Napoléon III présente le Prince impérial à la cour. Imagerie d'Epinal

La correspondance dont fait partie la lettre qui va suivre était adressée par la comtesse de Sancy de Parabère, dame du Palais de l’Impératrice, à une personne de la haute société étrangère, britannique certainement, qui n’a pu être jusqu’ici identifiée. Le mari de cette dame se prénommait Robinson ; ce ménage, de religion catholique, résidait souvent à Royan.
La comtesse de Sancy, née Charlotte-Lavinie Lefèbvre-Desnouettes, était la fille du général, ancien aide-de-camp du Premier Consul, ancien écuyer de l’Empereur, commandant des chasseurs à cheval de la Garde et pair de France aux Cent-Jours. Sa mère, Stéphanie Rolier, était alliée aux Bonaparte du côté maternel. Mme de Sancy de Parabère eut deux fils, Edgar et Gaston, qui furent officiers de cavalerie, et une fille, Blanche, qui épousa M. de Reiset, diplomate, ancien ministre de France auprès de Charles-Albert de Piémont. Ses deux derniers enfants sont actuellement représentés par des descendants.

Dr Lucien Guillot.

Paris, ce lundi 17 mars 1856.

ENFIN, chère Madame, nous l’avons, ce petit prince impérial si désiré et si anxieusement attendu ! Nous l’avons bien gagné, par toutes les émotions et les craintes qu’il nous a données ; mais enfin il est là, vivace et fort comme une enfant de trois semaines, et chacun se sent heureux et dégagé d’un grand poids, au point de vue de l’avenir. Je crois que la mère elle-même oublie ses souffrances en songeant à ce nouveau bonheur que Dieu lui envoie, et qui me semble le plus grand de tous pour elle.
Comme vous le savez, c’est dans la nuit à 3 heures que l’Impératrice est accouchée. Elle avait commencée à souffrir la veille samedi, à 5 heures du matin. Toute la journée les douleurs avaient été en augmentant, mais lentement et de telle sorte qu’à 4 heures, lorsque je vous écrivis, elle se promenait encore dans sa chambre, et riait et causait entre les crises. Vers 5 heures, les médecins annoncèrent un progrès, qui faisait présager que les grandes douleurs ne pouvaient être éloignées et que tout était, du reste, dans les meilleures conditions.
Voilà donc toute la maison (réunie dans les deux salons de l’Impératrice depuis le matin) se livrant à une vraie joie, dans l’attente du très prochain dénouement, puis, allant à 7 heures dîner de fort bon appétit ; et par parenthèse je vous dirai que le coup d’œil de la galerie de Diane et des deux tables de soixante couverts chacune était fort beau et fort animé. Rayer était à l’une d’elles, et ne contribuait pas peu par sa gaieté à celle des autres.
De retour dans les salons, l’Empereur qui était resté tout le temps auprès de l’Impératrice vint nous dire que les grandes douleurs commençaient et qu’elles étaient terribles. Il était 8 heures. A compter de ce moment, vous jugez, chère Madame, quelle fut l’anxiété de toute l’assistance. Mais hélas, d’heure en heure, on venait dire que la pauvre Impératrice souffrait atrocement, mais que la tête de l’enfant était si grosse que les efforts de la nature étaient impuissants. Figurez-vous, chère Madame, que des appartements d’entresol derrière et au-dessus de la chambre de l’Impératrice on entendait les cris déchirants de la pauvre patiente qui ne cessaient presque point.
L’Empereur revint encore une fois à minuit donner des nouvelles. Il était bouleversé, paraissait vieilli de dix ans, et savait à peine ce qu’il disait[1]. Vous comprenez qu’alors ce furent pour nous tous de véritables angoisses. Chacun était silencieux, bien que terriblement agité intérieurement. Tous les yeux étaient fixés sur cette porte, par laquelle arrivaient les messagers. Pendant une heure et demie, personne ne la franchit… Nous ne savions plus que penser. Enfin à 3 heures moins quelques minutes on vint chercher les ministres, pour entrer ainsi que les princes de la famille dans la chambre de l’Impératrice. Ceci indiquait l’approche du dénouement. Mais pourquoi le long silence qui avait précédé ? On n’osait s’interroger.
Enfin, à 3 heures ¼ l’Empereur lui-même ouvre la bienheureuse porte, et s’écrie sans entrer : un garçon ! Vous dire ce qui eut lieu en ce moment autour de moi, je ne le saurais en vérité, car je ne sentais que ma propre émotion. Un frisson indicible avait couru dans tout mon être et j’avais cru que mon cœur s’arrêtait.
Au bout de quelques instants la duchesse de Bassano arrive nous donner des détails, elle était encore tout en larmes du spectacle auquel elle venait d’assister. – Les médecins, craignant que l’enfant ne fût étouffé par une pression plus longtemps prolongée, avaient dû employer le forceps, dont l’introduction avait été fort longue et pénible, et c’est pendant ce temps que nous étions restés sans nouvelles. On était venu chercher les princes et les ministres pour assister à la naissance de l’enfant, et c’est aussitôt après que l’Empereur était venu nous l’annoncer.
La pauvre Impératrice avait souffert atrocement, et disait : je ne verrai pas mon enfant !... Enfin quand il fut au monde, et qu’on lui dit que c’était un fils, elle qui l’avait toujours cru fermement, et même d’une façon qui donnait la crainte d’une déception, refusa d’y croire en cet instant, et dit à Dubois : « Je comprends, c’est une fille, mais on me le cache. Je veux le savoir. » On prétend qu’alors Dubois ne s’en tint pas à l’affirmation verbale, et réduisit l’Impératrice au silence, par des preuves irrécusables.
Nous quittions les Tuileries hier matin à 4 heures et à midi nous y retournions pour la messe et l’ondoiement. La cérémonie a été courte, mais vraiment intéressante. On avait placé dans le chœur de la chapelle, au-devant de l’autel, un grand tapis de velours blanc au milieu duquel était posée une table recouverte aussi d’un tapis de velours blanc et supportant une grande coupe de vermeil servant de fonts, puis les vases contenant l’huile sainte, et l’eau baptismale. Celle-ci était de l’eau du Jourdain rapportée il y a quelques mois par M. de Bourgoing à l’Impératrice.
A l’issue de la messe, la maréchale Bruat[2] portant le petit Prince, et escortée des deux sous-gouvernantes[3], s’est avancée auprès de la coupe et l’ondoiement a été fait par le grand Aumônier, l’évêque de Nancy. Il y avait quatre cardinaux parmi lequel était le nôtre[4]. Après la cérémonie, on est parti, après avoir encore félicité l’Empereur. Je dis encore, car j’avais oublié de vous dire qu’après l’accouchement et avant de nous retirer, nous avions revu l’Empereur pendant quelques instants, et qu’il nous avait à tous serré la main en nous disant : « Je voudrais pouvoir embrasser tout le monde, mais ce serait trop long, il faut que je revoie l’Impératrice[5] »
Hier soir, j’étais si fatiguée que je me suis couchée à 9 heures. Pendant six semaines, chère Madame, il n’y a pas de service de dames, et nous nous bornons à savoir des nouvelles, chaque jour.
Je vous envoie un petit brin de rameau de la messe d’hier à la Chapelle. Ce sera un souvenir de la naissance du petit Prince et aussi une marque de souvenir de votre amie, qui en toute circonstance pense à vous et vous associe à ses impressions, quelles qu’elles soient. – Hier soir Paris était splendidement illuminé, et on dit que les plus modestes maisons des plus pauvres quartiers eux-mêmes avaient leurs lanternes. Je crois qu’en général on est très heureux de la naissance d’un petit Prince. On dit que l’ex-héritier présomptif va être nommé vice-roi d’Algérie, comme dédommagement[6].
Maintenant, chère et bonne Madame, je vous quitte, et je crois qu’il est temps, après mes quatre pages de prose. Ecrivez-moi, et dites-moi comme vous allez tous deux. Je vous embrasse comme je vous aime tous deux aussi. Il ne naît pas tous les jours un Prince impérial.

Signature illisible, pour : CHARLOTTE LAVINIE

Document publié dans la revue Historia.

Notes

[1] Récit de Persigny : « L’Empereur, qui n’a pas quitté une minute la chambre de sa femme, était dans un état nerveux indescriptible ; il a sangloté sans interruption pendant quinze heures. »

[2] C’est la veuve de l’Amiral de France Bruat, mort l’année précédente en rentrant de Crimée. Mme de Sancy l’appelle la maréchale par courtoisie et pour la distinguer des autres femmes d’amiraux, son mari ayant été « amiral à bâton », dignité équivalente à celle de Maréchal de France. Napoléon III l’avait nommée gouvernante des Enfants de France.

[3] Les deux sous-gouvernantes étaient la générale Bizot et Mme de Brancion, veuves de deux officiers tués devant Sébastopol.

[4] Souligné dans la lettre. Nous n’avons pu savoir quel était le prélat ainsi désigné.

[5] Récit de Persigny : « Quand l’enfant est né, il (l’Empereur) a, dans le transport de sa joie, embrassé d’affilée les cinq premières personnes qu’il a trouvées dans la pièce voisine ; puis, s’apercevant qu’il oubliait sa dignité, il a dit : Je ne peux pas vous embrasser tous. »

[6] Le prince Napoléon (Jérôme). Il eut la fonction, mais sans le titre.