Claude Bernard par Lhermitte

Les progrès d’une science ne sont jamais linéaires. Ils s’effectuent par des bonds qui n’entraînent pas l’ensemble, mais seulement telle ou telle de ses composantes. Avec le développement de la clinique, le « coup d’œil médical » et la prise en compte de l’anatomopathologie, la première moitié du XIXe siècle a ainsi donné au diagnostic un prodigieux élan. La conquête des trois « A » - anesthésie, antisepsie (technique qui évite à la plaie opératoire d’être souillée), asepsie (purification de l’environnement) va, lors de la seconde moitié de ce siècle, permettre à la chirurgie de réaliser une avancée si spectaculaire qu’elle masquera à la fois les progrès réalisés dans d’autres domaines, la psychiatrie par exemple, tout en distrayant l’opinion de l’inquiétante montée de la syphilis, de la tuberculose et de l’alcoolisme, « la féroce trinité » comme on les dénomme à mi-voix.
Des trois « A » les deux premiers s’imposeront l’un après l’autre entre 1848 et 1870. Venue d’Amérique en 1846, adoptée presque aussitôt, l’anesthésie, même si les chirurgiens hésitent entre l’éther et le chloroforme, commence à faire partie du gestuel de toute intervention un peu sérieuse au moment où le président Louis-Napoléon devient Napoléon III ; le badigeonnage de la plaie opératoire à l’acide phénique est, pour sa part, décrit par l’Anglais Joseph Lister en 1867 dans ‘’The Lancet’’, déjà à l’époque référence obligatoire en matière de presse médicale. Une passe d’armes franco-britannique sur l’antériorité de la découverte en retardera un peu son entrée dans la pratique, mais autour de 1870 celui-ci peut être considéré comme réalisé. Sur le plan chirurgical, la durée du second Empire correspond donc très précisément à la période au terme de laquelle l’antisepsie rejoint l’anesthésie. La retraçant quelques années plus tard (1887), le chirurgien Sappey, du haut de la tribune de l’Académie de médecine, nous fait mesurer le pas de géant que « les deux plus grandes découvertes de la science contemporaine » venaient de permettre à celle-ci de réaliser : « Supprimer la douleur dans les opérations chirurgicales, c’était un progrès que l’imagination la plus audacieuse osait à peine entrevoir, s’enflamme l’orateur. On pouvait croire que la science allait alors se reposer, mais la science ne se repose pas. Après avoir supprimé la douleur, elle supprima la mort elle-même dans une foule de conditions fatales jusqu’alors. » Si l’on observe le nombre de morts qu’au crissement des scies et au milieu des bains de sang coûta cette victoire contre la mort, le lyrisme de Sappey ne paraît pas démesuré.

Le docteur Péan par Gervex

Grâce à l’anesthésie, les opérés ne mouraient plus de douleur durant l’intervention pratiquée sur la table de cuisine ou, chez les gens aisés, sur le billard au sens propre du terme, nom intégré depuis dans le langage courant. Les chirurgiens, que le grand public appelait admirativement « les oseurs », allaient effectivement au plus loin de leur sens clinique, de leur audace ou de leur intuition car, leur champ opératoire inondé de sang, il leur était parfois difficile de se guider autrement au travers d’opérations qu’ils commençaient, impeccables, jaquette noire, chemise blanche, juste les manchettes un peu relevées et une serviette fixée au cou. C’est ainsi que Cervex a peint Péan dans un tableau célèbre qui pourrait s’appeler « début d’intervention ». Concernant ce chirurgien, grand « oseur » s’il en fut, il n’en existe pas représentant la fin de l’opération. Mais les quelques lignes que lui consacre Léon Daudet peuvent y suppléer, lorsque le polémiste le décrit « ruisselant de sang et de sueur, les mains ou mieux les battoirs rouges comme ceux d’un assassin, les pieds trempés de pourpre et toujours guilleret ». Un jour, à l’hôpital, opérant devant ses élèves et pensant enlever un ovaire, il s’aperçoit que c’est en fait la rate qu’il sectionne ; Péan ne s’émeut pas pour autant et mène à son terme l’intervention imprévue, la commentant placidement de sa voix paysanne : « Retirez-vous dârrière, Mâssieurs, car tout le monde est devant et ceux qui sont dârrière ne vouaillent rien. » La patiente, qui le méritait bien, guérira. L’anesthésie permet d’enlever des ovaires, des rates, des segments d’intestin et de ne plus s’en tenir aux seules amputations. Mais les statistiques funèbres ne sont finalement guère différentes de ce qu’elles étaient avant que se répande en Europe la découverte américaine. Les « oseurs » soupçonnent la vérité – leurs opérés succombent à l’infection et non plus à la maladie dont ils sont maintenant « guéris » - mais incriminent le « méphitisme » des taudis ou l’atmosphère corrompue des hôpitaux ; ils se trompent seulement d’adversaire. Ce n’est pas l’air vicié qui tue, mais eux-mêmes qui, avec leurs instruments souillés et leur absence totale d’hygiène opératoire, apportent la mort dans leur trousse.
En Autriche, l’un d’entre eux a pourtant compris. Chirurgien de la clinique d’accouchements de l’hôpital général de Vienne, Ignace Semmelweis observe dès 1848 qu’en obligeant les étudiants à se brosser les mains avec une solution d’hypochlorite de soude avant d’approcher les femmes en couches, la mortalité de celles-ci passait dans la même salle de l’hôpital de 15 à 1 %. Mais Semmelweis est hongrois, mauvais coucheur aussi, et les autorités médicales de Vienne ne lui accordent que peu de crédit. Qui d’ailleurs le leur reprocherait, en apprenant, quelques années plus tard, que le malheureux accoucheur, épuisé de clamer dans le désert, est devenu fou ? Il demeurera interné jusqu’à sa mort en 1865. Dans leur lutte contre les « miasmes » qui, pensent-ils, polluent les hôpitaux encombrés du cœur de Paris, et tuent leurs opérés, les chirurgiens, à défaut de pouvoir faire passer des mesures de santé publique encore inexistantes, n’hésitent pas à payer de leur personne et de leurs deniers. En 1862, las d’observer que toutes les femmes qu’il opère d’un kyste de l’ovaire meurent sans aucune exception des suites de l’intervention, Nélaton, chirurgien de l’Empereur, en sélectionne dix-neuf dans ses salles de l’Hôtel-Dieu et les fait conduire à Meudon où, « dans l’air salubre qui souffle sur les plaines de l’Ouest », il a loué une villa aussitôt transformée en salle d’opérations. Tour à tour, il va les opérer. La première malade meurt. « Il recommença courageusement », raconte Beclard, prononçant son éloge devant l’Académie de médecine. La deuxième meurt. Il intervient sur les dix-sept autres, « et les voisins épouvantés virent sortir successivement dix-neuf cercueils de cet endroit qu’ils appelaient la maison du crime ». Son élève et disciple, Péan, n’est ni moins actif, ni moins généreux. Lui ne loue pas, mais fait bâtir à ses frais une clinique où il opère les malades dont il craint qu’ils s’infecteraient à l’hôpital et en assure financièrement le séjour. Hélas, aussi, les frais d’obsèques.

Nélaton. (c) Photo RMN

Semmelweis, mort dans son asile, Nélaton et Péan additionnent leurs échecs, il faudra attendre qu’en 1867 Joseph Lister s’inspire de la désinfection à l’acide phénique des égouts de Glasgow, la ville où il exerce. Intervenant sur une fracture de jambe, il badigeonne d’acide la plaie opératoire, une croûte salvatrice se forme, la fracture se consolide et le blessé guérit dans les meilleures conditions.
Le deuxième « A » va à son tour s’imposer, moins vite toutefois que l’anesthésie, et l’association des deux fera effectivement chuter massivement la mortalité opératoire. La chirurgie triomphe et les maîtresses de maison parisiennes s’arrachent les « oseurs ». Une victoire qu’une quinzaine d’années plus tard le troisième « A » (l’asepsie) viendra parachever. Sa venue sera d’une haute utilité, mais l’essentiel se trouvait déjà réuni dans l’action conjuguée des deux premiers. Si la découverte de l’anesthésie est américaine, celle de l’antisepsie aura frôlé d’être austro-hongroise et sera finalement britannique. Elle avait pourtant toutes les raisons d’être française. Sans mésestimer le déclic que les égoutiers de Glasgow auront apporté à la réflexion de Lister, le rôle possible de l’acide phénique venait d’être démontré par le chimiste Jules Lemaire, professeur à la Sorbonne. D’autre part, le chirurgien britannique a toujours souligné ce qu’il devait à la théorie des germes de putréfaction mise au point par Pasteur en 1865.
Mais si les conditions sont maintenant réunies pour que se multiplient, voire se banalisent « les manœuvres les plus longues et les plus redoutées de la grande chirurgie », encore faut-il que le malade soit susceptible d’être guéri et que son entourage médical, alors que le mal avançait et que se détériorait de façon irréversible son état, n’ait pas préféré laisser évoluer la situation plutôt que d’assumer le risque de provoquer sa mort à court terme. C’est une autre forme « d’oser », plus délicate que la première, surtout lorsqu’il s’agit de l’Empereur lui-même. Napoléon III a traîné des calculs dans sa vessie à partir de 1865. Au camp de Châlons, Hyppolite Larrey pose le diagnostic sans hésitation, mais « n’ose » pas imposer l’intervention au souverain. L’année suivante, les douleurs récidivent, puis se calment. La santé de l’Empereur va aller ainsi cahin-caha jusqu’à la fin de l’été 1869. A la cour, tous les regards se tournent alors vers Nélaton, qui, dans la même année, même en prenant toutes les précautions possibles, vient, pour la même affection, de provoquer la mort de Troplong, président du Sénat, et du maréchal Niel. Une consultation regroupant plusieurs sommités médicales est alors organisée, mais Nélaton, ui n’a aucune envie de rester pour la postérité celui qui aura tué Napoléon III, prône l’attentisme. Un bref échange l’oppose à Sée, qui n’est pas chirurgien mais médecin : « Si l’Empereur occupait en qualité de malade ordinaire un lit de votre salle d’hôpital, que feriez-vous demain à la visite ? », avait presque agressivement interrogé celui-ci. « Je le sonderais, avait répondu le chirurgien, ajoutant aussitôt : Vous êtes bien jeune. Vous ne savez pas ce que c’est que soigner un souverain. Ce n’est pas un malade comme un autre, il faut savoir attendre et dissimuler quelquefois. »
Où diable a disparu « l’oseur » ? Ceci étant, le raisonnement qu’il développe alors devant ses confrères n’est pas sans justesse et l’avenir paraîtra même lui donner raison. Tant qu’on laissera les calculs en place, leur dit-il, l’Empereur souffrira, atrocement même par moment, mais vivra : dès qu’on se mêlera de les broyer, la mort ne sera plus bien loin. Malheureusement, cette attitude laissera simultanément se détruire les tissus environnants, la région malade provoquant des dégâts tels que l’opération tentée à Chislehurst, en janvier 1873, par sir Henry Thompson, chirurgien de la reine Victoria, se trouvait d’emblée vouée à l’échec.

Article de Jean-François Lemaire dans le numéro spécial 37 de la revue Historia.

Spécialiste de l’histoire de la médecine du XIXe siècle, le Dr Jean-François Lemaire enseigne à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Il a publié Napoléon et la médecine (Bourin, 1992).

A lire :

Napoléon III et Pasteur, article de Jean-François Lemaire dans le n°407 de la Revue du Souvenir Napoléonien.