Remise de Légion d'honneur aux ouvriers. Giraud, (c) Photo RMN

Alors qu’il était emprisonné au fort de Ham, Louis Napoléon Bonaparte avait écrit L’Extinction du paupérisme en 1844. Il y réfléchissait sur les moyens de « répandre dans les classe ouvrières l’aisance, l’instruction, la morale, afin d’en extirper le paupérisme sinon en entier, du moins en grande partie ». Le prince se laissait aller à des rêveries de réorganisation sociale apparentées au socialisme utopique mais qui s’en différenciaient sur deux points : d’une part, l’auteur affichait son pragmatisme, souhaitant des conseils pour la mise en œuvre de son projet, s’attendant à des correctifs et à des adaptations ; d’autre part, son désir d’améliorer la condition ouvrière était canalisé par un système ouvertement autoritaire. Sa suggestion fondamentale consistait à faire voter une sorte de loi-cadre permettant de créer des colonies agricoles sur les terres incultes. Cette création aurait eu l’utilité économique d’accroître la production agricole mais aussi l’utilité sociale de servir de « déversoir » de main-d’œuvre lors des basses eaux de la conjoncture et d’utile « réservoir » de recrutement lors d’une reprise de l’activité. L’encadrement de ces colonies, formé de prud’hommes, directeurs et gouverneurs élus, ferait régner une discipline sévère, avec un pouvoir discrétionnaire pour les affectations. On utiliserait des baraquements militaires pour le logement. Les rémunérations seraient alignées sur celles de l’armée, les ouvriers-colons recevant l’allocation du soldat, les prud’hommes celles des sous-officiers, directeurs et gouverneurs étant assimilés à des officiers. L’épargne forcée permettrait l’accumulation d’un pécule versé au moment du retour à l’industrie. Ces rêveries, à la mode socialiste du temps, annonçaient fidèlement les inclinations du futur empereur : sollicitude affichée pour les malheurs de la condition ouvrière, volonté d’engager l’Etat, souci de réguler et de surveiller. Le deuxième acteur du mouvement fut Karl Marx, familier de la réalité française depuis son exil à Paris (1843-1845), y revenant en 1849 pour enquêter sur l’insurrection ouvrière de juin 1848. Après avoir publié en février 1848 le Manifeste du parti communiste, texte fondateur du marxisme militant, Marx pouvait en livrer une impeccable démonstration avec Les luttes de classes en France : « Ils (les ouvriers) répondirent le 22 juin par la formidable insurrection où fut livrée la première grande bataille entre les deux classes qui divisent la société moderne. C’était une lutte pour le maintien ou l’anéantissement de l’ordre bourgeois. » Marx et son corédacteur Engels maniaient la polémique avec vigueur. Leur connaissance des milieux dirigeants français leur permettait de les caricaturer sans aménité ; ils n’eurent jamais que mépris pour Napoléon III, « aventurier à la tête d’une bande de flibustiers de la politique et de la finance ». Cette pugnacité verbale aurait dû attirer l’extrême-gauche révolutionnaire. Pourtant l’écho du marxisme demeura restreint en France jusqu’à la fin du XIXe siècle.
Une dialectique plus subtile marqua en effet le socialisme français, celle de Proudhon. Autodidacte à la curiosité ondoyante, devenu dubitatif sur les bénéfices de la contrainte sociale, Proudhon se refusait aux schémas réducteurs de Marx, y voyant la base d’un dangereux dogmatisme : il le mettait en garde de ne pas être un nouveau Luther, émancipateur devenu intolérant. Aux yeux de Proudhon, la révolution socialiste devait résulter d’un cycle assez long et procéder de trois impulsions : une réorganisation des circuits financiers et boursiers, le développement des sociétés mutuelles et coopératives et une refonte géopolitique de l’Europe dans le sens du fédéralisme. Quoique moralement infondée, la propriété privée serait maintenue. Mutuellisme et fédéralisme garantiraient la démocratie. Alors que Marx souhaitait en 1846 l’avoir comme correspondant, Proudhon pointait leur approche différente des stratégies socialistes : il préférait, écrivait-il, « faire brûler la Propriété à petit feu, plutôt que de lui donner une nouvelle force, en faisant une Saint-Barthélemy des propriétaires ». Les deux hommes rompirent en 1847. Lors du coup d’Etat de 1851, Proudhon eut une attitude ambiguë, s’accomodant du nouveau régime, imaginant même de l’utiliser pour son projet de « banque du peuple ».
Salué par Auguste Comte, par les saint-simoniens et par Proudhon pour les possibilités de réformes sociales qu’il détenait par son coup d’Etat, Louis-Napoléon avait des atouts à gauche. Appuyé par un assez général sentiment d’anxiété des « classe moyennes et élevées » envers les rouges, le régime de 1852 fut d’abord soucieux d’autorité. Toutefois, le Prince-président et bientôt Empereur des Français tenait à affirmer l’originalité révolutionnaire du césarisme, despotisme éclairé à l’usage du XIXe siècle industriel et démocratique.
Tenues en respect, les masses ouvrières pouvaient compter sur la sollicitude du pouvoir : les notables, et parmi ceux-ci le patronat, collaboreront souvent de bon gré à l’encadrement. Le 2 décembre 1851, Louis-Napoléon avait détaché le monde ouvrier de l’Assemblée dissoute en abrogeant la loi des trois ans de résidence, restaurant ainsi le suffrage universel. Dès janvier 1852, alors que plus d’une centaine de mutuelles ouvrières avaient été fermées pour esprit séditieux et que les commissions mixtes se mettaient à dérouler leurs kyrielles de condamnations contre les adversaires du coup d’Etat, un crédit de 10 millions était annoncé pour l’amélioration des logements des classes ouvrières.
L’accélération de la révolution industrielle multipliait les déplacements de main-d’œuvre vers les bassins miniers et les villes. Les besoins en logements populaires étaient importants. Depuis la Restauration, certaines grandes entreprises s’étaient lancées dans l’aménagement de cités ouvrières. Le souci de les multiplier et de les améliorer participait à l’état d’esprit de paternalisme sincère qui animait de nombreux conseillers ou inspirateurs de Louis-Napoléon, tel Frédéric Le Play. Le second Empire allait enregistrer une floraison de ces constructions subventionnées par les fonds patronaux. Cela créait des espaces de vie assujettis à l’entreprise, où des patrons exigeants mais imbus de leurs responsabilités, soucieux de moralité, flattés d’être salués comme protecteurs et pères de leur personnel, incitaient celui-ci aux vertus d’ordre, de travail et d’épargne. . Le bassin minier du Nord, Mulhouse où la Société des cités ouvrières fut fondée le 10 juin 1853, Montceau-les-Mines ou même Noisiel en région parisienne, autoure de l’usine de chocolat Menier, ont gardé des traces de ces aménagements urbanistiques. Un cas particulier, suspect d’ailleurs aux yeux du régime fut celui du Familistère de Guise.
D’autres mesures illustrèrent la volonté, à peine corrigée d’un souci minimum de justice, d’établir un contrôle sourcilleux sur les travailleurs industriels. Les bureaux de placement furent désormais enregistrés et leur activité surveillée. L’institution des prud’hommes (non pas les sous-officiers que le prince avait naguère imaginés, mais les arbitres créés en 1806 pour régler les différends entre patrons et employés) fut purgée des « abus » démocratiques de la IIe République : la loi du 1er juin 1853 maintenait bien les élections professionnelles des deux collèges mais les présidents des conseils des prud’hommes furent désormais nommés. Le décret du 25 mars 1854 confirma l’assimilation entre réunions ouvrières et associations, lesquelles étaient interdites. La loi du 22 juin 1854 généralisa l’usage du livret ouvrier (même les travailleurs à domicile y furent astreints) ; maigre compensation à ce renforcement d’un instrument policier, la loi prévoyait que le titulaire conserverait son livret avec lui, alors qu’il restait jusque-là dans les mains du patron. Imaginée en haut lieu pour atténuer la prévention ouvrière, cette modification allait contribuer en fait à la désaffection croissante du livret, beaucoup d’ouvriers omettant de le présenter lors d’une embauche.
Une des mesures sociales du début du régime devait connaître une assez belle fortune, le décret de 1852 sur les sociétés de secours mutuels. Désormais astreintes à une plus stricte gestion, ces sociétés allaient se multiplier sous le second Empire, 3 500 étant créées entre 1852 et 1869. Quoi que non forcément ouvrières, ces diligentes associations allaient souvent, comme l’écrit Caron, être « les souches fondatrices de l’essor des syndicats ». Pendant la décennie 1850, ces derniers demeuraient interdits et la grève réprimée comme délit de coalition. Entre cinquante et soixante-quinze coalitions faisaient l’objet de poursuites chaque année, et quelques centaines d’ouvriers étaient frappés d’amende ou de peines de prison. L’Empereur en grciait une grande partie.
Globalement, l’agitation ouvrière était circonscrite. Historien de la vie ouvrière sous le second Empire, Duveau parle « des ouvriers fatalistes et le plus souvent soumis ». Evoquant cette période, Lissagaray, mémorialiste de la future Commune de Paris, suggère que les ouvriers de la capitale « se refaisaient, non du coup d’Etat de 51 qui les avait peu éclaboussés, mais de la tueuse de juin 48, qui mitrailla les faubourgs ».
L’Empereur s’était lié aux saint-simoniens partisans de la modernisation rapide de l’économie. Il avait réalisé en 1860 le « coup d’Etat » du traité de commerce avec l’Angleterre qui dégageait l’industrie française de sa tutelle protectionniste. Sûr de son autorité, il tenait aussi à lâcher les rênes au monde ouvrier. Brouillé avec les catholiques par sa politique italienne, il écoutait davantage son cousin, le prince Napoléon (« Plon-Plon »), anticlérical et partisan d’un césarisme de gauche. La patron lyonnais Arlès Dufour, ex-saint-simonien, suggéra l’envoi d’ouvriers français à l’Exposition internationale de Londres de 1862. « Plon-Plon » appuya, le souverain subventionna l’affaire. Deux cents ouvriers français purent visiter l’exposition pendant dix jours et s’y instruire sur la technologie de leur branche. Leur rencontre avec des « trade-unionistes » amorça la 1ère Internationale. Suggérée lors d’une nouvelle rencontre en 1863, celle-ci fut créée à Londres le 28 septembre 1864. Le secrétaire pour l’Allemagne, Karl Marx, fut désigné pour rédiger un manifeste : son texte, énergique, évita cependant toute provocation révolutionnaire. La délégation française était dominée par Henri Tolain, autodidacte imprégné de la pensée de Proudhon. Un bureau de l’Association internationale des Travailleurs fut ouvert à Paris avant que les statuts soient adoptés. L’Empire le laissa fonctionner.
Tolain était sorti de l’anonymat ouvrier pour un autre motif : il avait, en février 1864, rédigé l’Appel des soixante en faveur d’une représentation ouvrière au parlement, texte assez modéré mais où de nombreux historiens voient la naissance d’une conscience de classe : « On a répété à satiété : il n’y a pas de classe depuis 1789, tous les Français sont égaux devant la loi ; mais nous, qui n’avons pas d’autre propriété que nos bras, nous qui subissons les conditions du capital, nous qui vivons sous des lois exceptionnelles, il nous est bien difficile de croire à cette affirmation (…) Nous dont les enfants passent souvent leurs plus jeunes années dans le milieu malsain et démoralisant des fabriques ou dans l’apprentissage, nous dont les femmes désertent forcément le foyer pour un travail excessif, nous affirmons que l’égalité décrite dans la loi n’est pas dans les mœurs. »
Les Soixante tinrent donc à présenter Tolain à une législative partielle à Paris : il y fut largement battu par Garnier Pagès, revenant républicain de 1848. Napoléon III saisit cependant l’occasion de marquer son accord avec l’une des aspirations ouvrières contenues dans l’appel. S’appuyant sur l’esprit de conciliation du républicain Emile Ollivier, futur rallié à l’Empire, il imposa la loi du 25 mai 1864 au Corps législatif très réticent : en supprimant le terme « coalition » des articles 414 à 416 du Code pénal, la loi autorisait les grèves à condition qu’elles ne soient accompagnées ni de violences ni de pressions préjudiciables à la concurrence. Selon le mot de Levasseur, historien, membre de l’Institut et témoin concerné par le progrès social, « une fougue de grèves », la plupart victorieuses, éclata cette année-là : les salaires augmentèrent de 10% dans plusieurs branches et les ouvriers bronziers du célèbre atelier d’art Barbedienne obtinrent la journée de 10 heures.
Les années suivantes, les grèves diminuèrent et leurs résultats furent mitigés : malgré l’appui de l’Internationale, les 6 000 ouvriers bronziers de Paris se heurtèrent pendant un mois (23 février-24 mars 1867) à un véritable lock-out patronal. Pour favoriser l’aspiration proudhonienne d’un secteur de coopératives de production, la loi du 24 juillet 1867 en facilita la création sous le nom de sociétés « à capital variable ». L’investissement minimum initial y était abaissé au chiffre très bas de 35 francs. Les créations de coopératives furent toutefois peu nombreuses. La Banque du crédit au travail, fondée en 1863 par Beluze, gendre du socialiste Cabet, fut officieusement encouragée. Elle fit malheureusement faillite en 1868. Marx l’avait prédit : l’option d’une concurrence simplement financière au capitalisme était sans issue. Cette année 1867, à l’occasion de l’Exposition internantionale de Paris, s’organisa près de la Bastille une sorte de chambre de réflexion ouvrière : cela stimula la création de chambres syndicales par branches professionnelles. Les premières avaient souvent été engendrées par les sociétés de secours mutuel qui s’étaient multipliées.
L’Internationale connaissait quant à elle une renommée croissante. Elle tenait son congrès annuel aux frontières de la France (Belgique, Suisse). Ses sympathisants étaient nombreux, y compris dans la bourgeoisie libérale. Elle était cependant très divisée entre collectivistes autoritaires et anarchistes décentralisateurs. Depuis la mort de Proudhon en 1865, Marx y était contré par le Suisse James Guillaume, avant de l’être par Bakounine. Contrairement au mythe que la droite se forgea ensuite de son influence, la 1ère Internationale fut très peu un organe de décision et plutôt un lieu d’affrontements et d’invectives entre praticiens du socialisme. Ses dirigeants français y ajoutaient un motif particulier d’anathème, l’accusation de collaboration avec le régime impérial. Tolain était dénoncé et son influence faiblissait. Une nouvelle génération d’internationalistes s’imposait à Paris, Varlin, Malon…, militants bien plus radicaux, futur communards.
Malgré les insultes, Tolain continuait son action. Réticent devant la multiplication des grèves, il maintenait ses idées de conquête légale d’un progrès démocratique. Il pointait dans ses articles la demi-mesure boiteuse de la loi de 1864 : accorder la coalition sans le droit de réunion, c’éatit à ses yeux agir comme le père qui offre un tambour et une trompette à ses enfants en leur demandant de ne pas faire de bruit. Affecté par l’usure de sa santé et de son pouvoir, inquiet de la multiplication des « points noirs » en politique extérieure, l’Empereur lâcha du lest et fit préparer une refonte légèrement libérale du droit de réunion : la loi du 6 juin 1868 permit en effet les réunions publiques, sous astreinte administrative et policière. Deux mois plus tard, une autre revendication du groupe Tolain était satisfaite : l’article 1781 du Code civil, qui établissait une discrimination entre la parole du patron et celle de son employé en cas de désaccord sur les gages, était abrogé. Face à un mouvement ouvrier renaissant mais divisé, l’Empire reculait, mi-consentant, mi-forcé.
Les deux dernières années du régime virent la contestation s’amplifier. L’agitation sociale y eut sa part mais le principal motif était politique : le régime changeait de nature, glissant vers un système parlementaire, et le moteur de l’excitation des esprits était là. Quatre épisodes politiques stimulèrent l’opposition : l’affaire du monument Baudin, les élections de 1869, le procès de Pierre Bonaparte et la campagne du plébiscite de 1870. Les réunions publiques connurent une vogue extraordinaire. Libéraux, républicains, radicaux et leaders ouvriers étaient surexcités par l’ivresse de la parole rendue ou conquise. Dans cette concurrence d’idéologies, les républicains démocrates l’emportèrent sur les socialistes. Les premiers avaient la volonté d’élargir leur programme vers le social, les seconds étaient enfermés dans une surenchère d’exclusion. En outre, à l’exception du groupe Tolain, s’ils clamaient leurs désirs de chambardement, ils n’avaient pas de programme d’application.
Les auditoires populaires étaient surtout sensibles à la gouaille des orateurs et on peut être surpris de l’intense popularité de Rochefort. L’agitation se traduisit aussi par une progression des grèves, souvent accompagnées de débordements voire d’émeutes. Cela tourna à la tragédie dans le bassin de Saint-Etienne où en juin et octobre 1869, gendarmerie et troupe tirent dans la foule, provoquant la mort de vingt-quatre personnes. Au printemps 1870, la grève frappe le fief d’un des hommes liges du régime, Eugène Schneider, patron du Creusot. L’Empereur ne renonçait pas à ses ouvertures vers le monde ouvrier. Il voulait en 1868 faire créer une caisse pour les invalides du travail et il proposa en 1869 la suppression de l’impopulaire livret mais les temps étaient désormais au durcissement. Les dirigeants de l’Internationale furent poursuivis en justice, armée et police réprimèrent les échauffourées parisiennes, 15% des réunions furent interdites ou stoppées dans leur déroulement, on recourut systématiquement à l’armée. Ce ne fut pourtant pas l’agitation ouvrière qui emporta le régime mais sa stupéfiante légèreté au sujet de la guerre. L’échec de Sedan frappa Napoléon III. Tout s’effondra.
L’évolution économique, les aspirations du souverain, les idéologies socialistes avaient façonné le mouvement ouvrier français. Très vivant, voire exubérant, à la fin de l’Empire, ce mouvement salua la fin du régime comme les prémices d’une émancipation. « L’Empereur des ouvriers » avait raté son idylle paternaliste.

Article de Jean-Claude Wartelle paru dans le numéro spécial 37 de la revue Historia.

Jean-Claude Wartelle est spécialiste du XIXe siècle. Il est l’auteur de plusieurs biographies dont celle du général de Galliffet pour la Revue historique des Armées. Il a publié deux ouvrages :
- E. Portalis, patron de presse à l’américaine. Veyrier, 1991.
- Les Tribulations de Gadlu, architecte de son état (le problème de Dieu dans la franc-maçonnerie). Borrego, 1993.