Percée de l'Avenue de l'Opéra. Marville

On a souvent voulu voir dans l’haussmannisation la première politique urbaine planifiée. Pourtant, les travaux entrepris ont été menés en dehors de toute théorie, peut-être même en dehors de tout projet préconçu dans son ensemble. En revanche, le propos en lui-même est tout un programme : la modernisation de Paris.
La ville souffre au milieu du siècle d’une véritable congestion. Jamais le Paris situé à l’intérieur des boulevards qui déterminent alors les limites de la capitale n’a été aussi densément peuplé. Au recensement de 1846, huit quartiers situés dans les anciens IVe, Ve et Vie arrondissements dépassent 100 000 habitants au kilomètre carré[1] A l’entassement de la population s’ajoute celui des activités. Dans une ville ancienne où l’on ne peut se déplacer qu’à pied, la proximité de l’embauche ou celle des fournisseurs et des vendeurs compte plus que le confort.
Dans le quartier des Arcis, situé derrière l’Hôtel de Ville, se trouvent les garnis des maçons creusois qui vont se louer place de Grève, comme le raconte Martin Nadaud dans son autobiographie, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon (1895), et de toute une population misérable de portefaix, manœuvres et hommes de peine qui se louent à la tâche sur les quais. De l’autre côté de la Seine, sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève, des rues entières sont occupées par des chiffonniers et des crocheteurs (qui portent les fardeaux avec des crochets) dont l’activité de récupération ne peut s’exercer que près du centre.
Il en résulte une réelle détérioration du centre-ville. Les quartiers actifs sont aussi les plus misérables. Observateurs et enquêteurs sociaux manifestent la peur , largement répandue, d’une explosion urbaine. Les solutions préconisées par les administrateurs du premier XIXe siècle, en particulier les cinq cents ordonnances d’alignement prises entre 1833 et 1848 pour les voies du centre-ville, ne suffisent pas.
Ainsi la volonté politique d’un régime qui veut faire œuvre de prestige, rétablir l’ordre social et développer les affaires rencontre l’appui d’une opinion lassée des encombrements de Paris. Napoléon III trouve dans le préfet Haussmann l’homme d’action qui convient à la tâche, siégeant au Conseil des ministres sans en être un et au Conseil d’Etat à partir de 1860. Servant à la fois l’Empereur et la cause de la rénovation de Paris, le préfet agit en homme d’ordre et de pouvoir.
Haussmann se donne tout d’abord les moyens de son action, en instaurant un « compromis » entre la puissance publique et la propriété privée. A la première, la charge des voies publiques, des réseaux d’eau, d’égouts, des bâtiments publics et des équipements collectifs ; à la seconde, la mise en valeur de l’infrastructure par la construction d’immeubles, la vente ou la location. Dans ce cadre financier et juridique, et dans un Paris dont la surface est doublée en 1860 par l’annexion des communes voisines[2], peuvent être lancés des travaux d’une ampleur exceptionnelle : ouvertures de voies nouvelles, « percées » qui entament le tissu urbain ancien et « perspectives » qui prolongent la ville vers la périphérie ; constructions d’édifices publics – écoles, hôpitaux, prisons - ; aménagements de parcs publics comme les Buttes-Chaumont au nord et le parc Montsouris au sud ; renouvellement des réseaux d’approvisionnement en eau et des égouts.
Ainsi le premier réseau urbain, commencé en 1852, s’appuie sur la « croisée de Paris » formée par l’axe nord-sud des nouveaux boulevards de Sébastopol, de Strasbourg et Saint-Michel, qui coupe l’axe est-ouest conduisant de la place de la Bastille à celle de l’Etoile. L’île de la Cité, devenue un quartier administratif (avec la préfecture de Police, l’Hôtel-Dieu, le tribunal de Commerce), est vidée des masures qui la couvraient. La rue de Rivoli, percée sous le premier Empire – qui se terminait place des Pyramides – et le dégagement du Louvre, commencé sous la IIe République, sont achevés. Avec le lancement du second réseau, en 1858, il s’agit cette fois de stimuler la reprise de la construction dans la capitale après la crise de 1856. Comme le troisième réseau qui commence dans le milieu des années 1860, l’objectif est la mise en liaison des différents quartiers de Paris et l’intégration des nouveaux arrondissements – les annexions de 1860 ont porté le nombre des arrondissements de douze aux vingt actuels. L’aménagement des Champs-Elysées et celui de la place de l’Etoile, prévus au même moment, créent ainsi des quartiers bourgeois, objets de spéculations foncières importantes. L’opération a d’autant plus de chance de réussir que la Madeleine et la Chaussée-d’Antin deviennent des quartiers d’affaires.
En réalité, l’intervention urbaine, pour massive qu’elle soit, modifie peu la destination des espaces. Il y a bien sûr quelques exceptions majeures comme la Cité, vidée de ses habitants et devenue un centre décisionnaire par excellence. Le plus souvent, la rénovation n’a pas empêché les tendances lourdes de l’urbanisation parisienne. Dans certains cas, elle a accompagné les processus en cours, manifestant une continuité avec les régimes antérieurs, comme avec la IIIe République. Le succès, sous la Restauration et la monarchie de Juillet, des nouveaux lotissements, tels que ceux de Saint-Georges (1823), François-Ier (1823) ou le quartier de l’Europe (1828), entame le glissement des populations riches du Centre et de l’Est parisien vers le Nord et le Nord-Ouest où se trouvent ces nouveaux quartiers plus luxueux. Les aménagements des alentours des Champs-Elysées ne seront, quant à eux, achevés qu’à la fin du siècle, lorsque la demande de logements bourgeois reprendra.
Dans le IIIe arrondissement actuel, les transformations ont permis le maintien du milieu artisanal et commerçant local. Le quartier des Arts-et-Métiers, largement éventré par les opérations du premier réseau (boulevard de Sébastopol) et du second (rue Réaumur, rue de Turbigo et rue du Temple), récupère très rapidement la population perdue du fait des travaux. Les recensements et les inscriptions sur les listes électorales n’indiquent qu’un léger glissement de la catégorie « ouvriers » à celle « d’employés ». Ceux qui ont été contraints de déménager après la démolition de leurs logements et dont on a gardé la trace se sont entassés, pour la plupart, dans les voies épargnées par les travaux dans le même quartier ou se sont installés dans les arrondissements limitrophes.
La situation est similaire à La Villette. Commune de la « petite banlieue » en 1840, elle rassemble dix-huit des cent dix-huit grandes entreprises que compte alors Paris. Son annexion et son intégration au XIXe arrondissement en 1860 provoquent une résistance liée à cette vocation : les habitants craignent le départ des industries. C’est le contraire qui se produit : des établissements importants s’y installent sous le second Empire. Ainsi l’ouverture du marché aux bestiaux et l’extension des abattoirs confirment la place de l’industrie des produits alimentaires, celle des industries chimiques dépendantes également, comme la fabrication du noir animal (un pigment obtenu par calcination de déchets d’origine animale), indispensable à l’industrie sucrière. On dénombre six raffineries à La Villette, dont les établissements Lebaudy et Sommier. Des industries quittent donc le centre de Paris pour s’installer dans ce quartier qui offre, pour quelques années encore, des conditions fiscales avantageuses, des voies d’eau, des coûts immobiliers moins élevés et surtout une main d’œuvre vivant sur place ou dans les proches communes.
On est là bien loin de la ville pour les riches ! Rénovation conçue sans plan d’ensemble mais conservant certains principes fondamentaux et une cohérence évidente, l’haussmannisation a certes conduit à un changement radical de la physionomie de la capitale. Cependant, elle s’inscrit dans des pratiques urbaines dont les caractéristiques apparaissent déjà sous les régimes antérieurs. « L’utopie » résidait-elle dans la « modernisation » de la ville ? Presque un siècle et demi plus tard, il paraît bien difficile de dire s’il s’agit d’un échec ou d’un réussite.

Article de Florence Bourillon publié dans le n°211 de la revue L’Histoire.
Florence Bourillon est maître de conférences à l’université de Paris-XII-Val-de-Marne, et l’auteur d’une thèse sur « La sociabilité dans un milieu pré et post-haussmannien, le quartier des Arts-et-Métiers entre 1850 et 1880 ».
Elle a publié Les Villes en France au XIXe siècle (Ophrys, 1992, réed. 1995).

Notes

[1] Ces quartiers sont les Arcis, la Banque, les Marchés, les Lombards, la porte Saint-Denis, Montorgueil, Bonne-Nouvelle et Saint-Avoye.

[2] Il s’agit des communes et portions de communes comprises entre l’octroi et les fortifications qui constituent ce que l’on appelait la « petite banlieue » : Auteuil, Passy, Batignolles, Montmartre, La Chapelle, La Villette, Belleville, Charonne, Vaugirard, Grenelle, Neuilly, etc.