont suivi le Second Empire, les hommes politiques ont eu des préoccupations de politique étrangère et de politique constitutionnelle. On jugeait les régimes en fonction de cela. Les historiens, à leur suite, ont fait de même. A présent, l'économie a envahi la politique. L'histoire économique se développe. Nous sommes donc plus sensibles que nos pères à l'extraordinaire modernisation industrielle, bancaire, ferroviaire, etc., des années 1850 et 1860. Et les aspects négatifs du bilan de Napoléon III dans d'autres domaines passent pour nous au second plan.
De même, sous le Second Empire, les opposants à la politique d'abaissement des droits de douane étaient nombreux. Après sa chute, on est progressivement revenu au protectionnisme, qui a duré jusqu'au traité de Rome. Ainsi, le fait que Napoléon III fût libre-échangiste n'était pas porté à son crédit. Aujourd'hui, sa politique commerciale est au contraire dans le ton de notre époque.
Dernier exemple : Napoléon III avait des tendances socialistes. De son vivant, ces opinions étaient très nettement minoritaires. Il a fallu attendre quelques dizaines d'années pour qu'une certaine partie de la population soit réceptive à cet aspect du personnage: au fait, entre autres, qu'il ait imposé le droit de grève.
En ce qui concerne la politique extérieure, nous limiterons notre argumentation aux relations franco-prussiennes. On a encore l'habitude de dire que Napoléon III aurait dû intervenir après Sadowa, et écraser la Prusse lorsqu'il était encore temps. C'est un raisonnement que l'on tenait tout naturellement au lendemain de la guerre de 1870, en 1918 ou en 1945. Mais l'analyse peut être faite sous un jour différent depuis le traité de l'Élysée, c'est-à-dire en un temps où l'on ne jure que par le «couple franco-allemand».
Que voulait Napoléon III ? Il voulait faire avec la Prusse ce qu'il avait fait avec le Piémont : s'entendre avec elle, aider l'unité allemande et en retirer un bénéfice territorial. Cette politique a été bien près d'aboutir: après Sadowa, Napoléon III avait réussi à négocier l'achat du Luxembourg, qui appartenait au roi des Pays-Bas.
Mais Bismarck s'est mis en travers. C'est cela qu'il faut regretter : si Bismarck avait accepté d'entrer dans le jeu de Napoléon III, l'entente franco-allemande se serait réalisée un siècle plus tôt. Et nous aurions probablement évité trois guerres franco-allemandes, dont deux mondiales. La France serait plus grande ; l'Allemagne aussi. Napoléon III n'a eu que le tort d'avoir raison trop tôt.

Ces considérations nous amènent à la remarque suivante de notre exposé : Napoléon III était un précurseur. Les précurseurs sont incompris de leur temps. Prenons encore quelques exemples.
L'unité italienne, réalisée grâce à l'aide de la France, est généralement considérée comme une réussite du règne. Pourtant, sous l'Empire, la politique italienne de Napoléon III fut vivement critiquée, parce qu'elle avait comme conséquence l'amputation du territoire pontifical et que l'on considérait le pouvoir temporel comme indispensable à l'indépendance spirituelle et à la survie matérielle de la papauté. L'expression «plus l'État sera petit, plus le souverain sera grand», faisait scandale. Depuis, l'État pontifical a encore été réduit; et, malgré cela, il ne vient à l'idée de personne de regretter l'étroitesse du Vatican, ni de nier l'immense autorité morale de Jean-Paul II.
En Algérie aussi, Napoléon III a été mal compris en son temps. Les colons, comme les militaires, s'opposèrent vigoureusement à la mise en œuvre de ses vues sur l'organisation de la colonie: au plébiscite de 1870 les votes négatifs l'emportèrent en Algérie, comme à Paris, et là seulement. Depuis la décolonisation, on peut raisonnablement se demander si ce n'est pas Napoléon III qui était dans le vrai en préconisant la politique du «royaume arabe», c'est-à-dire une solution proche du protectorat, qui a plutôt réussi au Maroc et en Tunisie. Napoléon III avait pressenti l'émergence d'une nationalité arabe et voulait que la France en fût la protectrice et l'amie, et non qu'elle fût dominatrice donc ennemie d'un monde arabe appelé à échapper un jour ou l'autre à la tutelle ottomane.
Lorsque Napoléon III se déclarait partisan du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et du principe des nationalités, lorsqu'il imposait au Piémont des plébiscites avant d'annexer des territoires en Italie, lorsqu'il en organisait lui-même pour rattacher à la France Nice et la Savoie, lorsqu'il récusait le droit du plus fort et cherchait à établir un ordre international plus juste, il pouvait apparaître utopiste et à contre-courant, voire naïf face à un Bismarck cynique et triomphant. Mais sa conception des choses a prévalu en 1918; et elle guide aujourd'hui tous nos gouvernants. Là encore Napoléon III était précurseur.
Les précurseurs, les génies visionnaires, doivent accepter l'impopularité qui est un tribut que les grands hommes paient aux contemporains avant d'être reconnus par la postérité.

Il faut ajouter que Napoléon III était l'homme de la synthèse. René Rémond distingue trois courants de la droite en France: le légitimisme, l'orléanisme et le bonapartisme. Les conclusions auxquelles nous sommes parvenus au cours de nos recherches sont différentes[1]. Le bonapartisme ne peut pas être classé à droite. Il est la synthèse forte d'idées contraires, qu'elles soient de droite, de gauche, ou du centre. Là est son originalité.
La synthèse n'est pas le compromis. Le compromis est un point moyen entre les extrêmes. Il fait perdre leur force aux idées. Il est le résultat d'une discussion au sein d'un groupe, de négociations. C'est une transaction. Ainsi mécontente-t-il le moins de monde possible, mais il ne résout pas forcément les problèmes posés. La synthèse bonapartiste consiste au contraire à s'approprier des idées fortes, éventuellement contradictoires, à l'occasion impopulaires, à les fondre dans une doctrine cohérente et à en imposer l'application. C'est une ligne d'action.
Cette interprétation n'est pas une vision a posteriori. Napoléon III l'a lui-même formulée, dès ses écrits de jeunesse : «Dans tous les pays, les besoins et les griefs du peuple se formulent en idées, en principes, et forment les partis. Ces associations d'individus, qui naissent d'un mouvement commun, mais d'esprits différents, ont chacune leurs défauts et leurs passions, comme elles ont aussi chacune leur vérité. Pressées d'agir par la fermentation sociale, elles se heurtent, se détruisent réciproquement, jusqu'à ce que la vérité nationale, se formant de toutes ces vérités partielles, se soit élevée, d'un commun accord, au-dessus des passions politiques.»"[2] Napoléon III était donc, comme aurait dit le général de Gaulle, «au-dessus des partis». Mais être au-dessus des partis, c'est aussi être contre les partis et soumis à leur vindicte.
Il ajoutait : "«Lorsque les idées ont gouverné le monde pendant de longues périodes, perdant, par la transformation nécessaire des sociétés, de leur force et de leur empire, il en surgit de nouvelles, destinées à remplacer celles qui les précédaient. (…) Mais l'enfantement (...) est pénible, l’œuvre des siècles ne se détruit pas sans des secousses terribles! (...) Napoléon apparut, débrouilla ce chaos de néant et de gloire, sépara la vérité des passions, les éléments de succès des germes de mort et ramena à l'idée de synthèse tous ces grands principes qui, luttant sans cesse entre eux, compromettraient le succès auquel tous étaient intéressés. (...) (Il s'empara) du génie régénérateur.»[3]
Sur le moment, bien que synthèse — ou parce que synthèse —, la politique bonapartiste créa des mécontentements, chacun restant plus ou moins attaché à sa conception partielle des choses ou à ses habitudes anciennes. Mais ensuite, chacun s'aperçut que le résultat de cette politique correspondait à ce était souhaitable. Comme l'écrit Rousseau, "si le peuple veut toujours son bien, il ne le voit pas toujours." Comme le pensait Napoléon Ier, c'est donc au Prince, à l'homme providentiel, de voir ce bien et de l'imposer. Et lorsqu'il faut imposer, cela ne se fait pas sans provoquer un certain mécontentement, qui ne passe qu'avec le temps.

Pour terminer, sans pourtant être complet — car nous n'avons fait, dans cette communication introductive, que tracer quelques pistes, qu'évoquer quelques exemples — il nous semble nécessaire de revenir à un aspect des choses évoqué par le professeur Jean Tulard. Grâce aux travaux des chercheurs, la connaissance historique progresse, elle découvre des aspects ignorés d'une époque, elle redresse des jugements faux, corrige des erreurs. Or le Second Empire avait été, jusqu'à ces dernières années, assez peu étudié.
Par exemple, les hommes du régime — il y en a de considérables — sont mal connus. On vit sur des images d'Épinal, sur des caricatures. Des travaux de biographie, sérieusement menés, ont révélé la réalité de ce qu'ils étaient, de ce qu'ils avaient fait et voulu faire. Notre vision du régime en est ainsi changée. Ces recherches biographiques sont d'ailleurs encore en nombre insuffisant.
Le fonctionnement des institutions est aussi assez mal connu. Des travaux sont en cours sur ce sujet. Encore une fois, nous ne prendrons qu'un exemple. Le Sénat du Second Empire[4] est le précurseur de notre Conseil constitutionnel. Il contrôlait la conformité des lois à la Constitution. C'était, par rapport aux régimes précédents, un progrès important vers ce qu'on appellerait aujourd'hui un véritable "État de droit". On néglige trop souvent de le signaler.
En outre, les juristes contemporains affirment que l'originalité des institutions de la Cinquième République est d'avoir constitutionnalisé la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen et que le Conseil constitutionnel rende des arrêts s'y référant. Tous semblent ignorer qu'il en était de même sous Napoléon III. La Constitution de 1852 affirmait en effet : «La Constitution reconnaît et garantit les principes proclamés en 1789.» Et, lorsque l'occasion lui en fut donnée, le Sénat s'appuya effectivement sur les articles de la Déclaration du 24 août 1789 pour trancher en matière de constitutionnalité des lois ou des actes du Gouvernement.
De même, on a récemment proposé que les citoyens français puissent saisir le Conseil constitutionnel lorsqu'ils jugent non conforme à la Constitution une loi qui leur est opposée. Cette réforme, qui effrayait certains, n'a pas abouti. Et pourtant, cette procédure a fonctionné régulièrement sous le Second Empire: chaque citoyen pouvait saisir directement le Sénat par une pétition et contester la constitutionnalité d'un acte du Gouvernement ou de l'administration.
De tels faits ne peuvent que contribuer à une «réhabilitation» du Second Empire.

Napoléon III, peu à peu, rejoint son oncle au Panthéon des grands hommes. Il le fait avec quelque retard. Nous en avons analysé quelques raisons.
Pour les résumer, nous citerons cette phrase du jeune Louis-Napoléon : «Marchez à la tête des idées de votre siècle, ces idées vous suivent et vous soutiennent. Marchez à leur suite, elles vous entraînent. Marchez contre elles, elles vous renversent.» Il faudrait ajouter que si l'on marche trop en avant, on est incompris et pas toujours suivi. Mais un jour, vient le temps de la réhabilitation.
Si Napoléon III a attendu si longtemps pour être véritablement reconnu, s'il l'est désormais parmi le public cultivé et en voie de l'être dans l'ensemble de l'opinion, c'est probablement parce qu'il est autant homme du vingtième siècle que du dix-neuvième. Nous reconnaissons en lui un de nos contemporains.

Introduction de M. Francis Choisel au colloque Pourquoi réhabiliter le Second Empire ? organisé le 21 octobre 1995 à Paris par le Souvenir Napoléonien (actes, sous le même titre, publiés chez Bernard Giovanangeli, 1997).

Notes

[1] Cf Bonapartisme et Gaullisme, Paris, Albatros, 1987.

[2] Fragments historiques, in Œuvres de Napoléon III, Paris, Plon, 1856, tome 1, p. 244.

[3] Des Idées napoléoniennes, chapitre II.

[4] Nous terminons une thèse sur ce sujet.