Bismarck et Napoléon III à Donchéry

Fin août 1870, l’Est de la France est occupé par trois armées allemandes, au total 511 000 hommes. L’une, celle du prince Frédéric-Charles de Prusse (neveu du roi Guillaume), forte de 150 000 hommes assiège Metz où s’est enfermé le maréchal Bazaine avec 154 000 soldats. Les deux autres, celles du prince héritier, Frédéric de Prusse, soit 223 000 hommes et du prince royal de Saxe, 138 000 hommes, sont à la recherche de l’armée du maréchal de Mac-Mahon, qui a quitté le camp de Châlons[1] avec 133 000 hommes, pour une destination inconnue. Ce sont les indiscrétions des journaux français qui vont renseigner l’état-major prussien. Au Corps législatif, un député a déclaré que « le général qui abandonnerait son frère d’armes serait maudit de la patrie » et ‘’Le Temps’’ a repris cette information en ajoutant que Mac-Mahon, au lieu de revenir défendre Paris, « avait pris la résolution soudaine de courir au secours de Bazaine ». Dans ses bagages, cette armée traîne un homme perclus de douleurs, l’empereur Napoléon III, relégué au milieu d’une cohorte surannée d’officiers chamarrés et de laquais à perruque poudrée. Celui qu’on appellera bientôt « l’homme de Sedan » ou même « le sire de Fish-ton-Kan », a abdiqué tous ses pouvoirs civils en quittant Saint-Cloud pour prendre la tête des armées et les a abandonnés à Eugénie, nommée régente ; à telle enseigne qu’elle ne lui a pas demandé son avis pour remplacer le gouvernement Ollivier par un ministère à sa dévotion. Quant à son commandement militaire, l’Empereur s’en est dessaisi le 12 août au profit de Bazaine, lequel, s’étant entretemps laissé encercler, ne commande plus qu’à sa propre armée. De sorte que, lorsque Mac-Mahon décide de quitter Châlons et de retourner dans l’Est tenter de délivrer Bazaine, c’est sur l’ordre formel de l’Impératrice-régente et de son factotum, le nouveau chef du gouvernement et ministre de la Guerre, Palikao. Pour rejoindre Metz, Mac-Mahon fait faire à ses troupes un crochet par Rethel (Ardennes) où se trouve un dépôt de vivres. Moltke, le généralissime allemand, va essayer de l’enfermer entre la frontière belge et ses deux armées, celle du prince héritier de Prusse et celle du prince de Saxe. Bismarck prévient les Belges que les Prussiens se réservent le droit de poursuite sur leur territoire s’ils laissent entrer les soldats français sans les désarmer. Un accrochage à Beaumont-en-Argonne, où l’un de ses corps d’armée, celui du général de Failly, se laisse surprendre par l’ennemi et perd 7 000 hommes, ne suffit pas à alerter Mac-Mahon. Il ne devine pas le mouvement amorcé par les deux armées ennemies pour l’encercler. Il voit seulement ses hommes éreintés par ces marches et contre-marches incessantes sous la pluie, exaspérés par la présence de cet « Empereur Bagage » qui les a mis dans ce pétrin. Mac-Mahon croit pouvoir faire étape un jour ou deux à Sedan pour ravitailler ses troupes, les réorganiser, les reprendre en main. N’ayant reçu de sa cavalerie aucun renseignement sur les mouvements de l’adversaire, il croit n’être poursuivi que par 60 000 à 70 000 hommes alors que 242 000 Prussiens, Bavarois, Saxons et Wurtembergeois commencent à le prendre en tenaille. Il ne sait même pas que le chef de gare de Sedan, craignant un bombardement, a fait renvoyer à Mézières, il y a dix-huit jours, un train de 800 000 rations et donc que ses soldats vont encore crever de faim. Laissant comme toujours l’initiative à l’adversaire, Mac-Mahon décrète placidement : « Repos pour toute l’armée demain 1er septembre. » Sans se donner la peine de couper les ponts sur la Meuse, il se borne à concentrer son armée sur une hauteur boisée, juste au nord-est de Sedan, dans le triangle Floing-Illy-Bazeilles, entre la Meuse élargie par les inondations et deux ruisseaux, le Floing et la Givonne. Le corps d’armée Douay tient la ligne Floing-Illy ; les corps Ducrot et Lebrun, la ligne Illy-Bazeilles ; le général de Wimpffen, un nouveau venu qui remplace Failly limogé après le combat de Beaumont, tient la ligne Floing-Bazeilles.

Et Bazaine ? A Metz, complètement isolé, il sait que Mac-Mahon fait mouvement vers lui, mais ignore tout de sa position exacte ; alors, à tout hasard, pour inciter l’ennemi à dégarnir le flanc ouest de Metz, il tente le 31 août une diversion à l’est ; mais il n’entendra parler de Sedan que dix jours après la bataille. L’après-midi du 31 août, les Allemands commencent à encercler Sedan ; l’armée du prince héritier de Prusse occupe Frénois et Donchéry à l’ouest ; celle du prince royal de Saxe attaque Bazeilles à l’est. Sedan est un cul-de-basse-fosse ; une fois enfournés là-dedans, les Français y seront étouffés. Car si la place était très forte du temps de Vauban, avec l’artillerie à courte portée, elle est devenue, avec l’artillerie moderne, tout simplement mortelle. Le général Ducrot conseille au maréchal de concentrer toutes les troupes au nord de Sedan, sur le plateau d’Illy, puis de filer sur Mézières sans attendre que les Prussiens ne viennent couper le passage. Mac-Mahon l’écoute d’une oreille distraite : « Nous ne sommes pas ici pour nous éterniser. » L’Empereur pourrait aussi se retirer sur Mézières tant que la route est libre ; il y serait en sûreté et pourrait revenir activer la défense de Paris ou traiter de la paix avec l’ennemi. Mais il refuse, préférant partager le sort de ses soldats. Le soir, il se promène à pas lents, les mains derrière le dos, courbé et triste. La nuit tombe : depuis les remparts, on voit distinctement les feux allemands. Le silence se fait peu à peu dans la ville qui s’endort. Le 1er septembre avant l’aube, la bataille commence. Les deux armées allemandes se déploient vers le nord, celle du prince héritier de Prusse par le flanc ouest, celle du prince de Saxe par le flanc est pour ensuite converger vers Illy. Les Français ont un meilleur fusil que les Allemands, le Chassepot à tir rapide et chargement par la culasse mais les Allemands sont 240 000 contre 120 000 et leurs canons très supérieurs à ceux des Français. A sept heures, Mac-Mahon, blessé à la fesse par un éclat d’obus, abandonne son commandement. Une chance pour lui, qui le fera échapper à l’opprobre de la capitulation. Cela aurait aussi pu être une chance pour l’armée, car, pour le remplacer, il désigne Ducrot, qui ordonne aussitôt la retraite en direction d’Illy et de Mézières. Mais le mouvement est à peine commencé que Wimpffen, exhibant une lettre du ministre Palikao lui confiant l’intérim de Mac-Mahon en cas d’empêchement, revendique le commandement et annule les instructions de Ducrot. Trois commandants en chef en trois heures, chacun avec un plan différent ! On n’avait jamais vu ça. Ducrot tente de raisonner Wimpffen, plein d’illusions et encore impressionné de sa conversation à Paris avec le ministre. En vain, Wimpffen n’a qu’une idée en tête : une victoire pour sauver la dynastie. Apercevant l’Empereur désespéré, qui semble chercher la mort sur les hauteurs de Givonne en s’exposant le plus possible à l’ennemi, Wimpffen galope à sa rencontre et lui déclare fièrement qu’en deux heures, il aura jeté les Prussiens dans la Meuse ! Napoléon III hausse les épaules. Vers une heure de l’après-midi, Wimpffen donne ses ordres : contre-attaquer vigoureusement du côté de Bazeilles, en direction de Metz. Et, pour s’en donner les moyens, il prélève les réserves de Douay et de Ducrot, les obligeant à dégarnir le front nord. Cela ne va pas sans mal : des commandants, faute de cartes, se trompent de direction, des régiments hésitent à se déplacer sous les tirs d’artillerie, d’autres trouvent la route bloquée par des chariots qui achèvent de brûler. Malgré tout, Wimpffen a réussi à avancer de quelques kilomètres lorsque, sur ses arrières, déferle une marée humaine. A deux heures, les deux armées allemandes avaient effectué leur jonction à Illy. La boucle était bouclée. Non seulement la fuite vers Mézières ou la Belgique initiée par Ducrot avant l’arrivée intempestive de Wimpffen n’était plus possible, mais l’ennemi avait enfoncé un coin entre le corps d’armée de Douay et celui de Ducrot. Privés de leurs réserves, les deux chefs de corps ont bien tenté de jeter dans la brèche, pêle-mêle, tout ce qu’ils ont pu rallier, mais en vain. Alors, de toutes parts, c’est un flot épouvanté d’hommes, de chevaux, de chariots, de canons, qui reflue vers Sedan, comme si, derrière les vieux remparts se trouvait le salut. Fantassins, cavaliers, équipages du train, voitures d’ambulance, fourgons de toute sorte se mettent à converger vers le centre de Sedan, se mêlant, s’étouffant, s’écrasant sur les les ponts-levis. C’est une tempête de gémissements et de malédictions. Les obus allemands tombent, éclatent et font des vides. En sept ou huit endroits, la ville se met à flamber. Les soldats se disputent les abris et menacent les officiers. La plupart des généraux se regroupent autour de l’Empereur à la sous-préfecture. Leurs soldats, exténués, ne sont plus en état de résister. Tous lui disent que la lutte est devenue sans espoir. Tous, sauf un, Wimpffen, toujours en train de rallier des hommes sur la route de Bazeilles. Alors Napoléon III se ressaisit. Sans doute a-t-il abdiqué ses pouvoirs, mais il n’en reste pas moins l’Empereur. Et il est peut-être le seul à pouvoir jouer une dernière carte : rencontrer en tête-à-tête le roi Guillaume de Prusse – qu’il a reçu trois ans auparavant aux Tuileries à l’occasion de l’Exposition universelle - , tenter de le fléchir, d’arrêter l’effusion de sang et d’épargner l’honneur de ses généraux. Peut-être, en se constituant lui-même prisonnier, obtiendra-t-il un sauf-conduit pour ses troupes en France ou en Belgique après avoir déposé les armes ? Et l’Empereur donne l’ordre de hisser le drapeau blanc sur la citadelle pour demander un armistice. Le général Faure, chef d’état-major, estimant n’avoir à obéir qu’à Wimpffen, fait retirer le drapeau. L’Empereur insiste et le fait hisser à nouveau, cette fois pour de bon. Et il adresse un message au roi de Prusse : « Monsieur mon frère, n’ayant pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste qu’à remettre mon épée entre vos mains. » Et le lendemain, 2 septembre, au petit jour, l’empereur des Français se met en route pour rencontrer le roi de Prusse. Mais ce dernier atout, il ne réussit pas à le jouer. Bismarck, qui ne veut pas d’un tête-à-tête entre les deux souverains, intercepte l’empereur vaincu et le fait entrer dans une maison, sur le bord de la route.

Bismarck croit le moment venu de discuter de la paix. L’Empereur répond qu’il n’a pas l’autorité suffisante pour traiter.
« Et qui donc peut négocier la paix ?
- Le gouvernement de Paris. »
Alors, Bismarck exige une capitulation de l’armée sans conditions pour ne pas compromettre sa victoire, et se désintéresse de son prisonnier. En négociant la paix, nous savons que Napoléon III aurait obtenu de bien meilleures conditions que le gouvernement de la Défense nationale quatre mois plus tard. Comment expliquer cette démission ou cet aveuglement de l’Empereur ? Craint-il d’être désavoué par le gouvernement, l’Impératrice-régente, ou le peuple de Paris ? Ou tout simplement d’être en état d’infériorité, parce qu’il est prisonnier, malade, et privé de nouvelles aussi bien de Metz que de Paris ? S’imagine-t-il garder davantage de chances de sauver sa dynastie en n’apparaissant pas dans une négociation peu glorieuse ? Ou bien répugne-t-il à rentrer à Paris comme jadis Louis XVIII, dans les fourgons de l’ennemi ? Difficile de juger et de comprendre cet homme pâle comme la mort, qui se raidit pour dominer sa souffrance physique. Alors, il ne reste plus qu’à négocier la reddition de l’armée. Moltke exige d’avoir affaire à un officier général. A Sedan, tous se récusent, chacun croyant se déshonorer en signant la capitulation. Wimpffen pense habile d’offrir sa démission ; Napoléon III la refuse et lui remet par écrit des pleins pouvoirs ainsi conçus : « L’empereur Napoléon ayant donné le commandement en chef au général Wimpffen, à cause de la blessure du maréchal de Mac-Mahon qui l’empêchait de remplir son commandement, le général de Wimpffen a tous pouvoirs pour traiter des conditions à faire à l’armée. » Etrange façon de forcer la main de Wimpffen, lorsqu’on sait que celui-ci tenait son commandement non de l’Empereur, mais de Palikao. Mis bien contre son gré en présence de Bismarck, Wimpffen tente d’obtenir des conditions honorables. Il fait appel à sa générosité : « Vous risquez d’éveiller des sentiments de haine et de colère dans le cœur des Français et d’allumer une nouvelle guerre entre la Prusse et la France.
- On peut à la rigueur tabler sur la reconnaissance d’un prince, répond Bismarck, mais pas sur celle d’un peuple. Surtout pas sur celle des Français. Vous changez sans cesse de gouvernement et de dynastie et le nouveau ne tient pas compte de ce que l’autre a promis. »
Wimpffen menace alors de continuer la résistance jusqu’au bout, mais Moltke cette fois n’a pas de mal à lui démontrer qu’à un contre trois, il n’a aucune chance ; un contre trois, car dans la bataille, 21 000 Français ont déjà été faits prisonniers. Wimpffen, enfin convaincu, mais ne voulant toujours pas endosser seul la responsabilité d’une défaite, retourne à Sedan, forme un conseil de guerre de trente-trois généraux et leur fait approuver les termes d’une capitulation sans conditions. Les 83 000 officiers et soldats français rescapés seront internés en Allemagne. L’armée de Mac-Mahon livre en outre les 6 000 chevaux et les 419 canons qui lui restent ; les Allemands vont pouvoir les retourner contre d’autres soldats français. Le général Wimpffen et l’empereur Napoléon III obtiennent cependant trois concessions. Les officiers qui donneront leur parole de ne plus combattre les Allemands pendant la durée de la guerre sont libérés sur parole ; ils seront 550 à profiter de l’aubaine ; ceux qui, au contraire, ne veulent pas abandonner leurs hommes conserveront armes et effets personnels. Enfin, l’Empereur sera détenu au château de Wilhelmshöhe – une prison dorée en Hesse où il retrouvera avec émotion le portrait peint de la reine Hortense, sa mère – avec autant de généraux qu’il voudra. En outre, son chemin empruntera un détour pour lui épargner les huées des prisonniers français affamés rassemblés dans un camp improvisé dans une boucle de la Meuse, « le camp de la misère ». Ces concessions aux officiers, révélatrices de l’esprit de caste du roi de Prusse et de ses deux fidèles lieutenants, Bismarck et Moltke, semblent confirmer que Napoléon IIIaurait bien été, s’il l’avait voulu, l’interlocuteur le mieux placé pour mettre fin au conflit.

Article de Alain Frèrejean publié dans le numéro spécial 58 de la revue Historia.

Alain Frérejean est l’auteur de Napoléon IV, un destin brisé, Albin Michel, 1997.

Notes

[1] Ancienne appellation du camp de Mourmelon (Champagne)