Mariage de Napoléon III et Eugénie. Robert Fleury, (c) Photo RMN

A quarante-cinq ans, il est temps pour l’Empereur de se marier et d’assurer l’avenir de la dynastie. Si les cours d’Europe avaient proposé une alliance à Napoléon III, l’intérêt politique l’eût emporté. Mais son orgueil répugne à quémander une princesse, et sa sensualité le porte à désirer la belle Eugénie de Guzman, trois fois grande d’Espagne et dix fois comtesse.

L’histoire commence à la manière d’un conte de fées. Il y avait donc une fois une ravissante jeune fille. Elle était espagnole, s’appelait Eugénie de Guzman, comtesse de Teba, et sa mère, « une grosse femme exubérante », cherchait à la marier. Nulle voyante n’avait prédit à l’héroïne « vous serez un jour plus que reine ». Simplement – et ce n’est déjà pas si mal – un jour qu’elle descendait un escalier par la rampe, étant petite fille, elle était tombée assez rudement et une vieille femme l’avait relevée, puis avait regardé les lignes de sa main : « Tu iras très haut, lui avait-elle dit, tu vivras cent ans et tu finiras dans la nuit. »
Elle voulait en effet monter très haut. Elle était de très noble famille – bien que le père de sa mère fût négociant en fruits à Malaga. Mais le comte de Montijo portait une dizaine de titres ronflants et se trouvait plusieurs fois grand d’Espagne. Et puis, elle était si belle, son teint rose thé était si pur, ses yeux si bleus, ses cheveux d’or à reflets roux doré si attirants, sa taille si mince et si souple qu’elle pouvait prétendre à une aussi noble union que sa sœur, devenue duchesse d’Albe.
Elle avait espéré épouser le duc d’Aumale, mais une comtesse de Teba ne pouvait devenir la belle-fille du roi des Français et le vainqueur d’Abd el-Kader s’était dérobé comme se dérobèrent, pour le même motif, quelques grandes familles espagnoles. Un ami d’enfance, Edouard Delessert – le futur romancier – s’était déclaré, mais c’était là un trop mince parti… Et depuis, Eugénie et sa mère cherchaient. Mais cette chasse au beau parti avait donné à Eugénie la réputation de fille un peu trop recherchée, un peu trop admirée, un peu trop courtisée.
La mère et la fille se retrouvèrent à Paris, place Vendôme, dans un petit appartement. Suivant la mode, elles allèrent passer la fin de l’été à Versailles. Un jour, Eugénie se rendit à cheval au camp de Satory où le Prince-président – le futur empereur – devait passer une revue. Elle montait fort bien, trop bien même pour une jeune fille, disaient certaines dames à l’esprit « ancien régime ». Pour la première fois, Eugénie aperçoit celui qui va devenir son époux. Il caracole en uniforme de général, à la tête de son état-major.
Et lui, a-t-il remarqué la belle amazone ? Il aime les femmes et s’enflamme facilement. Cependant, c’est à une soirée chez sa cousine, la princesse Mathilde, qu’il croise la jeune fille. Il est aussitôt ébloui.
« Quelle est cette belle personne ? demande-t-il à la maîtresse de maison.
- Une jeune espagnole, Mlle de Montijo.
- Voulez-vous me la présenter ? »
Mathilde, qui croit fournir là une maîtresse à son cousin, s’empresse d’obéir. Mieux, elle a invité les Montijo à dîner, le 31 décembre 1849, et a placé Eugénie aux côtés du futur empereur. Les douze coups annonçant l’année nouvelle sonnent. Mathilde crie : « Minuit ! Tout le monde s’embrasse ! »
Aussitôt le prince se précipite et veut embrasser sa voisine, mais la jeune fille se dégage en souriant :
« Mais, fait Napoléon, je voulais vous souhaiter une bonne année et vous embrasser, c’est l’usage en France !
- Ce n’est pas l’usage en Espagne, monseigneur, répond-elle en faisant une profonde révérence, mais je vous souhaite aussi une heureuse année. »
Et elle lui donne une poignée de main sans cesser de rire ; ainsi qu’elle le confiera à une amie : « Je ne suis pas née pour l’emploi des La Vallière. » Napoléon a compris. Cependant, après avoir revu à plusieurs reprises « les dames Montijo », il se lance à nouveau et invite Eugénie et sa mère à dîner à Saint-Cloud. Arrivées au château, elles apprennent que le dîner doit avoir lieu dans le parc, au pavillon de Combleval. Une voiture les y conduit et là elles comprennent : le Prince-président est seul avec son chambellan, le comte Bacciochi. Après le dîner qui s’est passé gaiement, Napoléon propose une promenade dans le par cet offre son bras à Eugénie qui dit en rougissant : « Monseigneur, ma mère est là. »
Force est au prince de conduire Mme de Montijo, tandis que la jeune fille prend le bras du chambellan. « Je ne crois pas, racontera plus tard Eugénie, que mon futur mari se soit beaucoup amusé ce soir-là. Le lendemain de cette escapade, ma sœur nous gronda très fort. Il fut décidé que, pour faire oublier notre imprudence, on ferait un voyage. »
Lorsqu’Eugénie revint à Paris, le Prince-président avait fait son coup d’Etat. L’Empire est en marche. Dès que Louis-Napoléon revoit Eugénie, « ses mains tremblent, remarque un témoin, il a une façon de tordre sa moustache à laquelle ceux qui le connaissent ne se trompent pas. » Amoureux fou, il invite Eugénie et sa mère à se rendre à Fontainebleau. C’est là qu’il ose parler, qu’il ose déclarer son amour… mais il ne parle pas encore de mariage. Eugénie affect de prendre la chose en plaisantant. Elle fait allusion à miss Howard. N’est-elle pas aimée de lui ? Napoléon se récrie. Sa « chaîne anglaise » n’est plus qu’une habitude. Etait-ce le rôle de maîtresse qu’il lui propose ? On raconte qu’en la voyant un matin à la fenêtre de sa chambre, il lui demanda quel chemin il fallait prendre pour pouvoir aller la retrouver. « Passez par la chapelle, Monseigneur. »
Mais le président ne s’était pas déclaré. Mme de Montijo n’en tremblait pas moins. Si le prince allait se lasser ! Si son entourage allait lui imposer une fiancée , venue d’une maison souveraine ? Cette fois, définitivement compromise, Eugénie risquerait fort de ne plus trouver de mari.
Le plébiscite du 21 novembre dépasse tout ce que l’on pouvait imaginer. Le président Louis-Napoléon devient l’empereur Napoléon III. Eugénie et sa mère sont maintenant infiniment moins assurées. Ce qu’un président de la République pouvait faire, un empereur le pourra-t-il ? Ne devra-t-il pas, vis-à-vis de l’Europe, consolider la nouvelle monarchie en épousant une princesse ? Pourtant, trois semaines plus tard, à la fin du mois de décembre, il prie Eugénie et la comtesse de Montijo de se rendre aux chasses de Compiègne, devenu résidence impériale. Les Espagnoles sont accueillies on ne peut plus froidement par la nouvelle cour. L’Empereur fait ce qu’il peut pour rendre leur séjour agréable. Il ne quitte pas la jeune fille des yeux. Il l’aime – il la désire surtout – à en prendre l’esprit. Un après-midi, il se place derrière Eugénie qui joue au vingt-et-un. Soudain, elle se tourne vers l’Empereur pour le consulter et lui montre son jeu :
« Il n’est pas mauvais, lui dit-il. Vous devriez vous y tenir, moi je le ferais.
- Pas moi ! réplique-t-elle. Tant pis, je tire ! Je veux tout ou rien », ajoute-t-elle en le regardant fixement.
Elle demande des cartes et reçoit un as.
« Un as ! s’écrie-t-elle triomphalement. Comme j’ai eu raison ! Il faut toujours persister dans la vie. »
Tout le monde est en effervescence. La redoute va-t-elle céder ? Un matin, dans le parc, elle lui montre un trèfle chargé de gouttes de rosée. Le jour-même, il envoie Bacciochi à Paris chez un bijoutier et, le lendemain, à une loterie que l’on tire pour la fête de Noël, c’est Eugénie qui gagne le gros lot : un trèfle d’émeraude entouré de diamants.
Il n’en peut plus et se confie à son ami Fleury : « Ah ! mon cher, comme je l’aime !
- Je le vois bien, sire, répond Fleury. Alors, n’hésitez pas : épousez-là !
- J’y songe », dit-il gravement en effilant ses moustaches.
Néanmoins il hésite encore. Avant de rentrer à Paris, il lui fait une nouvelle déclaration. Puis, se souvenant des bruits que l’on colporte, il demande :
« Pouvez-vous m’assurer que votre cœur n’est pas pris sérieusement ?
- Je vous tromperais, sire, si je vous disais que mon cœur n’a jamais parlé, mais ce que je puis vous assurer, c’est que je suis toujours Mlle de Montijo. »
L’Empereur cueille alors une branche de lierre, l’arrondit en forme de couronne et la lui tend en murmurant :
« En attendant l’autre. »
Eugénie sent son cœur battre à grands coups. Va-t-elle toucher son but ? Va-t-elle toucher au résultat heureux de ses manœuvres adroites ? Elle a 26 ans, n’aime pas, bien sûr, cet homme de 43 ans, bas sur pattes, gras et au visage déjà ridé, mais il est empereur ! Assurément elle l’admire d’avoir su prendre la couronne, elle l’estime. Et cet homme semble maintenant lui offrir son trône ! Il le lui offre mais, par crainte du scandale, n’ose pas encore franchir le pas. Il a peur des réactions, peur de la princesse Mathilde, peur de son gouvernement qui ne sera certes pas flatté par le mariage de son nouveau chef.

Un souper aux Tuileries. Antoine, (c) Photo RMN

Le 1er janvier 1853 a lieu une grande réception aux Tuileries. Au moment où Eugénie entre dans le salon, elle est bousculée par Mme Fortoul, épouse du ministre de l’Intérieur, qui lance à l’adresse de la jeune fille quelques mots flétrissant « l’insolence des aventurières ». L’Empereur voit la pâleur et le trouble d’Eugénie. Il se précipite :
« Qu’avez-vous ? Qu’y a-t-il ?
- Il y a, sire, qu’on m’a insultée ce soir, mais qu’on ne m’insultera pas une seconde fois. Je ne reparaîtrai pas ici.
- Soyez tranquille, répond-il, on ne vous insultera plus. »
Mais durant la semaine suivante, aucun message n’arrive des Tuileries. Eugénie et sa mère ne se doutent pas que l’Empereur est assiégé par sa famille.
« On peut tomber amoureux de Mlle de Montijo, crie Mathilde qui ne mâche pas ses mots, on couche avec elle, mais on ne l’épouse pas ! » Mais Napoléon n’a plus peur. Il tient bon : « Je l’aime, c’est elle que je veux ! » Ses ministres ont beau lui dire qu’il joue sa popularité, qu’il s’agit « d’une union indigne de sa race, indigne de la France », l’Empereur hausse les épaules. Il veut avoir Eugénie. Persigny, qui l’a aidé à prendre le pouvoir, ose même saisir l’Empereur par un bouton de son habit : « Ce n’est pas la peine d’avoir risqué le coup d’Etat avec nous pour épouser une lorette ! » Son demi-frère, Morny – autre complice du 2 décembre – tente de le raisonner. Pourquoi le nouvel empereur ne choisit-il pas une jeune fille de l’aristocratie ?
Napoléon III demeure inflexible. « Après tout, lance pour finir le vieux roi Jérôme, le frère du grand empereur, fais-en à ta tête. Puisque tu l’aimes, prends-la pour femme : tu auras au moins une belle créature dans ton lit ! »
Pendant ce temps, Eugénie est affreusement irritée et déçue. Comment, après tant de déclarations et d’allusions, l’Empereur oserait se dédire ? Les journées passent. Il faut prendre une décision. Eugénie, la duchesse d’Albe et leurs amis estiment qu’il faut quitter Paris. « Tout de suite, sans un mot », déclare Eugénie.
Cependant, par correction, elle se résigne à se rendre le 12 janvier aux Tuileries où doit avoir lieu la première réception impériale. Ce soir-là, Eugénie gravit l’escalier au bras du baron James de Rothschild. On vient d’imposer aux hommes l’habit de cour. Les chambellans sont en vert, les maîtres de cérémonies en violet, les officiers d’ordonnance en bleu clair. A l’arrivée de l’Empereur, la musique joue Partant pour la Syrie, l’air composé jadis pour la reine Hortense. Eugénie s’incline devant Napoléon III assis sur son trône, puis elle veut aller s’asseoir sur une banquette, mais la femme d’un ministre lance aigrement :
« Ces places sont gardées, mademoiselle. »
Eugénie sent ses jambes se dérober sous elle. Elle est prête à se trouver mal. Un chambellan vient lui annoncer que l’Empereur, après avoir ouvert le bal avec lady Cowley, femme de l’ambassadeur d’Angleterre, dansera avec Mlle de Montijo le second quadrille. Tandis que se succèdent les figures du quadrille, tous les assistants regardent le couple formé par l’Empereur et cette « petite Montijo ». On sourit, on murmure, on chuchote. Eugénie est pâle et prête à éclater en sanglots.
« Qu’avez-vous ? lui demande l’Empereur. Vous paraissez fatiguée. Il faudrait pourtant que je vous parle.
- Moi aussi, sire. Je dois vous faire mes adieux.
- Comment ?
- Je pars demain avec ma mère pour l’Italie.
- Quoi ? Que me dites-vous là ? »
Il a pâli et, vite, il entraîne la jeune fille vers son cabinet. Et c’est là que va avoir lieu la scène qui va faire d’Eugénie de Guzman une impératrice. D’une voix rauque, il interroge :
« Pourquoi partez-vous ?
- Je ne veux pas gêner votre destinée, sire. On a assez parlé de nous. Quoi qu’on ait pu vous dire, je ne suis pas une aventurière et je ne veux pas être une favorite. Vous n’avez pas tenu vos promesses, je pars.
- Vous ne partirez pas, lui dit-il en la regardant fixement.
- Sire, nos préparatifs sont faits.
- Vous ne partirez pas car, demain, je demande votre main à votre mère. »
Eugénie voit la pièce tourner autour d’elle. Elle doit se retenir à un meuble pour ne pas tomber. Mais il parle en lui baisant la main. Il préfère exposer sa couronne que ne pas la partager avec elle… Il veut que son mariage soit un coup d’Etat qui fasse oublier le premier. Eugénie a-t-elle résisté un peu ? Lui a-t-elle dit que l’on n’était plus au temps où les rois épousaient des bergères ? Il aurait pu lui répondre que la noblesse des Bonaparte datait du 18 Brumaire et qu’elle était une bergère trois fois grande d’Espagne et dix fois comtesse !
Mais Eugénie n’a pas perdu la tête. Elle sait quel irrésolu est l’Empereur.
« Peut-être serait-il préférable que vous lui écriviez. Ma mère serait très sensible à cette démarche.
- Vous avez raison, acquiesce-t-il. Je vais lui écrire sur-le-champ. »

Palais des Tuileries, le 12 janvier 1853

"Madame la comtesse,
Il y a longtemps que j'aime Mlle votre fille et que je désire en faire ma femme. Je viens donc aujourd'hui vous demander sa main, car personne plus qu'elle n'est capable de faire mon bonheur ni plus digne de porter ma couronne. Je vous prierais, si vous y consentez, de ne pas ébruiter ce projet avant que nous ayons pris nos arrangements.
Recevez, madame la comtesse, l'assurance de ma sincère amitié.
Napoléon."

En la raccompagnant vers la salle de bal, ils passent devant le trône.
« Il y en aura bientôt deux, murmure-t-il. Je vais commander le vôtre. »
La semaine suivante, dans cette même salle du trône, Napoléon III réunit ses ministres, les maréchaux, les grands corps de l’Etat, le roi Jérôme, le prince Napoléon, puis d’une voix forte, il lance ces paroles :
« Je me rends au vœu si souvent manifesté par le pays… Celle qui est devenu l’objet de ma préférence est d’une naissance élevée. Française par le cœur, par l’éducation, par le souvenir du sang que versa son père pour la cause de l’Empire elle a, comme Espagnole, l’avantage de ne pas avoir en France de famille à laquelle il faille donner honneurs et dignités. Douée de toutes les qualités de l’âme, elle sera l’ornement du trône comme, aux jours du danger, elle deviendrait un de ses courageux appuis. Catholique et pieuse, elle adresse au Ciel les mêmes prières que moi pour le bonheur de la France. Grâcieuse et bonne, elle fera revivre dans la même position, j’en ai le bon espoir, les vertus de l’impératrice Joséphine. Je viens donc, messieurs, dire à la France : j’ai préféré une femme que j’aime et que je respecte à une femme inconnue dont l’alliance eût eu des avantages mêlés de sacrifices… Bientôt, en me rendant à Notre-Dame, je présenterai l’Impératrice au peuple et à l’armée… »
Sans doute l’allusion à la vertu de Joséphine fit-elle sourire, mais l’on pense beaucoup plus à faire des mots :
« L’Empereur va se marier comme un sous-lieutenant.
- Oui, parce qu’il n’a pu l’épouser à la houzarde ! »
Le peuple, lui, se réjouit. Un mariage d’amour ! Un empereur qui élève à lui une jeune fille dont le grand-père maternel tenait une boutique… C’est un conte de fées !

Eugénie est au septième ciel. Elle écrit à sa sœur :
« Je veux être la première à t’annoncer mon mariage avec l’Empereur. Il a été si noble, si généreux avec moi, il m’a montré tant d’affection que je suis encore tout émue. Il a lutté et vaincu. Je dis adieu à ma famille, à mon pays, pour me consacrer exclusivement à l’homme qui m’a aimée au point de m’élever jusqu’à son trône. Je l’aime, c’est une grande garantie pour notre bonheur, il est noble de cœur et dévoué ; il faut le connaître dans sa vie intime pour savoir à quel point il faut l’estimer… A la veille de monter sur un des plus grands trônes d’Europe, je ne puis me défendre d’une certaine terreur : la responsabilité est immense, le bien comme le mal me sera souvent attribué. »
Ses premiers pas d’impératrice furent heureux. En arrivant à Notre-Dame, elle descendit du carosse du sacre de Napoléon Ier mais, au lieu d’entrer dans l’église, elle se retourna vers l’immense foule qui l’acclamait et elle fit au peuple une profonde révérence. Napoléon III regardait, ému. Jamais Eugénie, des fleurs d’oranger dans les cheveux, n’avait été plus belle. Il ne pense qu’à une chose : ce soir, au petit château de Villeneuve-l’Etang, il la serrera dans ses bras.

Article de André Castelot paru dans le n° spécial 37 de la revue Historia.