Villemessant par Nadar, (c) Photo RMN

Etienne Arago, vaudevilliste et futur révolutionnaire, et Maurice Alhoy, journaliste et auteur, fondent un premier Figaro en janvier 1826. Cette petite feuille satirique est successivement dirigée par le poitevin Saint-Alme (premier collaborateur de Balzac et fondateur du Corsaire, puis du Corsaire-Satan, sortes d’ancêtres du Canard enchaîné), par Victor Bohain (homme d’affaires, également lié avec Balzac), et enfin par Henri de Latouche (autre ami, auteur d’un roman, Fragoletta). Le premier Figaro a pour rédacteurs Jules Janin, Nestor Roqueplan, Félix Davin, Léon Gozlan, Auguste Jal, Alphonse Karr, George Sand, Jules Sandeau.
De tendance libérale, il réapparaît tant bien que mal après la Révolution de 1830, mais succombe à une série de procès en décembre 1833.
Hippolyte de Villemessant fonde en avril 1854 le second Figaro qui, malgré d’importantes transformations, est encore le nôtre. Hebdomadaire de petit format, il n’affiche pas de couleur politique. Il est assorti d’un Figaro-Programme, « journal de théâtre, avec un bulletin raisonné de la Bourse ». L’illustration du haut de la première page constitue un modèle du genre : une silhouette du célèbre barbier, flanquée de deux phrases sur la liberté de la presse tirées de la pièce de Beaumarchais ; au-dessus du titre, cette devise : « Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer. »

Villemessant, bâtard de bonne famille, a commencé sa carrière comme inspecteur d’assurances à Tours, puis à Nantes. Monté à Paris, ce jeune Rastignac fonde, en 1840, un journal de mode, La Sylphide. Le premier numéro du Figaro lui vaut son premier procès. Aidé par ses deux gendres, Bernard Jouvin et Gustave Bourdin, il organise ses rubriques en échos, chroniques parisiennes, courriers, et fait travailler tous les jeunes talents de l’époque : Aurélien Scholl, Charles Monselet, Léo Leseps (le futur Timothée Trimm), Jules Vallès, Zola, Rochefort, Barbey d’Aurevilly…
En 1856, Le Figaro devient bi-hebdomadaire. Le tirage passe de 1 500 exemplaires en 1854 à 10 000 quatre ans plus tard. S’adressant à un public d’intellectuels et de petits-bourgeois, Le Figaro est modérément voltairien et foncièrement irrespectueux.
Déjouant les poursuites en s’assurant les faveurs de personnalités, il joue sur tous les tableaux : il se veut littéraire, mais exècre Flaubert et attire l’attention de la justice sur Les Fleurs du mal ; il dénonce les scandales du régime, mais invite les dignitaires à ses dîners ; il attaque les financiers, mais respecte la Bourse ; il célèbre la liberté d’expression, mais se gausse de Victor Hugo ; il fait profession d’aimer le théâtre, mais préfère les coulisses à la scène, portant aux nues Offenbach et se moquant de Wagner. Parfait produit de son époque, il n’arbore pas de principes, mais reste éclectique à souhait. Fier du succès ainsi obtenu, Villemessant transforme Le Figaro en quotidien à la fin de 1866. Le journal jouit alors de 15 000 abonnés et 55 000 acheteurs au numéro. Et un confrère de s’écrier : « Le Figaro quotidien !... C’est toujours le petit homme bavard, sautillant, joyeux, endiablé, avec la langue un peu longue. Nous ne le dissimulons point : Le Figaro est devenu un besoin. » Il perd pourtant de son mordant, ce qui fait dire à Louis Ulbach : « Légitimiste par sentiment, orléaniste par malice, impérialiste par utilité (…), il remplace, les jours de crise politique, le drapeau par la lanterne magique. » Quant à Villemessant, c’est sans doute Jules Vallès qui, dans L’Insurgé, en a fait le meilleur portarit : « (…) il a jeté, lui, le sel gaulois à poignées, de ce sel qui ravive la terre, assainit les blessures, et remet la pourpre dans les plaies ! Paris lui doit, à ce patapouf, un regain de gaieté et d’ironie. Légitimiste, royaliste ? Allons donc ! Il est un blagueur de la grande école et, avec son journal tirant à blanc contre les Tuileries, le premier insurgé de l’Empire. »
Interdit sous la Commune, Le Figaro reparaît sous la IIIe République. Monarchiste d’abord, il devient petit à petit gouvernemental. Francis Magnard remplace Villemessant, mort en 1879. Atteignant les 86 000 exemplaires en 1890, le journal ouvre ses colonnes à Zola, Barrès, Anatole France. Engagé aux côtés des dreyfusards, son tirage tombe à 20 000 exemplaires et ne se relève qu’au début du XXe siècle. Il adopte alors le libéralisme conservateur, qui est resté, en gros, sa ligne éditoriale jusqu’à aujourd’hui.

Article de Robert Kopp paru dans le numéro spécial 37 de la revue Historia.