L'ambassadeur Benedetti présentant les demandes de garantie françaises au roi Guillaume Ier

La crise franco-prussienne s’ouvrit brutalement le 3 juillet 1870 à propos d’un sombre affaire de candidature Hohenzollern au trône d’Espagne. L’affaire était ancienne et remontait au renversement de la reine Isabelle II (septembre 1868). Le général Prim gouvernait le pays en dictateur et, à la recherche d’un roi, il avait offert le trône au prince Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen, cousin du roi de Prusse Guillaume Ier, prince de la branche catholique des Hohenzollern de Souabe. Celui-ci cumulait le double avantage d’avoir épousé une princesse portugaise et, étant le petit-fils de Stéphanie de Beauharnais, d’être apparenté à Napoléon III. La Prusse avait commencé par s’opposer à cette candidature par crainte de froisser la France, et Guillaume Ier avait refusé à son cousin l’autorisation d’y prétendre. L’affaire paraissait entérinée en avril 1870, lorsque Bismarck la relança. Le chancelier allemand jugeait en effet opportun de tester la réaction de la France et de s’en servir pour soulever une vague de patriotisme en Allemagne susceptible d’accélérer l’unité avec les États du Sud. Il était inquiet du succès du plébiscite français du 8 mai 1870[1], dont le régime napoléonien sortait renforcé, ce qui risquait de se traduire par une offensive diplomatique de Napoléon III en Europe. La nomination du duc de Gramont, ex-ambassadeur de France auprès de Vienne, au ministère des Affaires étrangères l’inquiétait particulièrement et lui paraissait annoncer les prémices d’un rapprochement avec les Habsbourg. La candidature du prince Léopold, proche parent des Bonaparte par sa mère et sa grand-mère, n’était pas en soi inquiétante pour Napoléon III, mais elle était une indéniable provocation contraire aux usages diplomatiques. Elle fut perçue à juste raison comme une tentative d’encerclement. Le ton monta. Le 6 juillet, le duc de Gramont déclara devant le Corps législatif que l’accession d’un Hohenzollern sur le « trône de Charles Quint » constituait un danger pour la France. L’ambassadeur de France en Prusse, Vincent Benedetti, entama des négociations avec Guillaume Ier qui prenait les eaux à Ems. Mais devant l’émotion suscitée, le roi conseilla à son cousin de se désister alors que, non sans duplicité, il avait toujours affirmé n’être pour rien dans la candidature. Le père de Léopold, Charles-Antoine, fit pression sur son fils et déclara le retrait, le 12 juillet, de la candidature objet du litige. La France avait obtenu satisfaction sur le fond. L’affaire aurait dû en rester là.
Mais, en France, tout un parti était persuadé que l’occasion était venue de rabattre l’orgueil prussien. Le duc de Gramont, bonapartiste conservateur, spéculait sur une Europe dominée par l’alliance des puissances catholiques : France et Autriche. Cette spéculation supposait la marginalisation de la Prusse. Pour les bonapartistes « autoritaires » (Eugène Rouher, Granier de Cassagnac, Jérôme David, etc.), une guerre leur offrirait l’opportunité de prendre leur revanche sur l’Empire libéral, d’écarter son chef Emile Ollivier et de reprendre en main le pays. L’impératrice Eugénie les soutenait parce qu’elle était convaincue que la montée sur le trône de son fils nécessitait un régime fort. La presse bonapartiste, à l’instar du pays, adopta dès le début de la crise un discours résolument belliciste. Au Corps législatif, les « mamelouks », les bonapartistes extrêmes, hurlèrent à la guerre. La presse mit de l’huile sur le feu, insistant sur l’orgueil national bafoué.
La diplomatie française commit l’imprudence d’exiger des « garanties » complémentaires, à savoir une déclaration écrite du roi de Prusse approuvant le retrait de la candidature Hohenzollern et un engagement de renoncer définitivement à cette prétention. La France était dans son bon droit eu égard aux arrière-pensées prussiennes. Mais la crise changeait d’échelle et tournait à un affrontement direct entre la France et la Prusse avec pour enjeu leur place respective dans le système européen. Guillaume Ier reçut courtoisement l’ambassadeur Benedetti et lui expliqua qu’il ne voyait pas la nécessité d’ajouter quelque chose à la renonciation du prince.
L’insistance française l’exaspéra. « A-t-on jamais vu pareille insolence ? écrit-il à la reine. Il faut que je paraisse devant le monde comme un pécheur repentant. Ils ont résolu, coûte que coûte, de nous provoquer et l’Empereur se laisse conduire par ces faiseurs inexpérimentés. » Guillaume décida de ne plus se prêter à des pour-parlers directs. Benedetti devrait désormais passer par Berlin, c’est-à-dire par Bismarck. Lorsque l’ambassadeur français sollicita par deux fois une nouvelle audience, le roi refusa en conséquence de le recevoir mais, par son aide de camp, Radziwill, il lui fit savoir qu’il avait reçu le désistement du prince de Hohenzollern et qu’il l’approuvait sans réserve. Le lendemain, le roi repartit pour Berlin. Benedetti vint le saluer à la gare. La rencontre fut très courtoise. La paix n’était pas encore perdue. Bismarck allait modifier le cours des évènements. Le 13 juillet, il était en train de dîner avec le chef d’état-major von Moltke et le ministre de la Guerre von Roon, lorsqu’il reçut le télégramme du conseiller diplomatique Abeken, la « dépêche d’Ems » expédiée à 15h10, qui relatait le dernier entretien du roi avec l’ambassadeur français tout en autorisant le chancelier à utiliser son contenu pour le publier en partie ou in extenso. Il demanda à Moltke s’ils avaient intérêt à retarder le conflit, en clair s’ils étaient prêts à se battre. « Nous avons tout avantage à le précipiter », répondit Moltke. Aussitôt, le chancelier se leva et résuma la dépêche, lui donnant un caractère raide et offensant qu’elle n’avait nullement au départ.

Dépêche du conseiller diplomatique Abeken au chancelier Bismarck, télégraphiée d’Ems le 13 juillet à 15 h 10.

« Sa Majesté le roi m’écrit :
Le comte Benedetti m’aborde à la promenade pour exiger avec, de sa part, une insistance très pressante, que je l’autorise à >télégraphier immédiatement, que je m’engage pour l’avenir à ne donner en aucun cas mon accord si les Hohenzollerns reposaient >leur candidature.
Je lui réponds immédiatement un peu sérieusement qu’on ne peut ni ne doit « à tout jamais » prendre un tel engagement.
Naturellement, je lui dis que je n’avais plus à le recevoir une nouvelle et, puisqu’il est, autant que moi, informé sur Paris et >Madrid, il comprend pleinement que le gouvernement est de nouveau en dehors du jeu.
Sa Majesté a depuis reçu une lettre du prince.
Alors que Sa Majesté avait dit au comte Benedetti qu’elle attendait une communication des princes, elle a pris, au vu de >l’exigence ci-dessus et sur le conseil du comte Eulenburg et de moi-même, la décision de ne plus recevoir le comte Benedetti >mais de lui communiquer seulement par un adjudant : que Sa Majesté maintient la confirmation de la nouvelle apportée par les >princes que Benedetti connaît déjà par Paris et qu’elle n’a rien d’autre à dire à l’ambassadeur.
Sa Majesté s’en remet à votre Excellence pour décider su oui ou non, la nouvelle demande de Benedetti ainsi que son renvoi >doivent être annoncés à nos ambassadeurs et à la presse. »

Dépêche de Bismarck donnée à la presse, le 13 juillet au soir.

« Après que la nouvelle de la renonciation du prince héritier de Hohenzollern a été officiellement communiquée au gouvernement >impérial français par les Espagnols, l’ambassadeur français a encore demandé à Ems à Sa Majesté le roi de l’autoriser à télégraphier à Paris que Sa Majesté le roi s’engageait à l’avenir à refuser toujours son accord si les Hohenzollerns devaient >renouveler leur candidature. A la suite de cela, Sa Majesté le roi a refusé de recevoir encore une fois l’ambassadeur français et >lui fait dire par l’adjudant de service que Sa Majesté n’avait plus rien d’autre à communiquer à l’ambassadeur. Communiquez cela >à l’étranger. »

Ajoutant la blessure à l’insulte, Bismarck donna au texte, ainsi manipulé, un maximum de publicité en le diffusant dans toutes les chancelleries et auprès des journaux de Berlin qui le publièrent dès 22 heures dans des éditions spéciales. Le piège de Bismarck s’était refermé sur Napoléon III.
La guerre était désormais inévitable à moins que la France ne perdît la face. L’opinion allemande interpréta la démarche française comme une tentative d’humiliation du vieux monarque et s’enflamma contre la France. Le « soufflet de Bismarck » parvint à Paris le 13 au soir, jetant dans la rue une population chantant La Marseillaise, interdite jusqu’alors, et criant « Vive la guerre, à Berlin ! » En vain, Thiers réclama au Corps législatif que l’exactitude du texte fut vérifiée. Benedetti ne parvint pas à apporter son témoignage sur la question de « l’aide de camp de service ». Grâce à un « faux par omission », relayé par un évident manque de sang-froid de la part des décideurs français, Bismarck avait « sa guerre », et mieux, c’était la France qui la déclarait, le 19 juillet, endossant le rôle de l’agresseur. Le gouvernement Ollivier assuma cette responsabilité « d’un cœur léger », expression malencontreuse, il est vrai, sortie de son contexte.

Article de Michèle Battesti publié dans le numéro spécial 58 de la revue Historia.
Michèle Battesti est docteur en Histoire, chargée de cours à Paris I-Panthéon Sorbonne.
Michèle Battesti est, entre autres ouvrages, l’auteur de La Marine de Napoléon III : Une politique navale. Ed. Service Historique de la Marine, 1997.

Notes

[1] Résultats du plébiscite du 8 mai 1870 : sur 11 millions d’électeurs français, 7 358 000 avaient voté « oui », 1 572 000 « non », 114 000 bulletins nuls.