La tragédienne Rachel

Rachel fut la reine de son temps. Peu de vies ont été à la fois aussi brillantes et mélancoliques. Mme Dussane essaie de percer le secret de cette étrange et éclatante destinée dans cet article, publié dans la revue Historia n°134 de janvier 1958.

Quand je veux causer avec son ombre, je vais rendre visite au plus beau de ses portraits, dans un de nos foyers. Ce n’est pas la Rachel au teint bistre, bizarrement enroulée dans un fourreau rouge, qui domine le palier de l’Administration ; ce n’est pas non plus la froide effigie en draperie vanille et lilas qui trône à notre grand foyer. Mais dans le premier vestibule, celui qu’on appelle, je ne sais trop pourquoi, le jardin d’hiver, une Rachel en robe de velours noir, délivrée des pompes théâtrales, et aussi, privée de leur secours.
Elle est pensive, douloureuse, quoique souriante. Le visage est à l’apogée d’une beauté que la vie a sculptée ; les yeux sont profonds, fiévreux déjà, et une sorte de sourire désespéré enveloppe les traits purs qui vont bientôt s’émacier.
Rachel simple, Rachel contemplant son court et brillant passé, Rachel condamnée mesurant son plus court avenir, Rachel revenue de tous les assauts, de toutes les victoires, de toutes les ivresses, Rachel brûlante encore et déjà glacée : c’est cette Rachel qui parle à mon cœur. Nul destin ne résume mieux que le sien la féérie promise aux glorieux de notre carrière, nul ne flambe plus haut ni plus vite – nul ne s’écroule en amères cendres avec plus de cruauté.

Il était impossible de naître plus démunie. Une nuit d’hiver, dans un hameau d’Argovie, en Suisse, une femme en gésine reçue par pitié et contrairement aux lois, dans une auberge dont l’accès était interdit aux Juifs ; ainsi vint au monde, le 21 février 1821, la seconde fille du colporteur Félix et de sa femme Esther, revendeuse à la toilette. Elle se prénommera Elisa Rachel.
La halte fut brève ; la nouvelle-née comptait à peine une semaine quand la famille se remit en chemin. Dur, hasardeux chemin, pareil au chemin de tous les gagne-petit de la route. La nichée s’accroissait de temps en temps d’une naissance : on était cinq quand on se fixa à Lyon, où devaient naître encore Rebecca et Lia.
De quoi vivaient-ils à Lyon ? Le père grappillait des leçons d’allemand… la mère faisait la brocante des vêtements. Dans ses années les plus brillantes, jamais Rachel ne se sentira tout à fait guérie de cette misère de ses premiers jours.
Bien vite il lui fallut apporter sa part à la pitance familiale. Rachel n’avait pas dix ans, et sa sœur aînée en avait à peine treize, quand le père Félix commença de les envoyer chaque jour aux terrasses des cafés, vendre des oranges. Une taxe était fixée par lui ; les enfants n’avaient le droit de se présenter au logis qu’après avoir récolté la somme commandée au départ. Parfois, une patronne de café compatissante faisait l’appoint quand les enfants hésitaient à rentrer avec une recette insuffisante, sachant qu’elles seraient accusées de négligence, et battues…
Vers 1831, la famille arrive à Paris, et va s’agglutiner au grouillement du quartier juif, vers la place de Grève. Rachel et Sarah, fillettes indécises, romanichelles à peine pubères, chantent maintenant aux carrefours des romances, des refrains équivoques.
Quand Rachel eut douze ans (Sarah en avait quinze), le père Félix décrocha une recommandation pour le directeur d’une sorte d’Institut musical, qui s’appelait Choron.
Choron l’adressa à Saint-Aulaire, qui jouait les confidents au Théâtre-Français, et dirigeait, lui aussi, son petit conservatoire. Pendant la semaine, les enfants apprenaient leur rôle et leur métier, et aussi (ce n’était pas superflu bien souvent) la lecture, l’écriture, un brin d’orthographe.
Puis, le dimanche, jour faste, on donnait avec cette jeune troupe une représentation. Les élèves plaçaient les billets dans leur entourage. On jouait deux pièces au moins chaque fois : tragédie et comédie. La jeune fringale des apprentis comédiens s’en donnait à cœur joie. Cela florissait sur un très humble petit théâtre, dans un passage qui s’appelle toujours passage Molière, à cause de ce souvenir, et qui s’ouvre au 157 de la rue Saint-Martin. Il reste encore quelques vestiges des loges et des galeries d’où partirent les premiers applaudissements qui aient salué le jeune génie de Rachel.
Car elle fut bientôt la vedette de ce petit groupe.
En deux ans, elle y joua trente-quatre rôles. Un tour d’esprit impertinent et primesautier, disons exactement gavroche, qu’elle gardera toute la vie, la faisait alors incliner vers les soubrettes, ce qui ne l’empêchait pas de jouer Eriphile et Andromaque, Iphigénie et Hermione, aussi souvent que Marinette et Célimène.
Bientôt, on entend parler d’elle au Théâtre-Français. Un jour, c’est Vedel, le caissier tout-puissant qui sera bientôt directeur, qui la voit jouer par hasard.
Cette Andromaque de quinze ans (elle jouait Andromaque ce jour-là) lui apparaît « mince, chétive, petite, affublée d’un malheureux costume noir, amide avec un grand front, un œil cave, une voix dure et sèche. »
De scène en scène, son impression se modifie, le jeu de Rachel le frappe, et sa diction « sans déclamation, sans emphase, franche, naturelle, et pourtant avec ce ton soutenu qu’exige la haute poésie »…
Un autre jour, c’est Samson, grand acteur, homme cultivé, professeur éminent, qui lui voit jouer Don Sanche, et qui remarque l’étonnante dignité de cette petite bonne femme, « son air de grandeur, son sentiment tragique »…
Cela vaut que nous nous arrêtions un moment. Les détails biographiques sur Rachel abondent, il y en a presque trop. Sa personne a été cent fois décrite, son jeu noté et analysé, ses méthodes de travail minutieusement relatées. Rien de tout cela n’éclaircit ce premier mystère. Voilà une petite nomade de quinze ans, grandie dans la rue et qui n’a pas été épargnée par les blessures flétrissantes de la misère ; nourrie dans un langage étranger qui demeure celui de sa famille ; ignorante non seulement de notre littérature, mais de toute histoire, de toute légende ; elle se lève chaque matin à six heures dans le pauvre logis où grouille la marmaille, elle fait les lits, puis elle court au marché.
Elle aide ensuite sa mère à la cuisine et au ménage. Elle n’entend que gémissements orientaux et misérables calculs de pauvres ; sa seule école de maintien a été le métier de baladine mendiante. La nature même ne lui a pas dispensé la haute taille, les traits imposants qui créent parfois l’illusion physique de la majesté.
Eh bien ! cette petite sauvage va droit à ce que notre poésie a donné de plus aristocratique, de plus pur, dès que les premières leçons de Saint-Aulaire lui ont entrouvert ce domaine enchanté.
Elle gratte sou par sou sur l’argent du marché pour s’acheter un Molière, elle lit Racine en épluchant des légumes et s’enivre d’alexandrins dans la fumée de la choucroute.
Puis, à tâtons, sur cette scène indigente, mal vêtue, à peine guidée, elle va, à travers tous ses rôles, avec des fautes de métier, certes, des lacunes d’intelligence ou de composition même… mais toujours avec un air de souveraineté.
Qui a pu lui donner l’idée de ce ton, le ton même de la tragédie, qui doit toujours être vrai sans jamais être relâché ?
Aucune explication à cela. Dès cette première apparition, il faut prononcer le mot : génie.

On fait entrer Rachel au Conservatoire en 1836, mais elle s’en échappe au bout de deux mois. Son père avait hâte d’exploiter le jeune phénomène, et il avait trouvé moyen de la faire engager au Gymnase. Quatre mille francs d’appointements annuels avaient paru au père Félix une raison suffisante pour abandonner des études à peine commencées.
La jeune Rachel joua, avec un succès moyen, un mauvais drame qui s’effondra vite. C’est alors que, mieux inspirés, le père et la fille retournèrent trouver Samson. C’était en 1837.
Rencontre providentielle d’un jeune « tempérament » totalement inculte avec un maître qui était, lui, tout intelligence et tout érudition !
Selon le mot heureux d’un des biographes de Rachel, Louis Barthou, c’est Samson qui donna du talent au génie de Rachel.
Sa sollicitude ne se borna pas à l’enseignement théâtral, si complet qu’il le fît, ou plutôt l’enseignement théâtral fut le point de départ de toute une culture.
Samson mit Rachel en possession d’une savante technique : pose de voix, respiration, articulation, science de gradation des effets, qui vint au secours de sa nature physique peu résistante. La voix s’étoffa, l’autorité s’affermit, les intentions se nuancèrent.
Il obtint du père Félix qu’il payât à sa fille une institutrice de français, enfin, il accueillit la petite Rachel à son foyer, dans l’intimité de Mme Samson et de ses filles, qui furent pour l’enfant un premier modèle de bonne éducation, de tenue et de maintien.
Quelques mois après le commencement de cette heureuse tutelle, Rachel avait fait assez de progrès pour que Samson obtint de Vedel, devenu directeur du Théâtre-Français, l’engagement de son élève, à 4 000 francs d’appointements. C’était le 6 février 1838. Il n’était pas coutume de laisser faire des débuts au fort de la saison. Rachel dut attendre l’été.
Le 12 juin 1838, elle était affichée dans Camille d’Horace. Ayant établi son rôle à fond avec Samson, sûre des moindres détails, portée par l’ivresse du combat, elle se risqua devant les vieux habitués qui composaient alors le public bien clairsemé des représentations tragiques. Nul critique n’avait été convoqué, les mondains étaient aux eaux, rien n’attira l’attention sur cette soirée, ni sur les suivantes. Ceux qui y assistèrent discernèrent cependant quelque chose du prodige. Du 12 juin au 11 septembre, Rachel donné quinze représentations, interprétant Camille, Émilie de Cinna, Hermione, Eriphile d’Iphigénie, Aménaïde de Tancrède.
Samson écrit, à propos d’Emilie : « Je me rappelle l’étonnement des spectateurs, je vois tous ces regards dirigés sur la jeune fille, toutes ces oreilles tendues pour mieux jouir de cette diction qui semblait si nouvelle et dont l’originalité consistait à être à la fois naturelle et grandiose. »
Naturelle et grandiose : dans ces deux adjectifs apparemment antinomiques tient tout le miracle de Rachel, le miracle même de la tragédie.
Cependant les débuts se poursuivent dans une obscurité relative – Vedel lui-même ne semble pas y attacher grande importance – les recettes restent très faibles. C’était hélas ! à cette époque, leur fâcheuse coutume. Enfin, en septembre, on commence à s’occuper d’elle. Vedel va trouver Jules Janin, retour d’Italie.
L’exubérant critique vient au théâtre et fait un feuilleton retentissant : « Nous possédons enfin, s’écrie-t-il, la plus étonnante petite fille que la génération présente ait vu monter sur un théâtre. » Il la trouve « petite, assez laide, point de poitrine, l’air vulgaire, la parole triviale, ignorante et sans art », mais il ajoute avec plus d’éloquence que de logique : « Melle Rachel est une vive et puissante intelligence servie par de faibles organes, une lame d’or dans un fourreau d’argile. »
Ce merveilleux clairon publicitaire produit son effet : les recettes passent de 800 francs à 3 000 francs. Dans le flot des curieux qui accoururent, voici Alfred de Musset. On connaît l’admirable article qu’il fit aussitôt sur elle :
« Mlle Rachel est plutôt petite que grande ; ceux qui ne se représentent une reine de théâtre qu’avec une encolure musculeuse et d’énormes appas noyés dans la pourpre, ne trouveront pas leur affaire ; la taille de Mlle Rachel n’est guère plus grosse qu’un des bras de Mlle George… Sa voix est pénétrante et dans les moments de passion, extrêmement énergique… Elle ne déclame point, elle parle… Où a-t-elle appris le secret d’une émotion si forte et si juste ?... Il faut nécessairement reconnaître là une faculté divinatoire, inexplicable, et qui ressemble à ce qu’on appelle une révélation. Tel est le caractère du génie… »
Elle avait appris chez Samson beaucoup de ces choses qui étonnaient Musset ; mais Samson était le premier émerveillé de l’air d’invention qu’elle savait rendre à ce qu’elle avait le plus minutieusement établi sur ses indications.
Samson, comédien, plus intelligent qu’instinctif, avait pour elle « fouillé » ses rôles ; il y avait mis en valeur certains détails inattendus, transmettant à Rachel tout ce qu’il avait admiré et retenu de l’art de Talma, un art sévère et profond, plus attentif au sens des vers qu’à leur musique.
Elle présentait ainsi un texte tragique désencrassé, décapé des ports de voix et des éclats rituels, des effets trop attendus, et qui, par là-même, apparaissait dans sa vigueur essentielle.
Après l’essoufflement très rapide du drame romantique, éclos en 1829 et presque à bout de course en 1838, Rachel arrivait juste à point pour restaurer Racine et Corneille, dont elle s’annonçait la digne servante.
Dans ces premiers temps, tout le monde lui fit crédit : les classiques, parce qu’elle ressuscitait la tragédie, les romantiques, parce qu’ils espéraient qu’elle aurait à cœur d’être leur interprète. Tout le monde voulait voir et montrer cette curiosité du jour.
Elle se laissa porter par ce flot montant de gloire, s’adaptant sans effort à tant de nouveauté inespérée. Les soupirants l’entourent, les protections s’offrent. Elle glane, ça et là, sans beaucoup de méthode ni de scrupule, sans grande décision non plus.
Elle accepte le patronage intéressé de l’affreux docteur Véron, riche, laid, débauché et puissant ; elle laisse de jeunes amoureux rêver de lui offrir le mariage, et elle s’arrange avec le célèbre avocat Crémieux qui, soit amour, soit zèle fraternel, a la constance de lui faire chaque matin les brouillons des lettres qu’elle doit écrire.
Chez Crémieux, un jour à dîner, elle rencontra un autre avocat, qui eut le bon esprit de noter ses impressions le soir même. Son fils a bien voulu me communiquer le précieux papier, daté du 7 avril 1839 – moins d’un an après les débuts : « Elle est gracieuse, tout à fait bon enfant, ses manières sont peut-être un peu trop communes pour une princesse de tragédie. Elle est tout à fait sans instruction et ignore même l’histoire qui se rattache aux pièces qu’elle joue si admirablement… Pendant le dîner, Rachel se plaint des tracasseries de ses camarades, puis commence une partie de loto où elle se montre ardente au jeu et querelle en jargon hébreu sa mère qui, dépitée, quitte la partie… »
Il y a déjà, dans ce petit document, certaines des touches familières et disparates qui animeront, quelques mois plus tard, le fameux Souper chez Rachel d’Alfred de Musset. Je ne crois pas qu’on puisse entreprendre d’évoquer Rachel sans en reproduire au moins quelques passages :
« On avait joué Tancrède, ce soir, écrit-il, et j’étais allé dans l’entracte lui faire compliment sur son costume qui était charmant. A dix heures, au sortir du théâtre, le hasard m’a fait la rencontrer sous les galeries du Palais-Royal. Je la salue ; elle me répond : « Je vous emmène souper. »
« Nous voilà donc arrivés chez elle… Après quelques propos insignifiants, Rachel s’aperçoit qu’elle a oublié au théâtre ses bagues et ses bracelets ; elle envoie sa bonne les chercher. – Plus de servante pour faire le souper ! Mais Rachel se lève, va se déshabiller et passe à la cuisine.
« Un quart d’heure après, elle rentre en robe de chambre et en bonnet de nuit, un foulard sur l’oreille, jolie comme une ange, tenant à la main une assiette dans laquelle sont trois biftecks qu’elle a fait cuire elle-même. Elle pose l’assiette au milieu de la table, en nous disant : « - Régalez-vous.
« Puis elle retourne à la cuisine, et revient, tenant d’une main une soupière pleine de bouillon fumant et de l’autre une casserole où sont les épinards.
« - Voilà le souper !
« Ici commence le dialogue suivant, auquel vous allez bien reconnaître que je ne change rien.
LA MERE. – Ma chère, tes biftecks sont trop cuits.
RACHEL. – C’est vrai ; ils sont durs comme du bois. Dans le temps où je faisais notre ménage, j’étais meilleure cuisinière que cela. C’est un talent de moins. Que voulez-vous ! j’ai perdu d’un côté, mais j’ai gagné de l’autre… Figurez-vous que, lorsque je jouais au théâtre Molière, je n’avais que deux paires de bas, et que tous les matins…
« Ici, la sœur de Sarah se met à baragouiner pour empêcher sa sœur de continuer.
RACHEL, continuant. – Il n’y a point de honte. Je n’avais donc que deux paires de bas, et, pour jouer le soir, j’étais obligée d’en laver une paire tous les matins. Elle était dans ma chambre, à cheval sur une ficelle, tandis que je portais l’autre.
MOI. – Et faisiez-vous danser l’anse du panier ?
RACHEL. – Non, j’étais une très honnête cuisinière, n’est-ce pas, maman ?
LA MERE, tout en mangeant. – Oh ! ça, c’est vrai.
RACHEL. – Une fois seulement, j’ai été voleuse pendant un mois. Quand j’avais acheté pour quatre sous, j’en comptais cinq et, quand j’avais payé dix sous, j’en comptais douze. Au bout d’un mois, je me suis trouvée à la tête de trois francs.
MOI, sévèrement. – Et qu’avez-vous fait de ces trois francs, Mademoiselle ?
LA MERE, voyant que Rachel se tait. – Monsieur, elle s’est acheté les œuvres de Molière avec.
MOI. – Vraiment !
RACHEL. – Ma foi, oui. J’avais déjà un Corneille et un Racine ; il me fallait bien un Molière. Je l’ai acheté avec mes trois francs, et puis j’ai confessé mes crimes.
« La servante revient, apportant les bagues et les bracelets oubliés. On les met sur la table : les deux bracelets sont magnifiques ; ils valent bien quatre ou cinq mille francs. Ils sont accompagnés d’une couronne en or et du plus grand prix. Tout cela carambole sur la table avec la salade, les épinards et les cuillers d’étain…
« Ici finissent le verbiage et les propos d’enfant. Un mot va suffire pour changer tout le caractère de la scène et pour faire paraître dans ce tableau la poésie et l’instinct des arts.
MOI. – Quel rôle étudiez-vous maintenant ?
RACHEL. – Nous allons jouer cet été, Marie Stuart, et puis Polyeucte, et peut-être…
MOI. – Eh bien ?
RACHEL, frappant du poing sur la table. – Eh bien ! je veux jouer Phèdre. On me dit que je suis trop jeune, que je suis trop maigre, et cent autres sottise. Moi je réponds : c’est le plus beau rôle de Racine, je prétends le jouer.
SARAH. – Ma chère, tu as peut-être tort.
RACHEL. – Laisse-moi donc ! Si on trouve que je suis trop jeune et que le rôle n’est pas convenable, parbleu ! j’en ai vu d’autres en jouant Roxane ; et qu’est-ce que cela me fait ? Si on trouve que je suis trop maigre, je soutiens que c’est une bêtise. Une femme qui a un amour infâme, mais qui se meurt plutôt que de s’y livrer ; une femme qui a séché dans les feux, dans les larmes, cette femme-là ne peut avoir une poitrine comme Mme Paradol.
LA MERE. – Ma chère, tu ne fais que parler ; tu te fatigues. Tu te rendras malade.
RACHEL, avec vivacité. – Non, laisse-moi, je te dis que non ! cela me fait vivre. (En se tournant de mon côté) Voulez-vous que j’aille chercher le livre ? Nous lirons la pièce ensemble.
« Rachel se lève et sort ; au bout d’un instant elle revient, tenant dans ses mains le volume de Racine ; son air et sa démarche ont je ne sais quoi de solennel et de religieux, on dirait un officiant qui se rend à l’autel, portant les ustensiles sacrés. Elle s’asseoit près de moi, et mouche la chandelle. La maman s’assoupit en souriant.
RACHEL, ouvrant le livre avec un respect singulier et s’inclinant dessus. – Comme j’aime cet homme-là ! Quand je mets le nez dans ce livre, j’y resterais pendant deux jours, sans boire ni manger.
« Rachel et moi, nous commençons à lire Phèdre ; le livre posé sur la table, enter nous deux. Tout le monde s’en va. Rachel salue d’un léger signe de tête chaque personne qui sort, et continue la lecture.
« D’abord, elle récite d’un ton monotone, comme une litanie. Peu à peu, elle s’anime. Nous échangeons nos remarques, nos idées sur chaque passage. Elle arrive enfin à la déclaration. Elle étend son bras droit sur la table ; le front posé sur la main gauche, appuyée sur son coude, elle s’abandonne entièrement.
« Cependant, elle ne parle encore qu’à demi-voix. Tout à coup ses yeux étincellent, le génie de Racine éclaire son visage ; elle pâlit, elle rougit. Jamais je ne vis rien de si beau, de si intéressant ; jamais, au théâtre, elle n’a produit sur moi tant d’effet.
« La fatigue, un peu d’enrouement, le punch, l’heure avancée, une animation presque fiévreuse sur ces petites joues entourées d’un bonnet de nuit, je ne sais quel charme inouï répandu dans tout son être, ces yeux brillants qui me consultent, un sourire enfantin qui trouve moyen de se glisser au milieu de tout cela ; enfin, jusqu’à cette table en désordre, cette chandelle dont la flamme tremblote, cette mère assoupie près de nous, tout cela compose à la fois un tableau digne de Rembrandt, un chapitre de roman digne de Wilhelm Meister, et un souvenir de la vie d’artiste qui ne s’effacera jamais de ma mémoire.
« Nous arrivons ainsi à minuit et demi. Le père rentre de l’Opéra. A peine assis, il adresse à sa fille deux ou trois paroles des plus brutales pour lui ordonner de cesser sa lecture. Rachel ferme le livre en disant :
« - C’est révoltant ! J’achèterai un briquet et je lirai seule dans mon lit.
« Je la regardai ; de grosse larmes roulaient dans ses yeux.
« C’était une chose révoltante, en effet, que de voir traiter ainsi une pareille créature ! Je me suis levé, et je suis parti, pleine d’admiration, de respect et d’attendrissement. »

C’était révoltant, mais… c’était ainsi, et ce sera toujours ainsi. Tandis que spectateurs et soupirants rêvaient une Rachel tout amour et tout poésie, et poursuivaient auprès d’elle le fantôme émané de son génie, le père Félix, heureux propriétaire du phénomène, finissait toujours par se rappeler qu’il était le chef de la tribu, la maître de la baraque, et le grand prêtre de la caisse.
Dès cette première année radieuse, il place la jeune destinée de sa fille sous la malédiction de l’or, dont elle ne s’affranchira jamais.
A la fin de 1838, Samson s’était chargé de négocier le nouvel engagement de Rachel : appointements doublés, promesse de sociétariat. Ce fut, dans la famille de Félix, une scène biblique ; on baisa les mains de Samson, les arrosant de larmes, on appela sur lui les bénédictions du ciel.
Mais le succès de Rachel grandissant, les cadeaux pleuvant, le théâtre, plein quand elle jouait, se vidant, par là-même, quand elle ne jouait pas, l’engagement qui avait paru d’abord providentiel, se transforma bientôt, dans l’esprit de la tribu Félix, en contrat léonin, puis en injustice et persécution.
Sur les conseils et avec l’appui de l’ami Crémieux, il dénonça le contrat de sa fille, en 1840, sous prétexte qu’il n’était pas valable, étant signé par une mineure.
A Samson, indigné d’un tel procédé, il répondit ingénument, avec son accent qui ne l’avait pas quitté :
- Mais, missié Samson, puisque ma fille a du talent, il est bien chuste qu’elle me rapporte.
Samson chassa de chez lui le père et la fille. On plaida. Félix, Rachel – et le puissant Crémieux – gagnèrent le procès. Rachel fut réengagée à 60 000 francs, avec trois mois de congé, mais le père Félix ne devait jamais pardonner à Samson.
Rachel savait trop, elle, de quel prix étaient les conseils de son maître ; elle trouva le moyen de rentrer en grâce… dès qu’elle eût un rôle à préparer.
N’était-elle donc pas capable, maintenant, de travailler seule ? Non. Pour prendre une comparaison sportive, la volonté de Rachel était le conducteur énergique et attentif du génie de Rachel, merveilleux moteur de course… mais les conseils de Samson, c’était la carte du pilote, et sa boussole.
La boussole… oui… Quand on y songe, on voit que ce qui manqua irrémédiablement à cette carrière, à cette vie, c’est le pôle supérieur qui l’eût constamment aimantée.
Elle n’eut jamais de but lointain, et céda en toutes circonstances au caprice du jour – ou de la nuit ou de l’instant – à l’offre du cachet plus fort que celui de la veille. Sa vie, cette vie éblouissante dans son aspect légendaire, est, quand on la regarde de près, une poussière de petites choses brèves et brillantes, tourbillons qui se dispersent sans rien laisser de solide.
Mais l’argent ? dira-t-on. L’argent ? Rachel en a toujours manqué, comme le fiévreux manque de l’eau qui ne peut étancher sa soif. Tout l’or du monde eût encore laissé Rachel avide devant la seule pièce de vingt francs qui lui eût échappé.
Avarice ? pas même. Fièvre, fièvre héritée de lointains aïeux, et déchaînée par l’opulence même qui eût dû la guérir. Mme Samson a sur elle un mot bien profond et bien simple tout à la fois :
« J’ai toujours regardé comme un grand malheur pour Rachel, dit-elle, le changement si subit qui s’était opéré dans sa situation, passant de la misère la plus profonde à la richesse et au luxe. Au bout de deux années, elle n’avait plus rien à désirer. Aussi était-elle blasée à peu près de tout… »
Blasée, sceptique… à vingt ans ! Oui, la simple bourgeoise a vu d’un éclair la plaie dont Rachel est déjà mortellement atteinte. Certes, elle aime son art – mais comment dirai-je ? – elle l’aime comme une acquisition personnelle qui la fait vivre plus intensément. Cette transe de la scène qui la magnifie pour la laisser ensuite atone et brisée, elle y chérit une sensation et un instrument de domination.
Rachel ignorera toujours ce que Gautier appelle les « affections rayonnantes ».
Quoi donc, pas d’amour dans une telle vie ? Des amours innombrables, cahotées, éclatantes ou vulgaires, illustres ou parfois honteuses, souvent ardentes – jamais totales. Des amours, oui, à foison, et pas un grand amour. Cette Esther Gobseck n’a pas eu son Lucien de Rubempré.
Dirai-je le fond de ma pensée ? Son cœur – car elle avait du cœur – demeura tout entier à ceux de sa race. La Rachel bonne, dévouée, tendre, seuls les membres de la tribu Félix l’ont connue.
Hors de leur cercle élu, elle est toujours un peu la petite vendeuse d’oranges qui fait des tours de saltimbanque pour arracher quelque chose aux passants, qui demeurent toujours des étrangers. Peut-être quelque triste souvenir de cette jeunesse lamentable avait-il une fois pour toutes tari en elle toute confiance dans les illusions amoureuses ?
Elle cherchera, à plusieurs reprises, le mariage, pour s’affranchir du père Félix, ou par caprice ambitieux ; mais quand le comte Walewski, le fils de l’amour polonais de Napoléon, aura d’elle un fils qu’elle chérit, elle mènera, en marge de cette liaison à quoi elle tient pourtant, une intrigue avec Emile de Girardin, et tout s’effondrera dans une rupture soudaine qui la laissera stupéfaite et la désespèrera en la privant de son enfant.
Cette tragédienne géniale, parvenue d’un élan vertical à la gloire, à la richesse, on peut bien dire à la souveraineté, c’est, dans le secret de son cœur, une amère, une désabusée, une ironique. Celle que tous désirent et admirent, celle que toutes envient, porte en elle l’âpre certitude d’une destinée manquée :
« Il y avait en moi, dira-t-elle un jour, une Rachel dix fois supérieure à celle que vous connaissez… Ah ! si j’avais été élevée autrement ! entourée autrement ! Si j’avais vécu autrement ! Quelle artiste j’aurais faite !... »
Et c’est elle qui a raison. Elle a beau user les jours et s’user elle-même dans les brefs frissons du plaisir, le bruit des bravos et le compte des pièces d’or, le bonheur n’est pas pour elle. Le sommet où son destin l’a brusquement juchée est fait de terre cendreuse et stérile. Cette élue est une damnée.
C’est peut-être grâce à ce désespoir latent que Rachel acheva la résurrection de la tragédie, le 21 janvier 1843, en jouant enfin, après quatre ans de désir et d’études, le rôle de Phèdre.
Ce qu’elle en indiqua supérieurement dès ce premier essai, ce ne fut pas la faiblesse féminine ni l’ardeur amoureuse, mais la tragique grandeur ; elle le joua en victime sacrée :
« Elle s’est avancée, dit Gautier, pâme comme son propre fantôme, les yeux rougis dans son masque de marbre, les bras dénoués et morts, le corps inerte… il nous a semblé voir non pas Mlle Rachel, mais bien Phèdre elle-même… Pendant deux heures elle nous a représenté Phèdre sans que l’illusion cessât une minute… En rentrant dans la coulisse, elle semblait emporter toute la tragédie avec elle… »

Je me suis attardée à cette histoire des débuts de Rachel parce que c’est toute son histoire. Après cette soirée décisive de Phèdre, elle put dire que, du théâtre, elle avait épuisé toutes les délices. Il ne fut plus question que de répéter ces fêtes et d’exploiter cette gloire.
J’ai dit qu’elle n’avait jamais guéri de sa misère d’enfant. Sa soif d’or fut inextinguible. Comme le Caïn d’Hugo, elle ne put jamais assez épaissir les murailles de marbre et les tentures de soie et les lingots de métal, pour s’abriter du spectre qui avait marqué ses cauchemars d’autrefois.
On sait comment le père Félix avait organisé ses rapports avec la Comédie. Sociétaire en 1842, elle apporta dans la Maison autant de ravages que de gloire. Il faut lire, dans le remarquable ouvrage de Mme Pailleron, François Buloz et la Comédie-Française, le récit des tribulations qu’elle infligea à Buloz pendant les dix ans qu’il occupa le fauteuil administratif, de 1838 à 1848.
De la prospérité qu’elle avait ramenée au théâtre, elle exigeait tous les profits, sans comprendre ce qui n’était plus du domaine des chiffres : que la Comédie-Française était le seul climat où son jeune génie eût pu trouver son plein épanouissement ; que le cadre de la Comédie-Française, semblant l’emprisonner, l’eût en réalité protégée contre elle-même, contre les vieux instincts destructeurs qui allaient saccager son œuvre et sa vie.
Car, à la soif de l’or, s’ajoutait le tourment de la nostalgie. Quelle nostalgie ? nostalgie de la grand-route, nostalgie du hasard au bout de l’étape. Certes, le désir du gain fut le motif apparent, et très apparent, de ses tentatives de libération. Mais il était multiplié, ce désir, par le battement même de son sang de nomade. Aller ailleurs, toujours ailleurs, fuir le repos…
Elle avait brigué le sociétariat par instinct de conquête, mais elle se sentit esclave dès qu’elle se vit établie, et blessée par la sécurité comme par la chaîne d’un cachot.
Dès 1841, sa vie errante a commencé par un triomphal voyage à Londres, et ne s’arrêta plus. A quoi bon détailler le récit, monotone dans sa diversité même, de voyages de Rachel ? Chaque année, elle fait des absences plus longues et plus nombreuses. Elle court de Belgique à Marseille, de Marseille en Suisse, de Suisse en Hollande, de la Hollande au Languedoc, du Languedoc en Angleterre. Au passage, la Comédie arrache quelques représentations à sa fatigue.
C’est ainsi qu’en 1849, elle parcourt le sud-ouest de la France, donnant en trois mois à peine, soixante-quatorze représentations dans trente-cinq villes différentes.
On voyage la nuit, pour gagner du temps. Rachel a une diligence à son compte, où elle s’est fait installer un lit dans le coupé. En arrivant, on répète, le soir, on joue, et on repart. « Quelle fatigue, écrit Rachel, mais quelle dot ! »
Le père Félix se repose sur les lauriers de sa fille ; c’est le fils, Raphaël, qui est devenu l’impresario, le reste de la famille constituant une partie de la troupe. Rachel écrit encore : Raphaël est un vrai Juif errant, et c’est moi qui suis ses cinq sous… »
Rachel n’est pas inépuisable, comme les cinq sous d’Ahasvérus. Elle le sait, mais il faut obéir à la vieille fatalité. Elle continue de suivre des itinéraires de plus en plus harassants, et il arrive que le public, à Paris, parfois la boude un peu à cause de ces longs abandons. Elle tente de renouveler son répertoire. Une de ses rares créations marquantes est, en cette même année 1849, l’Adrienne Lecouvreur de Scribe et Legouvé.
On avait fait relâche au théâtre, quelque temps avant la première, pour une répétition du soir. A onze heures, comme tout le monde partait, Rachel eut l’idée de répéter sur scène le cinquième acte, où Adrienne meurt empoisonnée.
Plus de gaz, plus de rampe, un seul quinquet près du souffleur. Jamais Rachel n’avait été si vraie, si poignante que devant cette salle vide et noire, dans cette pénombre qui la faisait livide. Quand ce fut fini, Legouvé lui dit :
- Ma chère amie, vous avez joué ce cinquième acte comme vous ne le jouerez plus jamais de votre vie…
- Savez-vous pourquoi ? lui dit Rachel après un silence. Ce n’est pas sur Adrienne que j’ai pleuré. C’est sur moi. Un je ne sais quoi m’a dit tout à coup que je mourrais jeune comme elle. Il m’a semblé que j’assistais à ma propre mort. A cette phrase : « Adieu ! triomphes du théâtre ! adieu ! ivresse d’un art que j’ai tant aimé ! » j’ai versé des larmes véritables parce que j’ai pensé avec désespoir que le temps emporterait toute trace de mon talent, et que bientôt… il ne restera plus rien de celle qui fut Rachel…
Sinistre prémonition… Celle qui fut Rachel… Peut-être était-ce déjà un peu vrai. La vie de tournée, toujours reprise, excède ses forces. Quand elle revient à Paris, son jeu se ressent de ce surmenage. Il y a des soirs mélancoliques. Alors elle repart, pour revenir plus épuisée encore.
Elle avait obtenu en 1851, du Prince-Président, qui n’avait rien à lui refuser, la nomination, au poste d’Administrateur général, d’Arsène Houssaye, à qui elle n’avait, dans un temps, rien refusé.
Houssaye rompit, selon son désir, son contrat de sociétaire, la réengagea à des conditions fabuleuses, lui laissa six ou huit mois de congé. Il ne fit que précipiter sa décadence.
Décadence somptueuse, au demeurant. On l’appelle en 1852 à Berlin et Potsdam, devant les souverains de Prusse et de Russie. Le tsar lui fait promettre de venir à Saint-Petersbourg ; elle obtient pour cela un congé d’un an en 1853. C’est là-bas un accueil grisant, qui l’amuse sans l’exalter :
« Pauvre petit bout de tragédienne que le peuple appelle Rachel et ses amis Rachon », écrit-elle à sa famille, « elle a la tête pleine de noms baroques de personnages princiers… Les grands-ducs, les petits-ducs et les archiducs, tous les ducs enfin, de tous les calibres, un tralala de princes et de princesses »…
Phèdre dans l’intimité, prend le ton désinvolte de Mme Sans-Gêne.
Au retour de ce voyage éblouissant, elle allait être atteinte au vif de ses plus chères tendresses : sa jeune sœur Rebecca, qu’elle chérissait et qu’elle avait fait entrer à la Comédie, mourait de tuberculose aux Eaux-Bonnes.
Rachel y vola pour assister à ses derniers moments et ramener son corps à Paris. Devina-t-elle que cette fin préfigurait la sienne, à trois ans et demi de distance ?
Paris lui devenait amer. On lui suscita une rivale dan la personne d’une tragédienne italienne, la Ristori. Tous les auteurs qu’elle avait déçus ou mécontentés par ses caprices et ses absences se liguèrent en faveur de la nouvelle venue, et Rachel eut la faiblesse de laisser voir son dépit.
Elle voulut punir ce Paris volage, et se laissa séduire par une grande pensée qui hantait le cerveau de Raphaël, une entreprise sans précédent : un voyage en Amérique.
Elle se savait déjà malade. Sa maigreur s’aggravait. Jules Janin nous la dépeint vers cette époque, le soir d’une première décevante, dans sa loge, assise, haletante, immobile, comme égarée, s’abandonnant aux larmes. Un imprudent veut la consoler : elle s’écrie, en déchirant le mouchoir qui la couvre :
- Voyez donc ma poitrine… et voyez si ce n’est pas une morte qui pleure !
Comment nier, comment éloigner cette affreuse certitude ? Comment la cacher à sa famille ? En reprenant les grands chemins, en obéissant à la malédiction d’Ahasvérus. Du 6 au 23 juillet 1855, elle donne sept représentations à Paris qui sont, plus qu’elle ne le pense elle-même, des représentations d’adieu.
Le départ est fixé au 11 août. Une angoisse l’étreint à la veille de cette nouvelle aventure, des pressentiments l’avertissent, mais il faut suivre son errante destinée.
Elle s’embarque. A New York, après un succès très inférieur à ses espérances, et brisée par quarante-deux représentations consécutives, elle s’interrompt plusieurs semaines. Une dernière représentation à Charlestown, où elle joue – rapprochement lugubre – Adrienne Lecouvreur.
Le 1er janvier 1856, immobilisée à La Havane, elle obligée de licencier sa troupe. Elle rentre en Europe. Elle n’est plus qu’une pauvre phtisique qui va courir, non plus après l’or, mais après le soleil, et le mirage d’une convalescence improbable. On l’envoie en Egypte. Elle remonte le Nil jusqu’à Thèbes. De là-bas elle écrit à Houssaye :

« Vous souvenez-vous, quand nous parlions de ma carrière… ma carrière de marbre… oui, de marbre pour mon tombeau… J’ai voulu vivre en gourmande. J’ai dévoré en quelques années mes jours et mes nuits : après tout, c’est autant de fait et je ne dis pas comme vos repenties : c’est ma faute… c’est ma faute…
« Quand on n’a pas brûlé son cœur dans ses beaux jours, on ne peut pas le faire flamber à trente-cinq ans. N-i-n-i c’est fini. Ah ! si je n’avais pas deux fils ! tout mon amour, je mourrais sans regrets…
« Du bas des Pyramides je contemple vingt siècles évanouis dans les sables. Ah ! mon ami, comme je vois ici le néant des tragédiennes. Je me croyais pyramidale et je reconnais que je ne suis qu’une ombre qui passe… qui a passé.
« Je suis venue ici pour retrouver la vie qui m’échappe, et je ne vois que la mort autour de moi. Quand on a été aimée à Paris, il faut mourir. Faites-moi bien vite faire un trou au Père-Lachaise, et creusez-moi un trou dans votre souvenir. M’avez-vous oubliée ? Moi, je me souviens…
« Celle qui s’en va.
RACHEL. »

Dans le même temps, elle ment héroïquement à sa mère et la berce de projets d’avenir. Le mal continue ses progrès. Elle revient en France « exténuée, livide, les yeux creux, dit un témoin, ne pouvant pas proférer quatre paroles sans que sa voix expire dans un accès de toux.
Elle est revenue, jusqu’à Paris, en 1857. Elle veut repartir vers la Provence, cacher aux rivales, aux anciens adorateurs, ce visage ravagé et jauni, donner en pâture à ces ruines de poumons un air plus doux.
Le jour de son départ, elle s’échappa, au petit matin, seule dans sa voiture, pour faire deux stations : devant le Gymnase, théâtre de ses débuts, et la Comédie-Française, théâtre de sa gloire.
Elle se donne le temps de faire lever là tous ces souvenirs et de les jeter elle-même dans le néant vers lequel elle s’achemine. Elle s’enivre de cendre.
Installée au Cannet en octobre, elle n’eut qu’à s’y languir trois mois en se détachant lentement de tous les chers mirages de la vie.
Elle renvoya leur correspondance à ceux qui l’avaient aimée et le lui avaient écrit. Elle écrivit elle-même dix-sept lettres de bonne année et fit préparer dix-sept envois d’oranges et de fleurs, au 1er janvier, pour ceux ou celles qui avaient ces dernières pensées. Dans l’un de ces billets, elle soupirait :
« Je postdate cette lettre… Il me semble que cela va me forcer à vivre jusque-là… »
Puis elle s’étendit dans son lit d’agonisante. Elle se fit apporter ses bijoux et beaucoup, beaucoup de pièces d’or. Elle voulait caresser encore le métal qu’elle s’était tuée à conquérir, ce métal qui lui avait tant manqué jadis, tant manqué toujours…
Enfin, elle régla elle-même, toujours clairvoyante, le détail de ses funérailles.
Au dernier jour, le 3 janvier 1858, le consistoire de Nice avait envoyé un groupe de Juifs obscurs qu’on avait cachés dans une chambre voisine. Quand approcha l’heure suprême, ils entrèrent avec la Bible et le flambeau et entonnèrent les prières rituelles, dans l’hébreu des Prophètes.
Rachel, qui avait perdu connaissance, s’éveille ; elle a un regard tendre pour sa sœur Sarah qui est à son chevet, comme elle-même fut au chevet de Rebecca, et ce regard est pour la remercier d’avoir appelé les prières…
Et ses pauvres lèvres qui ont tant clamé de beaux vers français murmurent les versets hébraïques, les mots sacrés de la langue natale : « Écoute, Israël, l’Eternel est un. Va donc où le Seigneur t’appelle, va, et que sa miséricorde t’assiste… »
A onze heures du soir elle expira paisiblement, crispant encore ses belles petites mains sur ses trésors inutiles.