Offenbach

Long, maigre, traînant après lui l’étui ventru d’un violoncelle… il a l’air plutôt minable, ce garçon dégingandé – presque encore un enfant – qui débarque dans la capitale un beau jour de 1833.
« Tu réussiras certainement mieux à Paris qu’ici », lui avait dit son père, cantor juif de Cologne où le petit Jakob est né quatorze ans plus tôt et dont il gardera l’accent toute sa vie. Papa Offenbach ne croyait pas si bien dire ! Son Jakob surdoué, devenu Jacques, sera, en quelques années, le compositeur à la mode, le chantre du second Empire, le « petit Mozart des Champs-Elysées ». Mais pour l’heure, il s’agit de gagner sa vie.
On le retrouve donc musicien d’orchestre à l’Ambigu-Comique puis à l’Opéra-Comique. Mais pas seulement ! Car, doté d’une incroyable énergie, il compose des valses pour les bals, des musiques légères pour les concerts de plein air, des romances pour les jeunes filles en fleurs et des pièces de virtuosité pour violoncelle qu’il interprète avec succès dans les salons élégants. Il devient la coqueluche du Tout-Paris et se retrouve bientôt chef d’orchestre du Théâtre Français. Il a à peine 30 ans.
Marié, heureux père de quatre demoiselles, installé dans le monde et fort à l’aise financièrement, va-t-il se calmer un peu ? Que nenni ! La musique lui coule de la plume : on le voit, chez lui, avec ses amis, devant son piano, levant sa coupe de champagne d’une main et de l’autre écrivant une nouvelle mélodie, un couplet coquin, une chansonnette, un refrain…
Les planches lui brûlent les semelles : on le retrouve bientôt à la tête du petit théâtre de Marigny, qu’il a loué et rebaptisé « Théâtre des Bouffes Parisiens », au coin de « la plus belle avenue du monde ». Ce sera son terrain de jeu. Et le lieu des délices de « son » public, toujours plus large, toujours plus enthousiaste, toujours plus avide de nouveauté, d’amusement, de défoulement. Pendant près de deux décennies, alors que l’empereur Napoléon III règne aux Tuileries, Jacques Offenbach, lui, règne aux Champs-Elysées. En trois ans, il compose quelque vingt-quatre œuvres et oeuvrettes. De Tromb-al-Cazar à La Rose de Saint-Flour s’entremêlent, sur des intrigues filiformes, le grotesque et le sentimental, la parodie et le calembour, l’onomatopée et la romance.
Mais bientôt la verve d’Offenbach et son goût du spectacle ne se satisfont plus plus de pièces en un acte. La loi qui interdisait de réunir plus de deux ou trois chanteurs sur une scène privée s’est relâchée peu à peu. Son talent va pouvoir s’épanouir. Et, dès 1858, avec Orphée aux Enfers, il entraîne le Tout-Paris dans un cancan endiablé…
Un bonheur ne venant jamais seul, il rencontre à point nommé ceux qui vont devenir les complices de ses succès, Henry Meilhac et Louis Halévy qui vont écrire les livrets de Orphée aux Enfers, de La Belle Hélène, de Barbe-Bleue, de La Périchole, de La Grande Duchesse de Gerolstein. Et il trouve l’intreprète idéale de ses nouvelles œuvres : Hortense Schneider. Par son talent et sa beauté, l’irrésistible divette met à genoux Paris, la France et l’Europe : ne l’a-t-on pas surnommée « Le Passage des Princes » en raison de ses bontés pour toutes les têtes couronnées en visite officielle ou galante dans la capitale ? Elle peut tout se permettre, y compris d’entrer en calèche dans l’enceinte de l’Exposition universelle de 1867. Nul ne songe à lui refuser ce privilège réservé aux souverains : n’est-elle pas « la grande duchesse de Gerolstein » ?

Hortense Schneider par Disdéri. Coll. Paul Frecker

La Belle Hélène sera l’un de ses triomphes communs. Sans en exclure d’autres, comme la délicieuse Perichole ou la folle Vie parisienne. Cependant la société du second Empire évolue : il y a quelque chose de pourri au royaume de Napoléon III où se multiplient les scandales financiers, les intrigues diplomatiques, les convulsions de la Bourse, les bruits de guerre. L’un des derniers opéras, représenté en 1869, juste avant la chute de l’Empire, Les Brigands, illustre bien le climat ambiant, en caricaturant dans une Mantoue de fantaisie les mœurs qu’on devine être celles des banquiers malhonnêtes, femmes du grand monde et de petite vertu, diplomates hypocrites, policiers véreux et politiques trop occupés de leurs intérêts pour entendre les « bruits de bottes »… Ces bruits, Offenbach les a perçus, lui ! Certes, il s’amuse et amuse toujours autant. Voyez, sur ses portraits, son œil étincelant derrière le lorgnon et son sourire pointu derrière la moustache ! Malgré ses ennuis de santé, car il est affligé, en particulier de rhumatismes qui le torturent. Malgré ses problèmes d’argent, car, en dépit de ses succès, des salles bondées et des applaudissements, il s’est ruiné en productions de plus en plus prestigieuses : rien n’est trop cher, rien n’est trop beau pour son théâtre ! Une tournée en Amérique, plus tard, ne suffira pas à éponger tout à fait ses dettes.
Mais, loin des feux de la rampe, d’autres feux s’allument. L’Histoire avec un grand H avance impitoyablement : la guerre franco-allemande éclate. Elle sera doublement douloureuse pour Offenbach : allemand de naissance, il était resté attaché à son pays qui, d’ailleurs, lui avait réservé un accueil triomphal. Mais, parisien de cœur, il avait choisi, en 1860, la nationalité française.
Le faste s’éloigne. La tristessse gagne. La Commune passe. Et la IIIe République ne sait plus rire.
En même temps que la fin d’une époque, Jacques Offenbach sent venir sa propre fin. Il va consacrer les dernières années de sa vie à son œuvre majeure, un opéra, un vrai, un grand, l’un des plus achevés du XIXe siècle : Les Contes d’Hoffmann. Une série de trois contes fantastiques, trois histoires d’amours impossibles où, dans un univers à la fois réaliste et fantastique, la musique semble, en permanence, valser avec la mort. Cette dernière rattrapa Jacques Offenbach avant la première représentation.

Article d’Isabelle Garnier, paru dans le numéro spécial 37 de la revue Historia.

Biographie d'Offenbach par Emmanuelle Papot dans la Revue du Souvenir Napoléonien.