Troppmann

Le « coup du 2 décembre » relègue aux oubliettes les premiers mouvements républicains de la seconde République. Le 13 juin 1849, prétextant une violation de la Constitution, des rassemblements se forment place du Château-d’Eau (actuelle place de la République), sur le boulevard des Capucines et autour du Conservatoire des Arts et Métiers. L’intervention de chasseurs à pied et de quelques compagnies de ligne y mettent bon ordre. Sept insurgés laissent leur vie. Le surlendemain, un soulèvement plus sérieux secoue Lyon. La troupe et l’artillerie reprennent les choses en main en fin d’après-midi, au prix de pertes plus élevées : une cinquantaine de morts du côté des manifestants et une dizaine du côté des forces de l’ordre.
Ces coups de main, mal préparés, des « socialistes », enclenchent les premières mesures policières : interdiction des clubs, restrictions de la liberté de la presse, promulgation d’une loi sur l’état de siège (9 août), instauration de la déportation dans une enceinte fortifiée. Les préliminaires du coup d’Etat du 2 décembre, sa mise en place et son déroulement sont suffisamment connus. Soulignons seulement ici le rôle important qu’y joue la police – partiellement manœuvrée. C’est au matin du 3 que la situation s’aggrave : barricade faubourg Saint-Antoine où tombe, mortellement frappé, le député Baudin, charges de cavalerie sur les boulevards, harcèlement des troupes dans les quartiers Sentier et Beaubourg. L’après-midi du 4, la troupe, que le général Magnan a intelligemment regroupée, passe à l’attaque et se rabat de la porte Saint-Denis et de la ligne des boulevards vers le centre. Ayant essuyé des tirs sporadiques, elle tire systématiquement sur toutes les façades et les rues en enfilades, tuant et blessant indistinctement manifestants, piétons et badauds. Dans la rue Tiquetonne, un enfant de 7 ans, qui joue à la toupie est abattu – un poème des Châtiments lui est consacré par Victor Hugo. Plus de deux cents civils sont tués, dont un quart de curieux. Les pertes militaires ne dépassent pas la trentaine de morts et une grosse centaine de blessés.
Des mouvements de rues se dessinent également en province, particulièrement à Limoges, Toulouse et Marseille. Des incendies sont allumés, des brigades assiégées (un gendarme est tué à Bédarieux et émasculé). Des colonnes sillonnent les régions agitées. Le 8 décembre, le « calme règne » sur la France. La répression est plus que sévère : des commissions condamnent plus de 9 000 personnes à la transportation en Algérie et près de 250 à Cayenne. Autre sanction : la Garde nationale, déjà suspecte, est dissoute. On la considère comme un ferment de guerre civile.
La police devient alors l’instrument préféré de l’ordre public. Le signal n’en a-t-il pas été donné par la loi du 24 juin 1851 créant une police d’Etat à Lyon et sur six communes de son agglomération ? On ira même jusqu’à établir, un temps, un ministère de la Police générale tandis que s’étend l’institution des commissaires spéciaux, utilisant des mouchards qui glanent informations politiques et sociales par infiltration dans tous les milieux de la société.
Leur efficacité est démontrée par l’absence de grèves importantes jusqu’en 1868. Celles-ci restent très localisées et ne concernent que des métiers d’intérêt public. Aussi, le gouvernement va-t-il les autoriser par la loi de 1864. Il est vrai que la situation économique du pays s’avère satisfaisante jusqu’à la Guerre de sécession aux Etats-Unis qui amènera un chômage important, conséquence de la fermeture de ce marché.
Un fait nouveau à souligner : la découverte d’une solidarité entre tous les travailleurs par-delà les frontières. C’est le but de la première Association internationale des travailleurs, fondée à Londres la même année. A partir de 1869, malgré une reprise des affaires, des grèves – appelées alors coalitions – sont déclenchées un peu partout dans le pays. Il faut y voir un mouvement concerté mais que justifient les salaires encore misérables d’une classe ouvrière logée indignement à 6 ou 10 hommes dans les galetas vermineux des vieilles masures des grandes villes ou dans les foyers des cités industrielles ou minières.
Ainsi, plusieurs milliers de mineurs du bassin de la Loire se mettent en grève à la mi-juin. Un bataillon arrête trente-trois ouvriers qu’il ramène sur Saint-Etienne. Dans la grand’rue de La Ricamarie, la colonne est prise à partie, les grévistes tirent même quelques coups de feu. Les militaires, s’estimant en légitime défense, tirent à leur tour et tuent treize personnes. La même opération se déroule trois mois plus tard à Aubin (bassin de Decazeville). La troupe est assaillie de briques et de ferraille. Son capitaine lui donne l’ordre de se défendre. Plusieurs rafales éclatent, qui font seize morts et au moins autant de blessés. En juin 1870, Le Creusot se soulève, mais l’intervention rapide de la troupe, jointe aux licenciements et à des poursuites correctionnelles contre les « meneurs », évite au moins l’effusion de sang.
La capitale connaît quelques mouvements : tel le 18 février 1868, au Quartier latin, un chahut monstre d’étudiants fait suite à l’interdiction de la pièce Ruy Blas à l’Odéon. L’on y applaudit très fort la tirade : « Bon appétit, messieurs ! Ô ministres intègres, conseillers vertueux ! voilà votre façon de servir, serviteurs qui pillez la maison ! » Et la même année, des journalistes et un millier de personnes s’assemblent pour des discours sur la tombe de Baudin, tandis que La Lanterne dépasse les 40 000 exemplaires dès le premier numéro.
Mais le plus impressionnant mouvement populaire reste celui consécutif à l’assassinat de Victor Noir (de son vrai nom Yvan Salmon) par un prince Bonaparte – il avait écrit dans un journal corse qu’il mettrait au soleil « les tripes des républicains » - et aux obsèques du défunt le 12 janvier 1870. Noir habitant Neuilly – encore une petite bourgade - , les ordres sont donnés pour que l’inhumation y ait lieu. Flourens, Rochefort et leur état-major délibèrent pour décider s’il faut passer outre et porter le cercueil jusqu’au Père Lachaise à l’issue d’un défilé partant de la porte Maillot jusqu’à la nécropole, en passant par les Champs-Elysées, la rue Royale et les grands boulevards. Plus de dix mille participants n’attendent qu’un signal. Plus sagement, les républicains se cantonnent à Neuilly. Le chef du gouvernement, Emile Ollivier, a déclaré au Corps législatif, répliquant à Rochefort : « Nous sommes la loi, nous sommes la modération, mais si vous nous y contraignez, nous serons la force », et il a la chance d’être servi par un ministre de l’Intérieur énergique, Chevandier de Valdrôme, déclarant au Conseil : « Je revendique la responsabilité de tout, à condition que je dirige tout. » Donnant l’exemple, à 17 heures il est à cheval, au Rond-Point des Champs-Elysées, face à la cohue qui les descend !
A l’issue de l’enterrement, les participants se dirigent, comme prévu par le ministre, vers la barrière de l’Etoile, ouvrent les grilles de l’octroi et descendent les Champs-Elysées. Deux sommations, une ou deux charges de cavalerie suffisent à démoraliser la tête de colonne parvenue au Rond-Point alors que la suite, épuisée par les chants, la marche et la nuit tombante, s’étire déjà lamentablement. La dispersion est immédiate.
Dans cette même année, qui doit finir tragiquement sous la famine, les obus et les combats contre les assiégeants, on compte d’autres manifestations importantes, comme si le parti républicain voulait essayer ses forces par des « répétitions ». Le 8 février, pour protester contre l’arrestation de Rochefort pour délit de presse, 1 300 républicains, conduits par Blanqui, Eudes et Granger, tentent de s’emprarer des fusils de la caserne des pompiers de la Villette, à Paris. Un officier est blessé. Les passants prennent parti pour les soldats du feu. La police réussit à s’emparer de quatre-vingts individus que les conseils de guerre envoient à Mazas. Ils ne sont libérés qu’à la proclamation de la République le 4 septembre. Blanqui a soutenu – sans preuve – qu’au plus, cinq d’entre eux avaient réellement participé au soulèvement.
Un second mouvement est passé à la postérité sous le nom de la manifestation des « blouses blanches ». La police fut accusée de provocations lors des cortèges qui, du 8 au 12 mai, période de plébiscite, envahissent les grands boulevards. Elle aurait laissé faire, les agitateurs ayant été recrutés par elle (on trouva leurs vêtements « trop propres pour être vrais »). Après leur passage, la police n’arrêta que des badauds.
Les affaires financières, sous tous les régimes, fleurissent, à mi-chemin de la politique et du crime. Le second Empire n’y échappe point. En 1861, le garde des Sceaux fait procéder à l’arrestation du banquier Mirès, directeur de la Caisse générale des chemins de fer, très introduit à la cour et dans les meilleurs milieux, mais aussi dans quelques autres plus douteux. Le 11 juillet, le tribunal correctionnel de Paris lui inflige, ainsi qu’à son complice Slar, cinq ans de prison ferme pour escroqueries et faux.
Déjà, en 1858, le vicomte de Beaumont-Vassy est frappé de deux ans de la même peine pour « création d’une société pour l’exploitation de salpêtre qui avait tourné en pure exploitation des actionnaires ». Et Jules Ferry, découvrant en 1869 « les comptes fantastiques d’Haussmann », moins drôles que ceux d’Hoffmann, soulève un tout petit coin du manteau qui a couvert marché occultes, soultes éhontées et évictions avantageuses, tout cela lié aux travaux d’urbanisme de la capitale, sans qu’on y ait pu toutefois prouver un bénéfice retiré par le préfet lui-même.
Les « vingt glorieuses » du second Empire furent aussi pour le crime « les vingt sanglantes ». Il n’y a évidemment nulle liaison à établir entre le régime politique, les mouvements sociaux et les statistiques criminelles. Mais on ne peut évoquer une période historique bien délimitée sans une exposition de quelques affaires criminelles qui frappent l’opinion.
L’année 1850 évoque un fait divers élucidé d’une manière qu’on a pu revivre en 1994, l’assassinat de Mme Marchal : à Paris, rue Bourbon-le-Château, une demoiselle Ribault, dessinatrice au Petit Courrier des dames, dirigé par un sieur Petit, est assassinée ainsi que sa dame de compagnie. Avant de mourir, Mlle Ribault a le temps d’écrire sur un paravent, avec son doigt trempé dans son sang : « L’assassin, c’est le commis de M. Thierry » (le directeur de la feuille). Le lendemain, l’employé dénoncé, Laforcade, est arrêté, condamné à mort et exécuté en mars suivant.
Mais l’horreur est dépassée par une servante bretonne, au service d’un professeur de droit à la faculté de Rennes en 1850. Entre le 1er septembre de cette année et le 10 juin 1851, successivement, trois de ses adjointes de cuisine meurent dans d’atroces soufrances après avoir bu une soupe aux herbes, « spécialité » d’Hélène Jegado. A la troisième mort – et sous son toit en neuf mois ! – le professeur Bidard saisit le procureur général. L’autopsie de la dernière victime et l’analyse des viscères de la seconde, la découverte d’un flacon de « potion » dans la cuisine d’Hélène, révèlent qu’elles ont succombé à l’administration d’un toxique puissant : l’arsenic. On arrête Hélène Jegado sur-le-champ, qui nie. La nouvelle fait déferler trente et une plaintes contre la Jegado, qui, toutes, aboutissent à sa mise en cause. Entre 1833 et 1851, elle avait tué ainsi un prêtre, plusieurs femmes, une quinzaine de jeunes filles et deux adolescents dont voici l’horrible énumération : une victime à Lorient, une à Hennebont, une à Pontivy, deux à Auray, dix à Locminé, trois à Bubey, sept à Guern et six à Rennes. L’invraissemblable : par deux fois, les médecins ont des soupçons sans refuser le permis d’inhumer qui aurait déclenché une enquête (en trois mois, sept morts à Guern et un à Pontivy !).
Hélène Jegado comparaît aus assises de Rennes le 6 décembre 1851 : devant l’émotion soulevée par ces forfaits, le premier président de la cour lui-même, Boucey, et le procureur général en personne occupent, chose inaccoutumée, leur siège. Jegado persiste dans ses dénégations, citant les magistrats à comparaître devant Dieu. Mais les preuves sont là. On peut même établir qu’elle a appris à utiliser l’arsenic chez le curé Conan à Séglien, qui en achetait pour détruire les rats. Condamnée à mort, elle est exécutée à Rennes le 23 février 1852 sur la place du Champ-de-Foire, étonnant le procureur général lui-même « par la fermeté d’âme qui la caractérisait ».
A Paris, dans un style plus classique, sévit le docteur Couty de la Pommerais. Il opère l’escroquerie classique dite « à l’assurance-vie ». Pour toucher les 550 000 francs que représentent les contrats souscrits auprès de huit compagnies, il n’hésite point à empoisonner sa maîtresse, Julie de Paw, en lui faisant absorber de la digitaline. Elle meurt le 17 novembre 1863. Sur plainte du frère de la défunte une instruction est ouverte. Le médecin légiste Tardieu réussit, par le grattage du plancher de la chambre de Mme Pauw, sur lequel elle a vomi, à établir que la digitaline est à l’origine de la mort alors que l’analyse des viscères n’a rien donné.
Le 17 mai 1864, la cour d’assises prononce la condamnation à mort de la Pommerais qui persiste à nier malgré les preuves. On établit de surcroît qu’en 1861, il a certainement déjà empoisonné sa belle-mère, Mme Dubizy, mais la production de faux certificats médicaux avait détourné les soupçons. « Remontée » par l’avocat Lachaud en vue d’obtenir la grâce du condamné, l’impératrice Eugénie fait pression sur son époux. L’Empereur manque de céder. Le garde des Sceaux, Baroche, réunit un conseil de cabinet qui s’oppose à cette mesure. Le ministre revient à la charge et emporte le maintien de la peine capitale en faisant ressortir : « Sire, l’opinion s’émeuvra d’un bourgeois sauvant sa tête là où un homme du peuple laisserait certainement la sienne ». L’exécution a lieu place de la Grande-Roquette le 9 juin.
La galerie des assassinats hors série du second Empire sachève le 10 septembre 1869 à Pantin. Au petit matin, on découvre dans un champ, à peine enfouis sous terre, six cadavres : une femme, quatre garçons et une fille (de 2 à 11 ans), vraissemblablement ses enfants. Les corps sont encore tièdes et portent des plaies hideuses. L’affaire figure à la une de la presse et c’est ainsi que l’enquête permet d’identifier les victimes : une famille alsacienne fixée à Roubaix : les Kinck.
Sur l’indication d’un marginal du Havre, un douanier veut interpeller un suspect sur les quais. Celui-ci se jette dans le fleuve mais est repêché et ramené à Paris. Au même moment, on trouve un septième cadavre, non loin de la tombe primitive. C’est Gustave, le fils aîné de la famille.
On identifie le fuyard : Jean-Baptiste Troppmann, 20 ans, originaire d’Alsace. Le juge d’instruction lui arrache des aveux, bien que le coupable eût essayé de faire passer Gustave pour l’assassin, se cantonnant lui-même dans un rôle de complice.
Le père de famille, Jean Kinck, reste cependant toujours introuvable, malgré des battues menées dans le Haut-Rhin. Finalement, le 12 novembre, Troppmann avoue avoir empoisonné cette huitième victime après l’avoir entraîné dans un bois des environs de Cernay. Le procès se déroule à Paris. La tribune des journalistes déborde des représentants de la presse de toute l’Europe qui ont relaté ce sanglant épisode pendant plusieurs semaines. Troppmann persiste à nier, rejetant les assassinats sur de prétendus auteurs qu’il aurait seulement assistés. Mais l’accusateur public démonte cette défense et, le 28 décembre, le jury rapporte une condamnation à mort qui est exécutée le 19 janvier suivant dans les circonstances décrits par Tourguenieff, y compris l’attitude de bête féroce de Troppmann qui, sur l’échafaud, mord la main du bourreau !
Le temps des crinolines finit dans cette morosité des premiers mois de 1870. Le plébiscite de mai reflète la France profonde mais c’est le peuple des villes, minoritaire, qui va faire la loi. Les mouvements populaires ne cesseront pas. Le zèle des « mouchards » du commissaire Lagrange, qui brûle précipitamment ses dossiers dès les derniers jours d’août, n’arrive point à tuer dans l’œuf l’organisation. Pire, dans les journées des 9 au 12 mai, il y a de véritables batailles entre manifestants, troupes de ligne et « sergots ». Un brigadier est même tué ainsi que deux émeutiers. Le « libéral » Emile Ollivier renforc sa dissuasion en poursuivant, le 5 juillet 1870, les trente-huit membres de l’Internationale ouvrière.
Les revers de Froeschwiller et de Forbach amènent quelque trois mille personnes, le 8 août, aux alentours du Palais-Bourbon. On conspue Ollivier. La garde de Paris et les sergents de ville sont débordés. Aussi le gouvernement militaire fait-il appel à des lanciers, des dragons et des cuirassiers qui réussissent à dégager le Palais.
Blanqui tente tout de même le 14 août de mobiliser le quartier de la Villette. Mais en nommant le général Trochu gouverneur de Paris, le gouvernement vient, sans le vouloir, de signer l’arrêt de mort de l’Empire. Comment Ollivier laisse-t-il passer sans réagir la première proclamation de ce singulier officier : « Je (…) regrette l’idée de maintenir l’ordre par la force des baïonnettes et du sabre. »
On sait comment se déroule, dans l’après-midi du 4 septembre, la déchéance de la dynastie mais elle était déjà dans l’air, dès la soirée du 3, lors d’une manifestation sur les grands boulevards. Le lendemain – un beau dimanche, ce qui est un atout pour l’émeute – le service d’ordre, très composite – sergents de ville, mais surtout gendarmes à cheval – se tient devant le Palais-Bourbon. Leurs consignes trop lâches (ainsi on autorise les députés à venir en cabriolet !) permettent à de pseudo-députés et surtout à des gardes nationaux, en uniforme ou simplement en képi, de franchir le pont de la Concorde. La dyarchie entre le commandant des troupes (le général Somain), le préfet de police Piétri, le chef du gouvernement Palikao et enfin le questeur Lebreton ainsi que la dérobade de Trochu qui refuse de venir, - « se réservant pour l’Hôtel de Ville » - permettent à la foule d’envahir le Corps législatif.
La dernière émeute, cependant la plus pacifique et la moins nombreuse, balaya ainsi l’Empire. Finalement, les seules victimes du 4 septembre sont les 2 000 à 3 000 sergents de ville, renvoyés du Palais-Bourbon à leur caserne, voire à leur domicile. Plusieurs d’entre eux sont molestés par la foule, et deux ou trois jetés à la Seine. C’est la seule révolution parisienne qui ne fait ni morts ni blessés. Si la police en tenue peut contenir les émeutes de ces vingt années, elle le doit à son recrutement essentiellement militaire : 5/6 des recrues. A l’inverse, la police de sûreté ne bénéficie d’aucune formation. Les inspecteurs apprennent leur métier « sur le tas ». Leur seule savoir réside dans l’histoire criminelle. Seul service spécialisé : la Sûreté, dirigée par le célèbre commissaire Claude. Mais ses brigades totalisent moins de cent hommes. Aucune spécialisation dans les commissariats de province. Quant aux gendarmes, les tâches routinières les absorbent et eux non plus ne bénéficient pas de formation pour des enquêtes criminelles.
Cette absence de liaison entre ces trois branches explique la grande criminalité en province. Il faut la série des quarante crimes de Vacher pour que le gouvernement instaure des brigades mobiles de police judiciaire, en 1907. Curieusement, quatre-vingts ans après, le crime de sang ne paie plus et la police doit désormais imaginer de nouvelles méthodes contre mille formes inédites d’atteintes aux personnes et aux biens : drogues, délits financiers et gangs, malfaiteurs internationaux et délinquance en cols blancs.

Article de Marcel Le Clère, ancien professeur à l’Institut de criminologie de Paris II, lauréat de l’Institut de France, historien de Paris et de la police.
Cet article a été publié dans le numéro spécial 37 de la revue Historia.