Proclamation des résultats du plébiscite du 8 mai 1870. Daudenarde, (c) Photo RMN

La libéralisation progressive de la vie politique, qui caractérise les années 1860, a généralement été comprise comme une concession, arrachée à Napoléon III par l’hostilité grandissante que suscitait son despotisme. Il ne fait aucun doute qu’après avoir été réduite au silence pendant la crise des années 1851-1852, lorsque la menace d’une prise du pouvoir par les socialistes sema une réelle terreur dans de larges couches de la population, l’opposition à sa personne se manifesta de nouveau lorsque cette menace parut écartée, et fut alimentée par le mécontentement qu’inspiraient les méthodes de gouvernement de l’Empereur. Ses alliés conservateurs et cléricaux étaient déçus, ses partisans nationalistes accablés par sa politique étrangère ; toutes les branches de l’industrie qui traversaient une période de crise le rendaient responsable de leurs difficultés. Le retour de la classe ouvrière sur la scène politique, puis l’hostilité de la presse, échappant peu à peu à la censure, la rentrée politique des anciens chefs de parti, tout contribua à faire sentir à l’Empereur que son étoile pâlissait, que sa popularité déclinait et qu’il fallait prendre des mesures spectaculaires, s’il voulait sauver sa dynastie et empêcher qu’une révolution ne le renversât. Il ne faudrait pourtant pas sous-estimer les forces qui œuvraient indépendamment pour une libéralisation de l’Empire, à l’intérieur du régime lui-même. Napoléon III s’était toujours considéré comme une homme qui ne se contentait pas d’exprimer ce que ressentait l’opinion publique, mais qui en pressentait l’évolution, avant même qu’elle atteignît le seuil de la conscience. Pour lui, la politique avait toujours été un art du compromis exercé dans le domaine du relatif. Il croyait profondément à la liberté, tout en la redoutant, et il avait toujours admiré l’Angleterre pour avoir su accorder « une liberté sans restrictions à l’expression de toutes les opinions (ainsi qu’)au développement de tous les intérêts », su maintenir « un ordre parfait au milieu de l’animation des débats et des périls de la concurrence » et su favoriser sa prospérité commerciale et industrielle par l’entreprise privée et l’initiative individuelle.
Le duc de Morny, lui aussi, croyait que, tout comme le coup d’Etat avait été nécessaire pour sauver la société du danger que représentaient les radicaux, une transformation libérale s’imposait dans les années 1860, pour les liquider, les anéantir durablement et établir la dynastie sur des « fondements impérissables ». Le refus obstiné du changement amènerait inévitablement une répétition des révolutions de 1830 et de 1848, qui avaient été provoquées toutes deux par une telle attitude et qui, chaque fois, avaient repoussé la stabilité politique d’une vingtaine d’années. Il était particulièrement favorable au rétablissement des libertés individuelles, car il estimait qu’en France les pouvoirs du gouvernement étaient tels qu’il convenait d’en protéger les individus. Il ne voulait pas un retour au régime parlementaire de Louis-Philippe, mais souhaitait simplement que le pouvoir de la législature fût accru, que les restrictions fussent assouplies, et que l’on mît un terme à des abus comme le népotisme. Il rêvait de se faire consacrer comme « le Richelieu de la Liberté ».
Il trouva un allié de taille en la personne du plus grand journaliste du règne, Emile de Girardin, qui inventa la formule « l’Empire libéral » pour définir le nouvel idéal du bonapartisme, et qui, après avoir soutenu son régime autocratique, pressait à présent l’Empereur, dans le climat changeant des années 1860, de se transformer en monarque constitutionnel. Les nombreux partisans de Napoléon III qui avaient joui d’un pouvoir considérable en tant que parlementaires sous les régimes précédents, et qui avaient accepté le despotisme comme un mal nécessaire pendant la crise de 1852, eurent de plus en plus tendance à penser qu’ils pouvaient contribuer à l’avènement de l’Empire libéral, en assumant une part des responsabilités. Aux élections de 1869, ils refusèrent le titre de candidat officiel du gouvernement, très prisé auparavant, pour former un parti nouveau, situé entre l’opposition et ceux qui, regroupés autour de l’Impératrice, persistaient dans leur refus du changement. Adolphe Thiers aurait pu être le chef de ces bonapartistes libéraux. N’avait-il pas contribué autant que tout autre à restaurer la gloire du premier Napoléon ? En 1840, Louis-Napoléon, débarquant à Boulogne pour revendiquer le trône de son oncle, l’avait nommé Premier ministre. Des négociations eurent lieu, mais les exigences de Thiers étaient trop élevées : il voulait à la fois que Napoléon III renonçât définitivement à sa défense des nationalités, et que fût entièrement restauré le gouvernement parlementaire de Louis-Philippe, sous l’autorité d’un Premier ministre. Son arrogance eût-elle été moins blessante, des efforts auraient pu être faits pour le persuader, et il aurait peut-être conduit l’Empire sur une voie nouvelle, comme il allait intervenir par la suite pour sauver la République, régime qu’il avait longtemps combattu.
C’est principalement à la collaboration de Napoléon III et d’Emile Ollivier que l’Empire libéral doit d’avoir vu le jour. Parce qu’il a entraîné la France dans la guerre de 1870, et surtout parce que ce conflit s’est soldé par une défaite, Ollivier a été sévèrement jugé par la postérité. Parce qu’il avait quitté les républicains pour se rallier au bonapartisme, on l’a condamné comme traître à la cause de la Liberté. Si cette guerre n’avait pas éclaté, Ollivier serait probablement considéré de nos jours comme le responsable de l’une des expériences politiques les plus originales de ce siècle. Gambetta voyait en lui, lorsqu’il était jeune, « la passion de Fox et le génie politique de Pitt », mais devait le renier plus tard comme un personnage irréaliste, exemple le plus frappant, selon lui, avec Lamartine, de cette espèce exécrable d’hommes politiques, orateurs brillants et dotés d’une fascinante maîtrise du langage, mais entièrement aveugles aux réalités du monde. Ollivier était le fils d’un carbonaro républicain. En 1848, à 22 ans, il fut nommé préfet de Marseille, ville où il se révéla comme l’un des plus purs exemples de l’esprit de 1848, cherchant l’unité de tous les partis et la fusion de toutes les classes, prêchant la fraternité chrétienne et l’amélioration du sort de la classe ouvrière, mais il échoua lamentablement, car la rhétorique était impuissante à faire céder les vieux antagonismes. Élu de l’opposition républicaine à la législature de 1857, il n’en fut pas moins résolu pour autant à éviter toute critique purement partisane du régime. En dépit de la haine qu’il portait au despotisme du régime, il était convaincu qu’il serait vain de tenter de renverser l’Empire par une révolution, car celle-ci entraînerait une réaction qui relancerait le cycle d’instabilités qui avait toujours empoisonné la vie politique de la France. L’objectif ultime des républicains étant la liberté, Ollivier voulait avant tout faire progresser cet idéal, et il était prêt à soutenir tout régime qui œuvrerait pour la Liberté. L’accession au pouvoir de son parti ne constituait pas son objectif primordial. Son idéal n’était ni Danton, ni Robespierre mais Washington. Sa pensée était éclectique, il connaissait Enfantin, les saint simoniens et Proudhon, mais lisait aussi Benjamin Constant, de Maistre et Montalembert. Le sectarisme lui faisait horreur. Culturellement, c’était un européen : sa seconde patrie était l’Italie, dont les peintures lui inspirèrent plusieurs ouvrages, et qu’il avait parcourue en compagnie d’Edouard Manet. Il fut l’un des premiers en France a applaudir la musique de Wagner, et épousa la fille de Liszt. Tout en déplorant la politique étrangère aventuriste de Napoléon III, il croyait fermement en la nécessité d’un pouvoir exécutif fort, et fut bientôt convaincu que sous la pression de l’opinion publique, l’Empereur pourrait devenir le fondateur de la liberté en France. Les deux hommes se rencontrèrent, se plurent, et après une période de flottement, l’Empire libéral fut inauguré, le 2 janvier 1870. Pour la première fois sous ce régime, le gouvernement était composé de ministres issus du Corps législatif, y disposant d’une majorité placée sous l’autorité d’Emile Ollivier. La Revue des Deux Mondes, habituellement sceptique, déclara à propos de cette évolution du despotisme : « Si ce n’est pas la plus grande de toutes les révolutions, du moins est-ce l’une des plus intéressantes, des plus salutaires et des plus opportunes. »

L’Empire libéral lança un vaste programme de réforme des institutions nationales. Composées de membres éminents de tous les partis, des commissions furent créées, sur le modèle anglais, pour préparer des lois destinées à mettre fin à la centralisation, à donner son autonomie politique à la capitale, à détruire le monopole de l’Université, à établir un programme d’enseignement technique adapté à la nouvelle ère industrielle, à améliorer les voies de communications, à réviser le caractère inquisiteur du Code pénal, et à créer des instances de « paix sociale » qui rassembleraient les ouvriers et les patrons. Le gouvernement présenta des projets de loi visant à abolir ses propres droits d’arrestation arbitraire, ainsi que le droit de timbre des journaux, à soumettre les délits de presse à un jugement par jury et à supprimer les livrets obligatoires des ouvriers. Il créa un ministère des Beaux-Arts pour remédier au « mépris pour le goût l’intelligence » qui lui avait aliéné un si grand nombre d’écrivains et d’artistes. L’Académie française s’y montra sensible en accueillant Emile Ollivier par un vote d’une rare unanimité. Par voie de plébiscite, 67,5% des électeurs ratifièrent la nouvelle constitution qui transformait la nature du régime. La dynastie napoléonienne semblait en avoir reçu une seconde jeunesse et une nouvelle image.
Mais ce libéralisme avait des limites, et l’ensemble du projet politique présentait pas mal d’ambiguïtés. Les chefs républicains ne se rallièrent pas à l’Empire libéral, et de violentes manifestations furent organisées par l’extrême-gauche. La police les réprima brutalement. L’ordre fut donné d’arrêter tous les membres de l’Internationale ouvrière, et la menace d’une révolution conduite par la gauche fut agitée pour créer une impression de crise, et rallier le soutien des réactionnaires qui, comme alliés, s’avérèrent très peu sûrs. Après le succès du plébiscite, ils tentèrent, conduits par l’Impératrice, de saper le nouveau régime. L’Empereur lui-même ne pouvait abandonner totalement ses vieux amis de l’époque autocratique ; la majorité parlementaire d’Ollivier se fit précaire. La Constitution ne précisait pas clairement quel était le principal détenteur du pouvoir : Ollivier, en fait, l’avait voulu ainsi, cat tout en ayant pour premier principe que la souveraineté devait émaner de la volonté populaire, il ne voulait pas que le pouvoir absolu échût au Corps législatif, ni à l’Empereur ni même au peuple. Il croyait à la division des pouvoirs, et en un système de garanties et d’équilibres pour empêcher que l’une ou l’autre de ces forces n’impose son despotisme. Ses théories étaient trop subtiles pour la plupart des Français, qui craignaient que Napoléon III – toujours responsable devant le peuple – ne revînt sur ces concessions. La guerre de 1870 empêcha cette version libérale du bonapartisme de subir plus de sept mois l’épreuve des faits.

Extrait de Histoire des passions françaises, Theodore Zeldin. Paris, Ed. Payot & Rivages, 1994.