Réception de la reine Victoria à Boulogne-sur-mer, en 1855. Armand, (c) Photo RMN

L’Angleterre – et surtout sa souveraine, la reine Victoria – avait assisté avec peine à la chute de Louis-Philippe, avec effroi à l’installation d’une république tapageuse et excitée, avec crainte au coup d’Etat du Prince-président et à l’instauration de la dictature impériale. Napoléon III n’avait-il pas osé parler « d’hérédité » ? C’était là, pour l’Angleterre, un coup de boutoir donné dans le sacro-saint traité de Vienne, édifice qui, depuis 1815, continuait à régir l’Europe.
« Nous demander de reconnaître Napoléon III est absurde, s’était exclamé lord Malmesbury. C’est vouloir nous forcer , nous les grandes puissances, à donner un démenti à l’Histoire et à nous déjuger nous-mêmes dans tout ce qui a été fait depuis trente-sept ans. »
Cependant, l’alliance rapprochait les deux nations. Et, le 18 août 1855, alors que l’on attendait d’un jour à l’autre la chute de Sébastopol, c’était la reine Victoria et le prince Albert qui allaient arriver à Boulogne et gagner Paris afin de visiter l’Exposition universelle. Depuis Jacques II, roi proscrit accueilli par Louis XIV, aucun souverain d’Angleterre n’avait été vu à Paris. Comment Paris allait-il accueillir la reine Victoria, la petite-fille du roi Georges qui avait fait mourir Napoléon à Sainte-Hélène ?
Le retard – par suite du départ tardif de Boulogne – se monte à sept quarts d’heure et il est 7h12 du soir (heure du soleil) lorsqu’on entend tirer les batteries placées du côté de la gare de Strasbourg. Le jour commence déjà à baisser. Dans un wagon, la reine a changé de tenue. Elle porte une robe bleue et un mantelet de soie gris, tandis que le prince Albert a revêtu son uniforme de feld-marshal. Cent et un coups de canon vont accompagner le cortège, tirés par les batteries placées à la gare, place de la Concorde, dans le bois de Boulogne et dans le parc de Saint-Cloud.
Le cortège se met en route. Malheureusement, le crépuscule tombe vite et les Parisiens sont déçus. L’accueil de Paris est aimable et correct… sans plus. La longue attente, la déception de ne pas voir la reine comme on l’espérait y est pour beaucoup. Il fait nuit lorsque les voitures remontent les Champs-Élysées. A Saint-Cloud, au débouché du pont, se dresse un arc de triomphe en toile peinte, éclairé au gaz et flanqué d’ifs. En « or feu », on peut lire ces mots : « A la reine Victoria, au prince Albert ». Une dernière salve, des roulements de tambours, les éclats des cuivres, l’inévitable God save the Queen, les hurlements des enfants des écoles qui s’égosillent à crier Vive la reine… et enfin, à 9 heures moins le quart, la berline s’arrête devant le château. L’Impératrice et la princesse Mathilde s’avancent. Eugénie est resplendissante de beauté. Elle conduit Victoria jusqu’aux grands appartements où va être servi le dîner. L’Impératrice s’était occupée elle-même de l’aménagement de l’appartement de Victoria. On avait essayé de rappeler l’ameublement de la reine à Windsor. On a même pensé à placer « un panier » pour chauffer le linge… objet indispensable au mois d’août ! La reine avait envoyé son valet-tapissier afin de montrer comment elle désirait que son lit fût fait… Et Eugénie avait assisté à l’opération. « Je me crois dans mon appartement à Windsor, avait approuvé Victoria, il ne manque que mon petit chien ! »
Le lendemain, le voyage officiel commence par la visite à l’exposition des Beaux-Arts, située à l’emplacement de l’actuel théâtre des Champs-Elysées et s’étendant jusqu’à notre George-V. On s’y rend en voiture de gala précédée d’une escorte de cuirassiers de la garde. Victoria, portant un manteau de dentelle, regarde durant trois heures les tableaux exposés, puis on lui offre un « bouquet musical », pot pourri de Mozart , de Gluck, de Boieldieu, se terminant, bien entendu par le God save the Queen. A 2 heures, lunch à l’Elysée, remis à neuf pour l’occasion. Le mot de « lunch », publié par les journaux, intriguait les lecteurs parisiens. On entendit rue d’Anjou un ouvrier expliquer aux badauds : « C’est punch qu’il faut lire. Deux heures, c’est l’heure du punch ! » Napoléon III est d’une prévenance charmante et la reine se montre enchantée.
« Je ne connais personne, dira-t-elle, qui, plus que l’Empereur me mette à mon aise ou avec qui je me sente plus disposée à parler sans réserve. Il s’est entretenu de tous les sujets, même les plus délicats, c’est-à-dire de la famille d’Orléans, alors qu’il était en voiture seul avec moi. » La reine aimait en effet la famille royale – son oncle Léopold avait épousé la fille de Louis-Philippe – et au cours de son voyage, demandera à visiter les ruines du château de Neuilly, demeure de Louis-Philippe, incendié par les révolutionnaires de 1848 et ira s’incliner à la chapelle byzantine élevée à la mémoire du duc d’Orléans.
Le mardi 21 est consacré à la visite de Versailles. Le château a été remis en état. Après avoir parcouru les salons, Victoria apparaît au balcon de la Galerie des Glaces, signal du God save the Queen – puis, une ombrelle verte à la main, visite le parc. On prend le chemin de Trianon où doit être servi le lunch. Le hameau de Marie-Antoinette a été restauré et le moulin a reçu une nouvelle roue. Le soir, l’opéra de la rue Lepeletier scintille de mille feux. Toutes les places ont été louées depuis longtemps. Lorsque Victoria et Napoléon, Eugénie et le prince Albert entrent dans la large loge aménagée pour la circonstance, le God save the Queen retentit à nouveau. Tout le monde se lève et quelques dames agitent même leur mouchoir.
Le mercredi 22, visite de l’Exposition qui se dressait aux Champs-Elysées, à l’emplacement de nos actuels Grand et Petit Palais. Victoria, reçue par le prince Napoléon, veut tout voir et regarde consciencieusement les produits exposés par toutes les nations que son cher Albert apprécie avec son sérieux habituel. On se rend ensuite aux Tuileries en carosse de la cour en passant par la place de la Concorde, le pont-tournant et en traversant les jardins.

Souper à Versailles en l'honneur de la reine Victoria. Lami, (c) Photo RMN

Le jeudi 23 devait se terminer par un bal donné à l’Hôtel de Ville. L’orchestre, dirigé par M. Pasdeloup, fait danser les invités au son de la Royal Princess Valse et de Welcome Polka… Entre deux danses, on présente à la reine des chefs arabes. L’un d’eux, avant que la reine ait pu faire un geste, se met à genoux, soulève le bas de la jupe de dentelle blanche de Victoria, lui embrasse le mollet en s’écriant : « Honni soit qui mal y pense ! » La reine ne cria pas, nous raconte Mérimée, mais elle souffrit du mal qu’elle se donna pour ne pas éclater de rire ! » En souvenir de cette soirée, la municipalité demanda à Victoria la permission de donner son nom à la nouvelle avenue qui allait réunir l’Hôtel de Ville à la place du Châtelet. La reine n’avait pas besoin de cet hommage pour se souvenir de la réception. Le baiser du cheik donné à son mollet suffisait…
Le vendredi 24, à 5 heures, Victoria et Napoléon arrivent au pont d’Iéna. Une grande revue groupant quarante-cinq mille hommes doit défiler au Champ-de-Mars. Après être passé devant le front des troupes, Napoléon III va se placer devant le pavillon central, tandis que les invités royaux s’installent dans une grande loge aménagée au premier étage de l’Ecole militaire.
On avait reculé l’heure de la revue avec l’espoir que la reine, étant donné l’heure tardive, abandonnerait l’idée d’aller ensuite aux Invalides s’incliner devant le tombeau de l’Empereur. Il fait presque nuit lorsque s’achève le défilé. Victoria n’en maintient pas moins sa décision. La petite-fille de George III est accueillie par les invalides portant des flambeaux. Le cénotaphe de porphyre rouge n’est pas encore terminé. Le corps de celui que l’on nommait le martyr de Sainte-Hélène repose dans la chapelle Saint-Jérôme tendue de velours violet parsemé d’abeilles. Devant le cercueil a été placé le chapeau d’Eylau, l’épée d’Austerlitz, le grand cordon et la plaque de la Légion d’honneur. « Aux mains un peu tremblantes des invalides, raconte le comte Fleury, les lueurs vacillantes des torches semblent donner la vie aux choses. » La reine se tait. Une intense émotion l’étreint et gagne aussi le prince Albert immobile dans son uniforme rouge de feld-marshal et le prince de Galles, le futur Edouard VII, vêtu en highlander, avec la veste de velours, la sacoche de fourrure et le kilt. Soudain, la reine prend le prince de Galles par la main et lui dit : « Agenouille-toi devant le tombeau du grand Napoléon. » Au même moment, l’orage qui couvait dans le ciel éclate avec fracas, ébranlant de furieux coups de tonnerre les échos de la chapelle. Des éclairs illuminent la rue et pénètrent jusque dans la crypte, donnant à l’émouvante scène un aspect presque surnaturel.
Et quel spectacle, au milieu de ce déchaînement, que celui du futur roi d’Angleterre à genoux devant la dépouille du vaincu de Waterloo !
Le lundi matin – jour du départ – après une halte dans le salon rouge et or de la gare, Victoria, Albert et Napoléon reprennent place dans le train impérial à la locomotive pavoisée qui conduit les voyageurs à Boulogne, à 17 heures. Mais le voyage n’est pas terminé : sur la « laisse de mer », durant cinq quarts d’heure, il faut passer en revue quarante mille hommes. « Nous avons parcouru les rangs, racontera Victoria. Une vraie forêt de baïonnettes dont l’effet, avec la mer bleue et calme au fond et le soleil couchant qui jetait une lumière cramoisie sur le tout, était grandiose. Ils marchent bien, les soldats français, moins serrés que les nôtres, mais ils marchent bien ensemble. »
Le dîner a lieu à l’hôtel du Pavillon impérial. On est réellement triste de se quitter. Victoria est éblouie par son voyage : « C’est comme un rêve si merveilleux que je ne puis y croire… Que je suis heureuse que l’Empereur m’ait le premier rendu visite ! J’ai reçu en France une telle hospitalité que je ne saurais à cette heure comment m’y prendre pour y répondre convenablement. Il est merveilleux que cet homme, envers lequel nous n’étions certainement pas particulièrement bien disposés, soit arrivé par la force des circonstances à se lier si intimement avec nous et à devenir un ami personnel, et cela uniquement par le fait de ses propres qualités et malgré tout ce qu’on a dit contre lui. Il fut d’une grande bonté et d’une bonté intelligente pour les enfants, qui l’aiment énormément : ils se sont fort bien tenus et ont eu beaucoup de succès. En un mot, sans essayer de rien faire de particulier pour qu’on s’attache à lui et sans avoir rien de particulièrement séduisant dans son extérieur, il a une puissance de fascination incroyable que subissent tous ceux qui l’approchent et le connaissent. » Elle saura se souvenir de l’éblouissant accueil lorsque, les heures sombres venues, Napoléon et Eugénie ne seront plus que des proscrits et viendront chercher un asile en terre anglaise.

Article de André Castelot publié dans le numéro spécial 37 de la revue Historia.