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Ce fut un cauchemar qui dura un mois. Le 4 août 1870, la première bataille de la guerre survient à l’improviste, environ 10 000 Français formant la division de l’armée d’Alsace commandée par le général Abel Douay sont assaillis par 40 000 Allemands à proximité de la ville frontalière de Wissembourg, à la limite entre l’Alsace et le Palatinat. A l’issue d’une demi-journée de combats, accablés par le nombre, les soldats français refluent.
Deux jours plus tard, le maréchal de Mac-Mahon, à la tête de ce qui reste de l’armée d’Alsace, tente de se replier sur les Vosges lorsqu’il est accroché une vingtaine de kilomètres plus au sud par 60 000 hommes, renforcés en fin de journée par les réserves dont disposait le prince royal Frédéric de Prusse. Il doit contre son gré livrer la bataille de Woerth-Froeschwiller. A la fin de la journée, malgré les charges héroïques et inutiles des cuirassiers à Morsbronn et à Reichshoffen, les débris de son armée se replient vers Saverne et la Lorraine. Le même jour, à la frontière entre la Lorraine et la Sarre, les 25 000 hommes du général Frossard livrent la bataille de Forbach-Spicheren, sans que d’autres troupes proches viennent leur prêter main-forte. A la fin de la journée, le général bat en retraite à tort en direction de Sarreguemines.
Ces premières défaites ont stupéfié Français et Européens car l’armée française jouissait d’une grande réputation. A Metz, Napoléon III, malade, en tire les conséquences et cède le commandement de l’armée du Rhin (150 000 hommes) au maréchal Achille Bazaine qui, le 12 août, reçoit comme mission de la conduire à Châlons-sur-Marne via Verdun pour que s’y réunissent l’ensemble des forces françaises. Ce même jour, poursuivant les débris de l’armée de Mac-Mahon, les Allemands de la IIIe armée occupent Nancy.

Le temps du n’importe quoi

Vient alors ce que le théoricien militaire Liddell-Hart appellera le « cafouillage stratégique ». A trois reprises, Bazaine affronte les Prussiens : à Borny le 14, à Rezonville – Mars-la-Tour le 16, et à Saint-Privat – Gravelotte le 18. Aucune bataille n’est décisive, bien que le 16 août les Français aient été (pour la seule fois de la guerre) en supériorité numérique d’un gros tiers. En revanche, Bazaine tire de ces affrontements une conclusion inepte compte tenu des plans de guerre français et lourde de conséquences : il renonce à forcer la route de Verdun et se retire dans Metz devant lequel la IIe armée allemande du prince Frédéric-Charles met le siège, tandis que Strasbourg est à son tour investi.
Le 21 août commence le temps du n’importe quoi militaire. Les troupes rassemblées à Châlons partent en direction du nord sous le commandement de Mac-Mahon qui ne sait pas où est Bazaine, de même que celui-ci ignore la marche de son collègue. Quant à Napoléon III, il « suit » l’armée, autrement dit il joue les inutilités décoratives.
L’inévitable se produit le 1er septembre : pendant que Bazaine tente sans conviction une sortie de Metz, Mac-Mahon est acculé à la bataille à proximité de Sedan. Le 2 septembre, la berezina est consommée.
Ainsi la guerre de 1870 s’achève-t-elle par un désastre à peu près inconnu dans l’histoire militaire nationale : 75 000 prisonniers, dont l’Empereur. La France n’a plus d’armée, sauf celle de Metz, qui capitulera sans combattre le 27 octobre…
Après la chute de l’Empire (4 septembre), le sursaut de la guerre dite de la « défense nationale » jusqu’au 26 janvier 1871, le siège de Paris à partir du 19 septembre sont des exemples magnifiques de courage et de patriotisme, mais qui n’ont aucune chance de renverser le cours des évènements.
Demeure une question qui va obséder trois générations de Français : comment un pays considéré justement comme une grande nation militaire a-t-il pu s’effondrer en deux temps trois batailles ? Comme toujours en histoire, les raisons sont multiples, et d’abord politiques. Au moment décisif, c’est le politique qui a imposé une stratégie désastreuse… Napoléon III doit conduire lui-même son armée – d’ailleurs, il est un assez bon connaisseur de la chose militaire ; souffrant de terribles coliques néphrétiques, il n’est pas en état de le faire. En outre, puisqu’il a malgré tout rejoint l’armée, il ne peut plus gouverner et a confié la régence à l’impératrice Eugénie. Or, après que l’émotion des premières défaites a provoqué la chute du président du conseil, le libéral Emile Ollivier (remplacé par un vieux général conservateur, Cousin-Montauban), le gouvernement de la France est entre les mains de deux personnalités de tempérament « autoritaire » et d’idées courtes. Leur seul horizon est de sauver l’Empire, pas la France. Il est donc exclu qu’un Napoléon III vaincu revienne à Paris, ce qui aurait permis à la dernière armée, dite « de Châlons », de battre en retraite pour couvrir la capitale. Pour conjurer une hypothétique révolution parisienne, l’Impératrice et le galonné borné contraignent ainsi l’armée de Châlons à aller se jeter dans le piège de Sedan, ce qui transformera une situation très compromise en désastre définitif. On reste malgré tout confondu devant l’absence de réaction de Mac-Mahon et de l’Empereur devant les ordres venus de Paris.

Carte de la bataille de Sedan

Faiblesse du nombre

A cette conduite insensée s’ajoutent des causes militaires. Disons-le, les soldats de l’armée impériale – surtout les fantassins, encore l’essentiel d’une armée – sont excellents (et très supérieurs aux soldats improvisés des armées de la défense nationale quelques mois plus tard). Ce sont presque des professionnels puisqu’ils sont issus pour la plupart d’un service de sept ans. L’explication par une défaillance collective des combattants ne tient pas : les soldats se sont battus avec courage, l’infanterie a souvent tenu tête à sa rivale allemande, la cavalerie a poussé le sens du devoir jusqu’au sacrifice – les charges de Morsbronn, de Reichshoffen, du général Margueritte à Sedan en attestent. Mais ces assauts inefficaces montrent d’abord que la pensée tactique française en est encore à l’âge d’Essling ou de Friedland. Il faudra, hélas, la débâcle pour que l’armée française change sa manière d’utiliser les cuirassiers.
En revanche, et c’est là un point essentiel, l’infériorité numérique des troupes françaises a été constante ; elles ont même été accablées par le nombre de leurs adversaires. Cette anomalie, rarement évoquée, s’explique très bien. Une grande partie de la population, la bourgeoisie notamment, est flattée par la gloire du régime impérial et ses guerres victorieuses, en Crimée, en Italie, mais pas question d’y participer directement. Or, avant même la victoire des Prussiens sur l’Autriche beaucoup plus peuplée, Napoléon III avait pris conscience de la nécessité de renforcer l’armée française. Voilà un pays, la Prusse, moins peuplé d’un tiers que la France qui pouvait mobiliser en très peu de temps 750 000 hommes. Le service militaire y était de trois ans pour tous, suivi de quatre ans dans la réserve et de douze ans dans la Landwehr, une armée auxiliaire. Le service militaire existait aussi en France, mais, après tirage au sort, une partie seulement des « mauvais numéros » faisaient réellement un service de sept ans. Des raisons budgétaires empêchaient que tout le contingent disponible fût appelé. Ensuite, les « mauvais numéros » de la fraction aisée de la nation se payaient un remplaçant ; en clair, ils versaient une certaine somme à une caisse spéciale. Quant aux « bons numéros », ils étaient dispensés définitivement de tout service. Au total, en cas de guerre, environ 250 000 hommes seulement étaient disponibles immédiatement, et guère plus ensuite. On comprend pourquoi la mauvaise volonté générale de la population – car les pauvres pouvaient toujours espérer tirer un « bon numéro » - contraignit à attendre janvier 1868 pour mettre en place un nouveau système. En principe, tout le monde est dorénavant astreint au service militaire… sauf que le tirage au sort est maintenu, qu’un partie des « mauvais numéros » fait dorénavant cinq ans de service – suivis de quatre ans dans la réserve – et une autre partie, seulement cinq mois – mais suivis de neuf ans dans la réserve. Ce système doit, du moins en théorie, permettre de disposer de réserves instruites. Quant aux « bons numéros », ils constituent une « garde mobile » soumise à des séances d’entraînements.
Résultat : quand la guerre éclate, la garde mobile n’existe à peu près que sur le papier. Quant aux forces d’active, compte tenu de l’augmentation des réserves, elles ne sont guère supérieures à 300 000 hommes. La réforme démontre alors son inefficacité, et même son effet contre-productif après l’appel aux 150 000 réservistes, ce qui portait les effectifs disponibles à environ 450 000 hommes. En fait, cet appel a représenté un élément supplémentaire de désordre lors de la concentration !
De leur côté, la Prusse et la Confédération de l’Allemagne du Nord disposent immédiatement de 500 000 combattants, d’une Landwehr de 190 000 hommes et de 130 000 soldats fournis par les Etats d’Allemagne du Sud (Bade, Wurtemberg, Hesse, Bavière). La supériorité des effectifs allemands est donc patente, mais elle n’explique pas entièrement le sentiment qu’ont les soldats français de combattre dans des conditions d’extrême infériorité numérique. L’organisation logistique et la coordination sur le champ de bataille, toutes deux calamiteuses, accroissent la perception d’un ennemi innombrable parce que discipliné.

Le général de Wimpffen apporte la reddition de l'Empereur à Guillaume Ier. Anton von Werner

Esprit d’Iéna, où es-tu ?

Les effets de cette insuffisance numérique sont-ils amplifiés par les différences d’armement ? Contrairement à l’idée reçue, la France ne se bat pas en guenilles. Le fusil allemand, le Dreyse, premier fusil à tir rapide, a été très efficace à Sadowa contre les Autrichiens, mais il est très inférieur au fusil français, le Chassepot, plus précis et dont la portée est double (1 200 m, contre 600). En revanche, les canons Krupp allemands en acier se chargeant par la culasse sont très supérieurs aux canons en bronze français qui se chargent par la gueule. Le canon prussien se règle beaucoup plus vite et surtout sa portée est supérieure de plus de 500 m. Autrement dit, la Prusse a les armes d’une guerre industrielle, la France celles des campagnes patriotiques où prédomine le combat d’homme à homme.
Bien commandée, l’armée française pourrait compenser en partie ses infériorités. Là encore, l’autopsie post-1870 exagère l’efficacité des généraux allemands. Ces derniers, aussi âgés que leurs collègues français, ne sont pas tous excellents, la coordination des différentes unités est loin d’être parfaite, mais ils font preuve d’esprit d’entreprise et d’une remarquable pugnacité, se préoccupant assez peu des ordres supérieurs, ne cessant de prendre des initiatives offensives face à des généraux français souvent amorphes ou dépassés. Le « génie » du commandant en chef allemand Moltke n’apparaît que lorsque, mis au courant (par les journaux français !) de la marche hasardeuse et très lente de Mac-Mahon vers le nord (pour Moltke, il est impensable de ne pas couvrir Paris), il sait coordonner la marche des troupes allemandes pour enfermer son adversaire dans la cuvette de Sedan.
En fait, la médiocrité des Mac-Mahon, Frossard, Canrobert… n’est compensée que par le prestige dont jouit le maréchal Bazaine, d’un courage personnel indéniable – ce qui n’est pas forcément le plus utile pour un commandant en chef. Sa nomination à la tête de l’armée du Rhin est saluée de toutes parts comme l’annonce du redressement : « Nous sommes dans de beaux draps, écrivait Flaubert le 18 août. Heureusement, il y a Bazaine. » En fait, c’est sûrement un exécutant de valeur, pas un grand stratège, encore moins un chef : tous les témoignages soulignent son inertie à des moments qui pourraient être décisifs. Comme tous les autres, il est très vite dépassé par les évènements, incapable des initiatives nécessaires, du moins pour cette partie de la guerre. Ayant tellement déçu l’opinion, il devient une « victime expiatoire » de la défaite.
Les choses auraient peut-être été différentes si, dès le départ, l’armée avait été animée de l’esprit d’Iéna. C’était pourtant le projet de Napoléon III en cas de guerre avec la Prusse : chausser les bottes de l’oncle. Trop grandes pour vous, mon ami. Le désordre dans lequel eurent lieu la mobilisation et la concentration, les jours perdus par l’Empereur à espérer le concours de l’Autriche et de l’Italie, voire celui des Etats du sud de l’Allemagne, firent perdre du temps et obligèrent les troupes à adopter une tactique défensive. Mais cela n’impliquait nulle défaite automatique.
L’armée était assez à l’image du contexte national ; les Français de 1870 acceptèrent la guerre, mais un régime à bout de souffle – celui d’un empereur incapable d’incarner une légitimité combattante et stratégique – n’était pas en mesure de donner l’élan nécessaire. Pourtant, comme l’a montré Stéphane Audoin-Rouzeau, la défaite dans la guerre de 1870 a été un élément important dans la construction du sentiment national français. C’est peut-être parce que, consciemment ou inconsciemment, les généraux se rendaient déjà compte qu’ils ne participaient pas à un conflit ordinaire, mais à une guerre dont le sort du pays dépendait, qu’écrasés par leurs responsabilités ils ont été aussi médiocres.

Article de Jean-Jacques Becker, président du Centre de recherche de l'Historial de Péronne sur la Grande Guerre, professeur émérite de l'Université de Paris X-Nanterre, publié dans le numéro 539 du magazine Marianne du 18 au 24 août 2007.

A lire : Les responsabilités de la défaite militaire de 1870, article du général Georges Spillmann, publié dans la Revue du Souvenir Napoléonien de septembre 1979.