Carte des opérations de 1853

L’Alma, «une bataille de soldats» dira St Arnaud. Malheureusement, cette phrase résume la déplorable vérité, il n’y a ni véritable commandement, ni plan, ni organisation. Fort heureusement pour les alliés, l’armée Russe n’est pas mieux dirigée en rase campagne.
Après cent cinquante ans de décalage, cette campagne et ses origines sont tombées quelque peu dans l’oubli. Cette guerre a été l’occasion pour les deux ennemis d’hier de faire front commun dans une cause commune. En effet, cette guerre a pour conséquence la désintégration de l’influence Turque dans les Balkans et de la menace de l’effondrement de l’Empire Ottoman accéléré depuis plusieurs décennies par l’impérialisme Russe. La cause immédiate du conflit «officiel» est un différent Franco-Russe à propos des lieux Saints dont la Russie Orthodoxe revendique la garde, alors que la France a obtenu du Sultan certains privilèges pour les catholiques.
Il est possible de distinguer trois parties distinctes dans ce conflit :
la phase de statut quo puis de combats entre Russes et Turcs,
la phase diplomatique jusqu’au 2 Juillet 1853 date où les Russes envahissent les provinces du Danube, et enfin
la phase d’intervention Franco - Anglaise jusqu’à la chute de Sébastopol.

Dans cette première partie sont détaillés les évènements de juillet-septembre 1853 ainsi que les armées ottomanes et turques.

JUILLET 1853

2 Juillet :
Les provinces Danubiennes sont envahies, le corps d’armée Russe chargé d’occuper la Valachie passe le Pruth par Leova, à sa tête le général Dannenberg.

3 Juillet :
Le quatrième corps d’armée Russe destiné à la Moldavie traverse le fleuve par Skouleni. Le centre de l’armée du Prince Gortchakov, sous les ordres du général Dannenberg, a pour mission d’atteindre la ligne du Danube entre Giurgewo et Oltenitza, l’aile droite, composée en majeure partie de cavalerie, s’établit à Craïova, l’aile gauche, quant à elle, borde le cours inférieur du Danube jusqu’à Braïla.

5 Juillet :
Le Prince Gortchakov fait son entrée à Jassy afin de surveiller l’entrée des troupes en Moldavie.

7 Juillet :
Constantinople prend connaissance officiellement de l’entrée des Russes dans les principautés du Danube. Le Sultan, sur les conseils de Riza Pacha, ancien favori de son père, décide de répondre à la force par la force, mais avant de passer à une action il lui faut sous la pression des diplomates Européens, laisser encore un temps à la négociation et la réflexion aux Russes afin qu’ils se retirent et ainsi éviter la guerre. Donc, pendant toute cette période, la diplomatie continue ces actions et demande à la Sublime Porte de ne pas s’engager dans ce conflit.

En tête des pays essayant de sauvegarder la paix, l’Autriche, qui craint tout changement dans le fragile équilibre Européen soutenu par la France qui, de plus, joue un jeu subtil auprès de l’Angleterre afin que celle-ci prenne partie dans cette affaire. De son côté, la Russie ne reste pas inactive, le Prince Menschikoff ordonne aux troupes du Caucase de se retirer de ce pays et de former un cordon à la frontière. Profitant de ce changement de position des Russes et de leur recule, l’Emir Schamyl donne ordre, à un de ses lieutenants Mohammed Bey, d’envahir la Gourie Russe.

13 Juillet :
Le général Dannenberg part pour Tokutsch en laissant à Jassy une garnison de 750 hommes sous la responsabilité d’un lieutenant-colonel.

21 Juillet :
Le Prince Gortchakov part pour Bucarest pour y établir son quartier général.

27 et 28 Juillet :
L’attaque est effectuée par les Circassiens avec des forces imposantes contre la place de Toprack Kale dont ils s’emparent avec en primes toutes les munitions et 200 canons. Ensuite, la forteresse est démantelée.

AOUT 1853

Aucun fait majeur stratégique ne se déroule lors de ce mois. Hormis, les tergiversations politiques.

SEPTEMBRE 1853

En ce mois de Septembre, l’armée Turque d’Europe se met en place sous les ordres d’Omer Pacha, avec 80.000 hommes du Nizam (armée régulière) et plus de 40.000 irréguliers.
L’armée se concentre le long du Danube, l’aile gauche sous le commandement d’Achmet Pacha est chargée de défendre Widdin. Le centre, sous les ordres de Mustapha Pacha, s’établit entre Rouchtouk et Silistrie.
L’aile droite, commandée par Halim Pacha, couvre la Dobroudja.
En arrière non loin de ces trois dispositifs, deux fortes réserves établies à Sofia et à Schumla.
Ses dispositions défensives ont été prises avec beaucoup de réalisme, Omer Pacha n’étant pas dupe des capacités offensives de son armée, il préfère donc rester sur une défensive stratégique, avec une capacité d’offensive tactique, ne laissant que peu d’initiative à son adversaire.

7 Septembre :
Monsieur de Nesselrode fait connaître aux quatre puissances que la Russie, qui a renoncé à modifier la note de Vienne, ne peut reconnaître ce droit à la Sublime Porte.

24 Septembre :
Une réunion au sommet réunit le Sultan et le Divan au palais de Tchéragan. Les ministres Turcs repoussent la note de Vienne dans sa teneur primitive.

L'armée ottomane

L’armée d’active ou (Nizam) est composée de six corps d’armée (Ordous) placés sous le commandement d’un Muchir (Maréchal).
Chaque Ordou forme deux corps ou divisions sous les ordres d’un Ferik (Général de division).
Chaque division est composée de 3 brigades commandées par des Hivas (Général de brigade).
L’Ordou est composé de 11 Régiments dont 6 d’Infanterie, 4 de Cavalerie et 1 d’Artillerie.

Infanterie

Chaque régiment d’Infanterie est composé de 4 bataillons à 8 compagnies. Le chiffre réglementaire de chaque bataillon est de 816 hommes, officiers et sous-officiers compris. L’effectif de chaque régiment à 4 bataillons est de 3.265 hommes.
Un petit lexique des grades: Colonel (Miz Alai), Lieutenant-colonel. (Caimacam), Major (Alai Emins).

Cavalerie

Les régiments de Cavalerie sont à 6 escadrons, le 1er et le 6ème sont composés de Chasseurs ou de Hussards et les quatre autres sont composés de Lanciers.
En bataille, les Lanciers forment une seule ligne puis viennent les Chasseurs ou Hussards.
Chaque régiment compte 736 hommes soit 120 cavaliers par escadron.

Artillerie

Les régiments d’Artillerie sont composés de 1.765 hommes répartis en 11 batteries dont 3 à cheval et 8 à pied, pourvus de 64 pièces de campagne plus 4 obusiers de montagne.

L’effectif total de l’Ordou est de :
- 6 régiments d’Infanterie à 2.800 hommes soit 16.800 hommes,
- 4 régiments de Cavalerie à 720 hommes soit 2.880 cavaliers,
- 1 régiment d’Artillerie à 1.765 hommes.
Soit un total de 21.445 hommes et 68 canons.

En dehors des six Ordous, il existe au sein des grandes villes des garnisons considérables, ces unités, auxquelles se rajoutent le Génie et les Pontonniers, s’élèvent à 40.000 hommes.
L’armée d’active représente donc une force de 165.880 hommes.
Chaque Ordou a son Redif (réserve) qui se trouve toujours sur le lieu de résidence du quartier général de ce corps sous les ordres d’un Hivas.
Les régiments des Rédifs sont divisés en bataillons ou escadrons et compagnies. S’il y a lieu de comparaison, il est possible de dire que l’organisation des Redifs correspond à celui de la Landwehr Prussienne.

A l’effectif de l’armée d’active et de réserve, il faut rajouter les contingents auxiliaires fournis par les provinces tributaires et les corps irréguliers :

- Le contingent régulier de l’Egypte comprend 30.000 hommes, celui de Tunis 12.000,
- Les contingents irréguliers de Syrie comprennent 50.000 cavaliers,
- Les contingents de Kurdistan comprennent 30.000 hommes,
- Les contingents de l’Azistan comprennent 20.000 hommes,
- Les contingents de l’Albanie comprennent 15.000 hommes,
- La Gendarmerie Musulmane (ZAPTI) comprend 12.000 hommes.
- Les Tartares de Dobroudja ainsi que les volontaires comprennent 58.000 hommes,
- Les Bachy Bozouk,* composées des vieux soldats de toute l’ancienne armée, sont 195.000 hommes,
- Les Bosniaques Chrétiens comprennent 12.000 hommes,
- Les Albanais Catholiques comprennent 2.000 hommes.

  • Bachy Bozouk veut dire têtes gâtées du fait que ces hommes portent l’ancienne coiffure de l’armée.

Listes des différentes garnisons et leurs forces

Garnisons de Constantinople sous les ordres du Sultan secondé par Méhémed Pacha :
- 10 bataillons de la Garde dont un de Chasseur,
- 10 bataillons d’Infanterie de Ligne,
- 9 bataillons d’Ouvriers,
- 5 régiments de Cavalerie dont 2 de la Garde,
- 8 batteries d’Artillerie de la Garde,
- 6 batteries d’Artillerie de la Ligne,
- 2 régiments d’Artillerie de réserve,
- 3 régiments d’Artillerie de côte,
- 5 bataillons d’Infanterie de Marine,
- 15.000 Cavass ou Gendarmes à pied.

Garnisons dans les places du Danube En Roumélie à : - Widdin : 8.000 hommes,
- Nicopolis : 2.000 hommes,
- Roustlsjouk : 5.500 hommes,
- Silistrie : 6.000 hommes,
- Ressova : 2.000 hommes,
- Hirchova : 1.500 hommes,
- Matchin : 3.400 hommes,
- Isachtza : 1.800 hommes,
- Tulza : 1.200 hommes,
Soit un total de : 31.400 hommes et 2.600 canons.

Corps d’armée active d’Omer Pacha

- Nizâms réguliers : 95.000 hommes,
- Rédifs réguliers : 22.000 hommes,
- Contingents d’Egypte : 18.000 hommes,
- Bachy Bozouk : 36.500 hommes,
Soit un total de : 171.500 hommes et 246 canons.

Corps de réserve centre à Andrinople

- Nizâms réguliers : 22.000 hommes,
- Rédifs réguliers : 15.000 hommes,
- Bachy Bozouk : 12.000 hommes,
Soit un total de : 49.000 hommes et 80 canons.

En Anatolie

Près d’Alhalzig, le corps de Selim Pacha :
- Nizâms : 24.000 hommes,
- Redifs : 8.000 hommes,
- Bachy Bozouk : 12.000 hommes,
Soit un total de : 44.000 hommes et 90 canons.

Corps d’Abdi Pacha stationné près d’Erevan :
- Nizâms : 28.000 hommes,
- Rédifs : 12.000 hommes,
- Bachy Bozouk : 55.000 hommes,
Soit un total de : 95.000 hommes et 125 canons.

En résumé, les forces d’actives de la Turquie s’élèvent à 338.900 hommes, 2600 pièces de remparts et 531 pièces de campagne. La réserve à appeler sous les drapeaux est de 500.000 hommes.

La marine ottomane

La flotte Turque se compose de trois divisions, la première est à Batoum, la seconde à Sifopolis et la troisième dans le Bosphore.

Constitution de la division du Bosphore

- Navih i Babri : 54 canons et 500 hommes,
- Marat Safer : 42 canons et 400 hommes,
- Farsli Ilat : 40 canons et 400 hommes,
- Missari Ferak : 24 canons et 200 hommes,
- Faizi Arbout : 20 canons et 200 hommes,
- Mahnewedick : 124 canons et 1220 hommes,
- Mizhoredils : 118 canons et 1140 hommes,
- Nesimi Safer : 50 canons et 460 hommes,
- Peikee Messerit : 80 canons et 710 hommes,
- Shali Vakri : 54 canons et 500 hommes,
- Mizzetich : 74 canons et 710 hommes,
- Kaidi Safer : 46 canons et 450 hommes,
- Avini Ilah : 36 canons et 350 hommes,
- Sherif Numar : 20 canons et 180 hommes,
- Tedjri Sefit : 22 canons et 150 hommes,
- Gul Refis : 22 canons et 180 hommes,
- Djai Ferah : 18 canons et 150 hommes,
- Nazamich : 60 canons et 620 hommes,
- Nedjat i Fer : 22 canons et 180 hommes,
- Nodjini Feshan : 24 canons et 180 hommes,
- Swragh i Bahri : 22 canons et 150 hommes,
- Fethi Valem : 20 canons et 150 hommes.

Steamer à aubes :
- Medjidik : 22 canons, 300 hommes et 450 chevaux,
- Taïf : 22 canons, 300 hommes et 550 chevaux,
- Faizi Vabri : 22 canons, 300 hommes et 450 chevaux,
- Taki Sodi : 22 canons, 300 hommes et 450 chevaux,
- Esseri Djedid : 4 canons, 150 hommes et 300 chevaux,
- Eregli : 2 canons, 130 hommes et 180 chevaux,
- Messeri Vakri : 2 canons, 90 hommes et 120 chevaux,
- Tari Vakri : 2 canons, 130 hommes et 180 chevaux,
- Moohberi Souvour : 26 canons, 320 hommes et 550 chevaux,
- Mincdouich : 90 canons en construction à cette époque,
- Fourich : 52 canons en construction à cette époque.

Flotte Egyptienne dans le Bosphore

Vaisseaux :
- Sihudubad : 94 canons et 900 hommes,
- Alepoo : 100 canons et 1000 hommes,
- Miftajehah : 100 canons et 1000 hommes.

Frégates :
- Bahurali : 64 canons et 500 hommes,
- Rosetta : 66 canons et 500 hommes,
- Damieta : 54 canons et 450 hommes,
- Thesfikud : 54 canons et 450 hommes.

Corvettes :
- Samah Baho : 26 canons et 150 hommes,
- Tahud Haïkur : 26 canons et 150 hommes,
- Brick Surhar : 18 canons et 120 hommes.

Steamers :
- Nil : 8 canons, 170 hommes et 360 chevaux,
- Peowazhuhor : 4 canons, 80 hommes et 225 chevaux.

Biographie d'Omer Pacha

Nous donnons ici une biographie tronquée d’Omer Pacha car elle ne concerne que sa vie de sa naissance en 1801 jusqu’en 1853, date du début de la guerre de Crimée.

Né en 1801 à Vlaski non loin de Fiume, originaire de la Croatie, par conséquent Autrichien. Son vrai nom de famille est Michel Lattas. Son père est lieutenant administrateur, son oncle prêtre de la religion Grecque unie.
Il est admis très jeune à l’école de mathématiques de Thurns, près de Carlstadt en Transylvanie où il réussit brillamment, ensuite, il entre dans le corps des ponts et chaussées Autrichiens, qui à l’époque est organisé de façon militaire.
1830 : à la suite d’un «problème» avec ses supérieurs, il part pour la Turquie et embrasse la religion islamique. Il devient très vite le protégé de Chosrew Pacha général en chef de l’armée Turque. Ce dernier le fait entrer dans l’armée régulière et l’attache à sa personne, lui fait épouser sa pupille, fille d’un chef Janissaire auquel Chosrew Pacha a fait couper la tête en 1827, lors de la révolte de ce corps contre le Sultan Mahmoud.
1848 : il prend le commandement du corps d’armée envoyé dans les provinces de Moldavie et de Valachie. Où en dehors du fait qu’il réussit à faire respecter l’autorité du Sultan, parvient, grâce à ces capacités de diplomate, à ménager les susceptibilités particulières de ces provinces placées sous la double protection de la Russie et de la Turquie.
Il est envoyé aussi dans le Monténégro avec pour la première fois une armée de 30.000 hommes sous ses ordres, il ne peut montrer ses capacités de commandant du fait de l’intervention de l’Autriche.
1851 : Omer Pacha est nommé commandant en chef en Bosnie, dont les principaux chefs ont refusé de reconnaître le Tanzimat, c’est à dire la nouvelle organisation de l’Empire, malgré le rapport de force en sa défaveur, il combat avec succès les Beys de ce pays.
1853 : il prend le commandement de l’armée Turque, organise la résistance de façon efficace face à l’armée Russe et remporte quelques victoires décisives malgré les manques de l’armée Ottomane.

L'armée russe

Général en Chef commandant le corps expéditionnaire :
Prince Gortchakov (70 ans).
Chef d’état major :
Général Burtulisse puis général Kotzebue.

4ème corps d’Armée
Commandant :
Général Dannenberg (62 ans),
Chef d’état major : général Martinon,
Quatre divisions composent ce corps :
10ème division : général Soimonov (16.000 hommes),
11ème division : général Parlow (16.000 hommes),
12ème division : général Liprandi (16.000 hommes),
Une division de Cavalerie Légère : général Fischbach (4.000 cavaliers),
Artillerie : 200 pièces*,
10 régiments de Cosaques (de 600 cavaliers chacun).

  • Toute l’artillerie est sous les ordres du général Sixtel.

5ème corps d’armée
Commandant : général Luders,
Ce corps d’armée comprend : une division d’Infanterie, une division de Cavalerie Légère.
Artillerie : 100 pièces

Régiments et bataillons (en annexe à ces corps) :
Un bataillon de Sapeurs, un bataillon de Mineurs, un bataillon de Tirailleurs et des troupes Moldo-Valaques.

Article de MM. Patrick Charlot et Xavier Antoine , tiré de leur ouvrage consacré à la guerre de Crimée. Je les remercie pour cette mise à disposition.