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Tous les jours, à huit heures et demie du matin, Napoléon III entre dans son cabinet de travail des Tuileries et s’installe devant sa table-bureau d’acajou dans un fauteuil capitonné en velours rouge frangé. A sa droite, les deux hautes fenêtres de ce rez-de-chaussée qui donnent sur le jardin baignent la pièce d’une grande clarté qui rend plus affligeante encore la laideur du décor. Vraiment les Tuileries n’ont pas de chance : la tradition du mauvais goût s’y perpétue religieusement depuis Louis-Philippe.
La tenture de la pièce et les rideaux sont vert d’eau, le tapis vert et rouge. Deux chiffonniers encadrent un meuble Louis XVI à casiers qui se trouve à sa gauche. Deux buffets bas de la même époque se font pendant de chaque côté d’une porte. Un grand fauteuil Voltaire à oreillettes en cuir vert qui pourrait aussi bien être celui du concierge est disposé à côté de la cheminée. Une table Louis XV devant une fenêtre, un autre fauteuil, quelques chaises volantes complètent le mobilier. Sur la cheminée, une pendule et des candélabres. Sur la table, une tabatière en or, de Napoléon Ier et une miniature représentant Eugénie. Pas un tableau intéressant.
Dans ce cadre administratif et bourgeois, l’Empereur se complaît. Autant il a le souci de l’étiquette, le goût de la représentation et de la parade pour sa Cour, autant il est simple pour lui-même, indifférent à ce qui le touche de près. Il vient de se lever il y a une heure, s’est rasé, a pris rapidement le thé que lui a servi Léon et endossé le costume que lui a préparé Muller, son premier valet de chambre, une redingote croisée, un gilet plus clair, un pantalon de fantaisie à sous-pieds. Les rubans de la Légion d’honneur et de la Médaille sont noués à sa boutonnière.
Les premières personnes qu’il reçoit sont Mocquard et Conneau. Mocquard est toujours son secrétaire particulier, c’est le confident, l’ami des premières heures, celui avec lequel on ne se gêne point. Mocquard dit qu’il est tout de suite fixé sur l’état d’esprit de l’Empereur au début de la journée, par la façon dont il salue son secrétaire d’un : « Bonjour, Monsieur Mocquard », solennel ; ou d’un : « Bonjour, Mocquard », familier ; ou d’un : « Bonjour, Monsieur de la Mocquardière », facétieux.
L’ancien commençal d’Arenenberg est un homme fort spirituel (il a de qui tenir : par sa mère, il descende de Bussy-Rabutin) qui monte autour de l’Empereur une garde vigilante. Discret, sûr, c’est, malgré l’âge, un secrétaire parfait. Napoléon III le récompensera plus tard en le nommant sénateur. Il serait à souhaiter pour lui qu’il écoute ses avis plus souvent qu’il ne le fait.
Conneau – autre vieil ami, lui aussi – s’occupe des dons et secours de l’Empereur, et ce n’est pas là une sinécure, car le fils d’Hortense est demeuré aussi généreux que jadis et a pris l’habitude de secourir sur sa cassette particulière tous ceux qui viennent à lui. Il donne sans mesure. Il tient certainement de sa grand-mère Joséphine cette facilité à laisser couler l’argent de ses mains.
La liste est longue des anciens officiers ou sous-officiers tombés dans la misère, des veuves de fonctionnaires dans la détresse, des bourgeois ou des nobles ruinés, qui s’adressent aux Tuileries. La plupart sont des inconnus pour l’Empereur.
Parfois, il ne se contente pas de faire parvenir son obole par l’intermédiaire de Conneau, il reçoit les quémandeurs lui-même. C’est ainsi qu’un jour, il a la visite d’un jeune officier de la Garde qui vient de perdre sa fortune aux cartes. Il a contracté, la nuit précédente, une dette de vingt mille francs qu’il doit rembourser le jour même sous peine d’être déshonoré. L’Empereur le regarde fixement, l’écoute jusqu’au bout, puis, sans lui faire un reproche, ouvre son tiroir et y prenant vingt billets de mille francs, les lui remet en disant :
- La vie de mes soldats vaut beaucoup plus que l’argent que je vous donne, mais je ne suis pas assez riche pour les acheter tous à ce prix… Vous pouvez partir, mais ne recommencez pas.
Après le départ de Conneau, qu’accompagne généralement Charles Thélin, le trésorier de la cassette particulière, c’est au tour du préfet de police et des ministres d’être introduits. Leur audience est assez longue : l’Empereur est minutieux et demande à être instruit du détail de chaque affaire. Il prend rarement, du reste, des décisions immédiates, réclame des délais, louvoie. Sans doute se réserve-t-il d’avoir des renseignements d’une autre source.
Le mercredi et le samedi, conseil des ministres à neuf heures et demie. La salle du Conseil est une vaste pièce éclairée par deux fenêtres donnant sur le jardin, dont la tonalité générale est rouge.
Assis au milieu de la grande table que recouvre le tapis vert, Napoléon préside. Avec une attention soutenue, il écoute les rapports de ses ministres, prend des notes, demande des explications complémentaires.
De temps en temps, il se rejette au fond de son fauteuil, et, tandis que, d’une main nerveuse, il effile ses moustaches de son geste habituel, son regard lourd pèse de toutes ses forces sur son interlocuteur. Le voit-il vraiment à cet instant, ou son imagination ne l’emporte-t-elle pas vers les régions inaccessibles du rêve ?... Un éclat de voix, le ton un peu plus élevé d’une parole vont le rappeler à la réalité : l’harmonie ne règne pas toujours entre ses ministres et plus d’une discussion tournerait à l’aigre sans l’intervention du maître.
L’affabilité naturelle du ils d’Hortense le sert grandement en ces circonstances. Avec une patience qui ne se dément jamais, il écoute les doléances des uns et des autres et met une bonne grâce infinie à les réconcilier. Il se doute du reste (car il est sans illusion sur la nature humaine), que, l’heure suivante, ils se ligueront tous contre lui, si tel est leur intérêt ou s’ils apprennent tout à coup que l’Empereur a obtenu des renseignements d’une source privée et que, par-dessus leur tête, il a déjà traité l’affaire avant même qu’elle fût évoquée à la réunion ministérielle.
Le Conseil terminé, il rentre dans son cabinet, et, avant le déjeuner, reçoit les hauts fonctionnaires qui viennent prêter serment, ainsi que quelques dignitaires du Palais. Le duc de Cambacérès, grand maître des cérémonies, se présente généralement le premier. Le neveu de l’archichancelier de Napoléon Ier est solennel et imposant comme feu son oncle. Plein de dignité, bien pris dans son habit de gala, cet admirable figure du second Empire a vraiment grand air sous les plafonds des Tuileries.
Après Cambacérès, c’est le premier chambellan, duc de Bassano, dont la femme est dame d’honneur de l’Impératrice, qui est annoncé. M. de Bassano passe pour l’homme le plus poli de la capitale, c’est aussi l’homme le plus sévère en matière de discipline et qui ne plaisante pas avec son service. Napoléon III lui montre une estime particulière.%% Il en est de même pour le comte Fleury, le compagnon des premières heures du Prince-président, dont l’Empereur a achevé la fortune. Nommé premier écuyer avec, sous sa dépendance les écuries, les voitures, les équipages de la Cour, il est général de division, directeur des haras, il deviendra sénateur, ambassadeur en Russie. Le comte Fleury est l’un des mieux dotés parmi les dignitaires : aussi, à l’exemple de ceux qui l’entourent, mène-t-il la vie à grandes guides. Ses dîners, en particulier, sont célèbres par la qualité de la chère :
- Il paraît, lui disait l’Empereur, qu’il n’y a qu’une maison à Paris où l’on mange vraiment bien : c’est chez vous.
- Et Votre Majesté ne peut pas y venir ! répondait Fleury en riant.
Cependant, midi a sonné : l’Empereur prend congé de ses derniers interlocuteurs et, par un petit escalier tournant, monte chez l’Impératrice qui l’attend. Avec elle, il se rend dans le salon Louis XIV où les souverains vont déjeuner en tête à tête, le Prince impérial mangeant seul avec miss Shaw.
Ce salon ainsi nommé à cause d’un grand portrait de Louis XIV en manteau royal, placé entre les fenêtres, ne sert pas habituellement de salle à manger, mais l’Empereur et l’Impératrice ont pris l’habitude de s’y faire servir. On dresse le couvert sur une grande table et, dans les angles, de petites tables pour le service sont masquées par des paravents légers.
Pour ces déjeuners intimes, l’Impératrice est habillée de la façon la plus simple, quoique toujours du meilleur goût. Elle porte souvent une robe de velours ou d’étoffe sombre qui fait valoir ses cheveux et son teint de blonde, parfois même une blouse de flanelle rouge, appelée garibaldi, qu’elle met avec une jupe de soie noire unie. Cela n’est pas toujours du goût de l’Empereur qui aime à la voir richement vêtue et fait parfois des objections sur cette simplicité.
A table, il est peu gourmand, mais il voudrait que la cuisine fût particulièrement soignée aux Tuileries. Pour lui, c’est un signe d’apparat, au même titre que le protocole, la livrée et les Cent-Gardes : toujours la même opposition entre ses goûts personnels et le sentiment de la grandeur de son rang.
Quant à l’Impératrice, elle est encore plus indifférente à ces choses. « C’est la personne, dit Mme Carette, s’accordant mieux que quiconque de tous les changements de régime. » Pendant son séjour à Wiesbaden, n’ayant point emmené de cuisinier français, elle mangera à l’allemande, sans se plaindre. Il y avait, entre autres, un certain condiment de la Kirchen Compote, qu’on retrouvait dans tous les plats et que les dames d’honneur avaient fini par prendre en horreur, mais l’Impératrice ne sourcillait pas. Un jour, on présenta à sa table des poulardes si avancées que personne de sa suite n’en voulut.
- Pourquoi n’en prenez-vous pas ? interrogea Sa Majesté.
- C’est, Madame, à cause de l’odeur de cette volaille.
- Et vous alliez m’en laisser manger ! dit-elle ingénument.
Avec de tels convives, le déjeuner est rapide. M. Jacques Boulenger nous donne le menu du déjeuner du 20 juin 1869, qu’il a retrouvé :

Grosses pièces :
Beefsteacks à la maître d’hôtel.
Pommes de terre sautées.
Poulets au riz à la turque.

Entrées :
Les œufs frits au jambon.
Les foies de veau sautés à l’italienne.

Rôts :
Homard sauce rémoulade.
Pâtés à la gelée.

Entremets :
Haricots sautés.
Ravioli au gratin.
Crème au caramel.
Petites galettes de ménage.

Le déjeuner expédié, les souverains passent dans le cabinet d’Eugénie, où l’Empereur allume ses éternelles cigarettes en causant avec le Prince impérial qu’on lui amène. Ce serait l’instant du délassement, mais déjà, l’heure le presse : la liste des audiences est là, établie le matin et déposée sur un guéridon près de la fenêtre. Le chambellan de service commence à annoncer les premières personnes, Napoléon III doit se lever et s’installer dans le salon des journaux, pour y continuer son métier.
C’est l’heure à laquelle il reçoit d’ordinaire, les préfets avec lesquels il entend conserver un contact permanent. « Je tâte à tout instant le pouls à la France », a-t-il coutume de dire. Les préfets sont évidemment ceux qui peuvent le mieux le renseigner sur la température du pays. Il lit attentivement leurs rapports et en discute. Très aimable avec eux, il veut les obliger comme il prétend les utiliser. « Il est rare, avoue l’un d’entre eux, qu’il nous refuse ce sue nous lui demandons. Si nous avons besoin d’un tableau pour un musée de province, d’une cloche pour une église, il nous l’envoie aussitôt. »
Par réciprocité, il exige et il obtient aisément que le gouvernement soit mêlé à tous les évènements heureux qui peuvent surgir. Certains préfets poussent fort loin ce système : non contents d’invoquer le nom de Napoléon III à l’occasion de la prospérité d’une industrie locale ou d’un fructueux traité de commerce, ils lui attribuent encore le miracle d’une belle récolte ou d’une averse propice ! L’Empereur le sait et en sourit, mais, sous aucun prétexte, il ne voudrait blâmer le geste de ses agents de province.

L’après-midi, c’est la récréation, c’est-à-dire la sortie à cheval ou en voiture. L’Empereur a horreur d’être enfermé et n’est heureux qu’au grand air. Sa jeunesse et son adolescence se sont passées presque entièrement dans les belles campagnes de Suisse et d’Angleterre, il a adoré l’équitation, la chasse, les exercices militaires de toutes sortes.
A cheval, il a toujours eu une belle prestance. Sans être très solide en selle, il a bonne mine et sait fort bien tirer parti de sa monture, la faire briller devant la troupe ou en public. Ses séjours en Angleterre, les nombreuses chasses à courre qu’il a suivies l’ont entraîné : le général Fleury dit qu’il avait même, outre-Manche, une véritable réputation de passeur (sauteur d’obstacles).
Au début de son règne, il sort presque tous les jours à cheval, accompagné d’un ou deux officiers d’ordonnance. L’âge venant, il conduira plus volontiers son phaéton, mais, sauf les après-midi de pluie persistante, il ne manquera jamais cette sortie de chaque jour qui est pour lui la promenade hygiénique par excellence.
L’écuyer de service l’ayant prévenu que sa voiture est avancée, il se rend dans le salon du Chambellan où il endosse un manteau, met sur sa tête non un de ces affreux chapeaux haut de forme à bords plats qui sont si à la mode et dont il a horreur, mais un « comte d’Orsay » qui imite de loin la coiffure en vogue. On lui tend ses gants gris, sa canne et, suivi d’un aide de camp, il traverse le salon des Huissiers, tandis que le suisse, frappant le sol de sa hallebarde, annonce : « L’Empereur ! ». Il monte dans son phaéton, un huissier déploie sur ses jambes le plaid qu’il ne manque jamais d’emporter, car il est très frileux. Roulement de tambour. Une foule respectueuse attend toujours devant les grilles, qui crie : « Vive l’Empereur ! » Impassible à son ordinaire, le regard inexpressif, Napoléon III touche légèrement son chapeau en signe de remerciement.
Avant de sortir, il s’est fixé un itinéraire qu’il ne fait connaître qu’au dernier moment, mettant une pointe de malice à affoler la police, à la dérouter. Généralement, c’est vers le Bois de Boulogne qu’il roule. Il fait le tour du lac, et, quand il y rencontre l’Impératrice, il descend et marche un peu avec elle. Mais il se rend aussi à Saint-Cloud ou bien il tombe dans un faubourg populeux où il visite les travaux de Paris, occupation qui le passionne et à laquelle il apporte la même sollicitude que son prédécesseur, Louis-Philippe. Il visite les embellissements du Bois, l’établissement du puits artésien de Passy, les quartiers neufs, boulevard Malesherbes, boulevard de Sébastopol, ou encore il va voir l’atelier de Gudin, inaugure une exposition, va, l’hiver, au Cercle des Patineurs et se donne la joie de rayer la glace du lac gelé.

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Quand il descend près d’un des chantiers innombrables dont Paris, en pleine transformation, est encombré, il se mêle sans façon aux contremaîtres, aux ouvriers. Les mêmes scènes qui ont vu le roi bourgeois grimpant aux échafaudages du Louvre se renouvellent et, par une coïncidence curieuse, l’esprit qui anime les deux souverains est identique. L’un comme l’autre ont excellé, en leur jeunesse, dans les métiers manuels et ne rougiraient pas de mettre la main à la pâte, s’il le fallait. « Une fois, conte le docteur Evans, que j’avais accompagné l’Empereur avec M. Alphand, l’ingénieur ne chef, je le vis prendre un marteau des mains d’un ouvrier et planter lui-même un certain nombre de piquets pour marquer la ligne qu’il trouvait que l’on devait suivre. »
Aux Tuileries, il a fait établir un tour avec lequel il fabrique des pieds de chaise, des bras de fauteuil, des tables, il se passionne pour la mécanique, dessine quantité de machines et trouve un réel plaisir à manier des outils. On comprend que, dans ces conditions, il jette sur les travaux d’embellissement parisien mieux que le coup d’œil du maître. Souvent il aperçoit Haussmann sur un chantier et discute vivement avec lui. La conversation se prolonge même parfois jusqu’au Tuileries, où le préfet de la Seine retrouve l’Empereur, toujours très entêté dans ses idées et qu’il est presque impossible de faire changer d’opinion.

Même lorsqu’il n’y a pas de dîner de gala, le repas du soir compte toujours un certain nombre de convives et se passe avec apparat.
A sept heures et demie, Napoléon qui vient, au retour de sa promenade de consacrer deux heures de travail à ses ministres, se hâte d’endosser son frac et de rejoindre l’Impératrice qui l’attend avec le Prince impérial. Précédés d’un chambellan, tous les trois se dirigent vers le salon des Tapisseries : là, sont les personnes du service d’honneur de semaine, ainsi qu’un certain nombre d’invités.
Les personnes présentes font le grand salut aux souverains, l’Empereur serre la main à tous, mais l’Impératrice, selon son habitude, ne donne guère sa main à baiser. Bientôt, le préfet de service du palais vient annoncer que Leurs Majestés sont servies et l’on passe encore une fois dans le salon Louis XIV, Napoléon offrant le bras à Eugénie, escortés du jeune prince ; les autres suivent cérémonieusement. L’Empereur s’assied, ayant à sa gauche l’Impératrice et, à sa droite, son fils, l’adjudant général Rollin est en face de la souveraine, encadré à droite par une dame du palais, à gauche par une demoiselle d’honneur.
Il n’y a que deux menus, Napoléon estimant qu’un menu devant chaque convive « fait table d’hôte ». Les assiettes à potage et à dessert, seules, sont en Sèvres avec le chiffre de la couronne, le reste du service n’est pas en argent, mais en ruolz, Eugénie s’étant engouée de l’invention de Charles Christofle qui fait fureur.
Le personnel qui assure le service est nombreux et imposant. A sa tête est M. Dupuy, l’ancien maître d’hôtel de la duchesse d’Orléans, habit brodé, épée au côté, claque sous le bras. Les premiers maîtres d’hôtel sont MM. Preillon et Agasse ; il y a, en outre, deux couvreurs de table, un argentier, un officier tranchant, un sommelier, un brigadier et quatre valets de pied. Tout ce monde est en livrée de drap marron, gilet de piqué blanc, culotte de drap noir, souliers à boucle. A la fin du régime, derrière l’Impératrice, se tiendra un Oriental qu’elle a ramené de son voyage en Egypte, petite veste soutachée d’or, large pantalon bouffant.
Le menu comprend deux potages, deux grosses pièces, poisson ou viande, quatre entrées, un ou deux rôtis, des légumes, des entremets et de multiples desserts, tout cela servi avec rapidité (trois quarts d’heure au plus), mais toujours en grande cérémonie.
Les convives ont l’impression d’être en service commandé. Ils s’entretiennent à voix basse avec leurs voisins et personne n’ose élever la voix, si ce n’est pour répondre au maître ou à la maîtresse de maison. Seuls ceux-ci peuvent mettre un sujet sur le tapis et alimenter la conversation qui ne doit jamais toucher aux choses de la politique ou aux personnalités.
Le dîner terminé, on passe dans le salon d’Apollon, pièce magnifiquement meublée dans le style Louis XIV, où l’on sert le café. Lorsque les souverains doivent aller au théâtre, ce qui arrive à peu près une fois par semaine, l’on se hâte de partir dans trois grandes berlines à housses qu’escortent une douzaine de cavaliers.
En principe, l’Empereur n’aime guère le théâtre, mais il se croit tenu d’assister à certaines représentations. Il se tient au fond de sa loge où il donne à ceux qui l’accompagnent l’impression de s’ennuyer prodigieusement.
Les soirs où le spectacle ne figure pas au programme, les souverains demeurent avec leurs hôtes. L’Empereur, debout, a allumé une de ses éternelles cigarettes et s’entretient familièrement avec ses invités. Il semble moins guindé que pendant le repas, prie aimablement les femmes de s’asseoir, cause avec elles, leur tourne quelques-uns de ces petits compliments dont il est prodigue, se montre empressé et même enjoué. Parfois, il s’assied, prend un jeu de cartes et fait une patience. Le plus souvent, au bout d’une demi-heure, il disparaît.
Assise près d’une table ronde, entourée de ses dames d’honneur, l’Impératrice occupée à quelque ouvrage de couture, fait signe à l’aide de camp de service ou au chambellan d’entrer dans leur cercle et l’on cause, à moins que l’on ne joue aux cartes, au loto, tout cela sans beaucoup d’entrain. La plupart des soirées sont maussades et se traînent lamentablement.
A dix heures, l’on apporte le thé dont les souverains sont très friands. Napoléon revient alors et crée un peu d’animation. Eugénie réclame de la musique, un air de danse ; un des officiers présents, ou même l’Empereur s’installe près d’un piano mécanique et « moud » quelques valses, quelques polkas. Un soir, l’Impératrice déclare qu’elle veut voir « les lanciers », le quadrille à la mode : personne, hélas ! ne le connaît dans l’assistance, mais quelqu’un suggère que Mlle de Tascher a pris des leçons à l’ambassade d’Angleterre et doit être initiée aux mystères de cette danse nouvelle. « Allez la chercher tout de suite ! » ordonne la maîtresse de maison.
Un chambellan s’élance, mais c’est tout une affaire. Les Tascher de la Pagerie qui ont une charge à la cour habitent les Tuileries, mais à l’autre extrémité du palais. La duchesse qui allait elle-même partir pour un bal proteste, disant que sa fille est encore une écolière qui n’a pas accompli ses débuts dans le monde, que sa toilette n’est pas en rapport avec l’honneur qui lui est fait. La petite est heureuse à la fois et indignée de n’avoir pas le temps de changer de robe. Mais c’est un ordre : il faut s’exécuter. Et, à la suite du chambellan, les voilà parties toutes les deux, la mère et la fille, à travers le dédale des couloirs, les salons et des galeries endormis. Enfin, elles arrivent et sont saluées par des exclamations de joie.
Les souverains qui sont, ce soir-là, dans un de leurs bons jours, s’entraînent aussitôt aux figures compliquées des « lanciers » sous la direction de la petite, ravie du rôle qu’on lui fait jouer. L’Empereur veut danser lui-même avec elle, et, par mégarde, dans le feu de la leçon, brise l’éventail de la jeune fille, laquelle déclare, avec aplomb, qu’elle est trop heureuse de ce souvenir de Sa Majesté. On rit, on s’amuse, l’Impératrice confectionne le thé de ses propres mains et le sert à la ronde.

Lorsque l’Empereur s’est retiré de bonne heure, ce qui lui arrive généralement, il disparaît aux yeux de tous. En principe, il est parti pour travailler, et c’est exact la plupart du temps, mais c’est aussi l’heure où les journalistes de l’opposition prétendent l’apercevoir qui se glisse des Tuileries par une porte de la rue de Rivoli et gagne les abris discrets où il loge ses amours, ce qui n’est aussi que trop certain.
Quand il se décide à finir sagement sa soirée, c’est dans son cabinet de travail qu’il se renferme, ou, mieux dans sa chambre à coucher. Il a une prédilection pour cette pièce, il s’y sent à l’aise, débarrassé des soucis, il peut, comme dit le docteur Evans, y mettre son pantalon le plus large, son habit le moins cérémonieux et laisser tomber où cela lui plaît la cendre de ses éternelles cigarettes.
L’Empereur s’assied dans un grand fauteuil capitonné de rouge et s’installe pour travailler jusqu’à une heure avancée de la nuit. En montant sur le trône, il n’a pas abandonné ses bonnes habitudes de labeur et de réflexion solitaire : il continue de s’intéresser passionnément à toutes les questions politiques, sociales et scientifiques qui passent à sa portée.
Il prétend aussi s’intéresser aux lettres plus que ses prédécesseurs, Charles X et Louis-Philippe. Le fait est qu’il est très capable de s’engouer d’un écrivain : ainsi, il apprécie particulièrement Gustave Planche et il lui a fait discrètement offrir une place aux Beaux-Arts, « celle qu’il voudrait ». Mais Planche est un bohème invétéré que l’idée de devenir fonctionnaire ne séduit nullement et il a refusé, presque avec hauteur, ces présents d’Artaxercès.
Plus souple, moins indépendant, Leconte de Lisle, malgré ses opinions avancées, n’a pas repoussé la pension de trois mille six cents francs qui lui est attribuée sur la cassette impériale. Lamartine a été plus loin : dans les jours atroces de sa vieillesse, il a tendu lui-même la main à son ancien concurrent à la présidence de la République et quémandé l’aumône d’une inscription pour ses Entreprises littéraires. Napoléon qui ne connaît pas la rancune a donné l’ordre de souscrire mille exemplaires, ce qui représente une vingtaine de mille francs.
L’hostilité que lui a toujours manifestée l’Académie, demeurée orléaniste et libérale, n’a pas eu le don de l’exaspérer. Il a fait répondre poliment à Berryer qui veut être grossier avec lui et refuse de faire la visite protocolaire au chef de l’Etat qui suit toute élection académique. Lorsque M. de Falloux est venu lui demander de sanctionner le choix de Lacordaire, élu pour faire pièce à l’Empereur : « Je sanctionnerai avec plaisir cette élection, a-t-il dit avec bonhommie, quoique je ne vous cache pas qu’elle m’ait paru un peu étrange et qu’elle ne m’ait pas semblé faite à l’intention de me plaire. »
Il continue d’écrire lui-même assidument. Il n’a cessé, depuis sa jeunesse, d’envoyer, sous le couvert de l’anonymat, des articles aux journaux. Au fond, c’est un journaliste manqué comme le fut, par certains côtés, Bonaparte.
Maintenant, c’est l’archéologie et surtout l’histoire qui l’accaparent. Plongé dans la Vie de César, il en a publié deux volumes et continue de travailler sur ce sujet palpitant. De même qu’à Ham, Mme Cornu lui servait de collaboratrice et dépouillait pour lui les archives, aux Tuileries, c’est Mérimée qui a écrit à son intention un travail préparatoire sur le sujet, c’est l’épigraphiste Rénier qui a fait pour lui des recherches au Vatican, c’est Duruy qui lui a communiqué de nombreuses notes, c’est Renan qui a compulsé maint dossier à la Bibliothèque nationale. Il n’est pas jusqu’au commandant d’artillerie Stoffel qui n’ait été mis à contribution pour les levées de plans et de défenses d’Alésia.
Ainsi muni de renseignements, documenté, soutenu par les écrivains spécialistes, il a pu se mettre à l’œuvre et élaborer cette Vie de César qui a suscité, bien entendu, à son apparition une foule de critiques et d’ironies déguisées, mais dont on ne peut méconnaître le labeur qu’elle représente.
Cette grande œuvre historique ne l’occupe pas seule, du reste. Dans le silence de la nuit, il compose ou corrige une foule d’écrits, de brochures, qu’il fera signer par d’autres, mais où il verse le meilleur de ses idées sur les questions du jour.
Ce sont des brûlots qu’il lance contre ses adversaires ou des réflexions qu’il émet à voix haute afin d’observer les réactions qu’elles susciteront. Arme de partisan, mais n’est-il pas demeuré toujours un partisan, même dans l’éclat de son rang et de sa gloire ?
Il se méfie de tout et de tous, du Corps législatif et de ses ministres, de ses conseillers et de ses parents, il n’a foi que dans l’opinion de la masse et c’est à elle, directement, qu’il veut s’adresser, c’est en elle qu’il veut plonger. Aucun renseignement, aucun recoupement, si habile soit-il, ne vaudra pour lui la réaction du public devant telle idée, telle théorie, telle suggestion répandues largement, proclamées à son de trompe. Et c’est pourquoi il travaille avec tant d’obstination, dans la nuit, à cette connaissance de l’opinion publique qui est pour lui la grande affaire, la seule affaire puisque élu par le suffrage universel, c’est sa rançon d’être avec la nécessité de s’y référer sans cesse, travail de Pénélope dont il commence à percevoir la dureté épuisante et qui mènera son règne au tombeau.