Le Prince-président entre dans Paris, 1852. Larivière, (c) Photo RMN

Quand on consulte les Français sur les gloires nationales, Napoléon arrive toujours en tête. Son neveu, empereur comme lui, n’est même pas évoqué. Vilipendé de son vivant par les notables, qui l’ont utilisé, puis combattu (Thiers : « C’est un crétin que l’on mènera »), placé au ban de l’Histoire par Victor Hugo, souverain populiste snobé par les monarques européens, ce rêveur enveloppé dans la fumée de ses éternelles cigarettes aura vécu incompris. Pour les railleurs, il est Napoléon le Petit, une trouvaille d’Hugo qui restera accolée à son nom. Pour les thuriféraires, ce Bonaparte a le malheur de ne ressembler en rien à l’oncle trop illustre qui lui fait de l’ombre. Son médecin, le Dr Barthez, laisse de lui un portrait peu flatteur : « Petit, les jambes très courtes, les épaules larges, la figure forte et longue avec un nez saillant, de petits yeux bleu clair. Il marche les pieds en dehors, le corps incliné sur le côté gauche[1]. » Ajoutez l’accent suisse, les longs silences, la médiocre éloquence en un temps où la parole est reine, l’absence de génie militaire, grave quand on porte le nom du vainqueur d’Austerlitz, l’apparente indécision, la passion du parvenu, qui a longtemps connu la pauvreté, pour le tape-à-l’œil, la noce et les filles faciles… cela fait un mélange singulier de goûts bourgeois et d’habitudes bohèmes, fort convenable pour un aventurier rangé, incongru pour un grand homme.
La légende qui l’a noirci ou ridiculisé a la vie dure. En dix-huit ans, Napoléon III enrichit la France, la couvre de ramifications ferroviaires, oblige une administration réticente et des banques sur le qui-vive à se familiariser avec le crédit, pousse contre le petit commerce à courte vue l’aventure des grands magasins, jette à bas, malgré les cris d’orfraie de capitalistes effrayés, le sacro-saint protectionnisme par le traité de libre-échange de 1860, ose légaliser le droit de grêve et patronner la Ière Internationale, supprime le chômage, installe le suffrage universel, offre à la bourgeoisie conquérante un réseau tout neuf de communications rapides et le formidable raccourci du canal de Suez, fait de Paris la capitale de l’Europe, où des rois enfin éblouis forment le parterre des premières de ‘’La Vie parisienne’’ et de ‘’La Belle Hélène’’. Tout cela pour passer pour un niais qui aurait vécu sous Napoléon III ! Les deux images – l’assassin, le César de carnaval – suivent sur ce chemin de l’expiation tracé par Victor Hugo. On ne se remet pas si aisément d’avoir été la cible favorite d’un poète de génie. Ouvrons ‘’Les Châtiments’’ :

Vous ne compreniez point, mère, la politique
Monsieur Napoléon, c’est son nom authentique,
Est pauvre, et même prince ; il aime les palais ;
Il lui convient d’avoir des chevaux, des valets
De l’argent pour son jeu, sa table, son alcôve,
Ses chasses ; par la même occasion il sauve,
La Famille, l’Eglise et la Société ;
Il veut avoir Saint-Cloud plein de roses l’été,
Où viendront l’adorer les préfets et les maires,
C’est pour cela qu’il faut que les vieilles grand’mères
De leurs pauvres doigts gris que fait trembler le temps,
Cousent dans le linceul des enfants de sept ans[2]

Hugo, l’opposant n°1, statufié dans son rôle de proscrit, tire pendant dix-huit ans, en vers et en prose, sur « l’assassin » du 2-Décembre, comparé à Néron. Avec ‘’Histoire d’un crime, Napoléon le Petit’’ et ‘’Les Châtiments’’, Victor Hugo aura gravé pour la postérité un crime politique de petite envergure. Pourtant, la IIe République, en juin 1848, la IIIe naissante, en mai 1871, s’offriront deux bains de sang qui rendent pitoyable la comptabilité des morts de 1851. Quand Napoléon III, en 1859, amnistie les exilés politiques, ils reviennent en masse. C’était reconnaître que leur pays ne gémissait pas sous le joug. Hugo, furieux, se cabre sur son rocher : « Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ! » L’Empire se fait libéral, mais l’opposition s’accroche à l’imagerie du coup d’Etat. Quand l’Empereur autorise les journaux d’opposition, les brocards se feront plus cruels. Quand il permet aux opposants d’entrer dans le Corps législatif – alors qu’il disposait de toutes les facilités pour leur barrer la voie – il est remercié par l’étrange coalition de l’union libérale, qui va des orléanistes aux rouges. Il seconde Victor Duruy, durement critiqué par les catholiques pour avoir décidé d’ouvrir aux filles les portes du lycée. On accusera donc le ministre de l’Instruction publique et, sous le manteau, l’Empereur, d’avoir voulu toucher à la sainte ignorance qui faisait le mérite des pensionnats pour demoiselles.
Gouvernant contre une classe politique mise au chômage, il doit subir les rancoeurs de celle-ci. Quel opposant pourrait, sans se renier, admettre que le tyran est l’artisan d’un formidable réveil français ? Par le génie d’Hugo, on croit à un long règne de vils coquins. C’est oublier les vrais grands hommes de l’entourage : Haussmann, rénovateur de Paris, les frères Pereire, qui sont dans tous les coups d’audace, du réseau des six compagnies de chemin de fer à la renaissance du Midi, saint-simoniens comme Michel Chevallier, l’artisan du traité de libre-échange, comme l’homme d’affaires Talabot, comme l’ingénieur Fournel… La postérité a retenu le nom de Morny, le ministre jouisseur, qui eut des idées heureuses, par exemple, le lancement des bains de mer, de Deauville à Biarritz, et d’autres plus coûteuses, à commencer par la funeste expédition du Mexique. Le souvenir de la fête impériale, dont on fit aussi grief à l’Empereur, chasse celui du patron du chantier de la France.
En 1852, à Bordeaux, Louis-Napoléon trace, et c’est la première fois qu’un souverain se préoccupe d’économie, un fabuleux programme d’expansion :

»Nous avons d’immenses territoires incultes à défricher, des routes à ouvrir, des ports à creuser, des rivières à rendre navigables, des réseaux de chemin de fer à compléter. Nous avons tous nos grands ports de l’Ouest à rapprocher du continent américain par la rapidité des communications qui nous manquent encore. Les chemins de fer feront de Paris le premier marché du monde… »

La gageure sera tenue. Grâce à un bourreau de travail, Rouher, le Colbert de ce règne, vice-empereur chargé de l’Agriculture, du Commerce et des Travaux publics. Grâce à Henri Germain, le fondateur du Crédit lyonnais, grâce à la centrale d’idées de la famille Pereire, qui va entraîner les Rothschild, longtemps défiants, dans les aventures de l’immobilier, du train, des liaisons fluviales, maritimes, routières et ferroviaires. Le miracle, ce n’est pas que le réseau des voies ferrées soit passé de 3 500 kilomètres à 18 000, c’est que le prix du kilomètre de voie soit tombé, en quelques années, de 200 000 francs à 20 000. Ce capitalisme fou, condamné par les économistes, trouve sa justification dans le succès. Au cœur du chantier se dresse le souverain pensif, qui suit la carte des travaux d’Haussmann et voit le premier les plans de la place de l’Opéra, du rond-point des Champs-Élysées et du futur métro.
Il était de bon ton de railler le socialisme fumeux de l’Empereur. En 1840, il avait écrit, dans sa prison de Ham où il était enfermé pour avoir conspiré, la brochure ‘’De l’extinction du paupérisme’’. Rochefort ajoute un sous-titre de sa façon : ‘’Après huit heures du soir’’. Insensible à l’ironie, Napoléon III tient parole. Quand il bâtit le nouveau Paris, il offre aux pauvres le parc des Buttes-Chaumont, le bois de Vincennes, doublant les espaces verts de la capitale. Tandis que les riches se ruent vers les nouveaux beaux quartiers de l’Ouest et du Centre, Haussmann, sur injonction du souverain, fait creuser partout les installations du tout-à-l’égoût, réduisant ainsi l’empire du choléra.
L’Empereur n’aura pu voir achevé le nouvel Opéra de Paris, premier monument de style Napoléon III. Mais il a pris sa revanche sur les privilégiés de l’oisiveté et de la culture, avec l’ouverture, le 27 octobre 1861, des concerts Pasdeloup, au cirque Napoléon. La musique arrivant en fanfare dans un quartier populaire, avec des places à bon marché et un programme qui ne méprise pas le public, c’était un défi lancé aux abonnés du vieil Opéra, fiers de l’exiguïté de leur temple et de leur goût.
Ce souverain venu au pouvoir sur le tard, à quarante-cinq ans, l’âge de l’oncle quand il abdique, est d’un calibre intellectuel bien supérieur à celui des autres monarques : la pâle Victoria, le chasseur de femmes Victor-Emmanuel II, les (autocrates) empereurs François-Joseph et Nicolas Ier. Mais, comme Napoléon, il souffre de la tare originelle : il n’est pas né sur les marches du trône. En outre, la famille impériale elle-même lui mesure sa considération. Le prince Jérôme, richement pensionné, prend l’argent et les honneurs et ouvre sa maison aux opposants. Si l’Empereur correspond avec Proudhon et si Mérimée sera jusqu’au bout le soutien fidèle de la fête impériale, « l’intelligentsia » du temps se fait gloire de bouder Fontainebleau et les Tuileries. Lamartine s’est retiré sur ses terres ; les socialistes Louis Blanc et Edgar Quinet, en deuil de la République, sont dans l’opposition au souverain socialisant ; Michelet a été révoqué, et ses livres, que la censure tolère, deviennent le bréviaire d’une jeunesse qui rêve de barricades ; Jules Vallès est à Londres ; les apolitiques Flaubert et Baudelaire sont en délicatesse avec la pudibonde magistrature impériale, qui s’offusque des hardiesses de ‘’Mme Bovary’’ et des ‘’Fleurs du mal’’. Les gens convenables ne sont pas pour autant chaleureux. Ainsi Guizot, que la popularité de l’Empereur auprès des masses rurales exaspère :

C’est beaucoup d’être à la fois une gloire nationale, une garantie révolutionnaire et un principe d’autorité. Il y a là de quoi survivre à de grandes fautes.

On ne saurait mieux dire que Napoléon III a vécu d’emprunts et ne serait rien sans la survie de la légende napoléonienne.
Celle-ci lui avait effectivement servi de marchepied dans la conquête de l’opinion en 1848. Il devait beaucoup aux grognards de Raffet, illustrateur des exploits et des malheurs de la Grande Armée, à la chanson de Béranger (« Parlez-nous de lui grand’mère, parlez-nous de lui »), au retour des cendres de 1840, à l’installation dans le Paris de Louis-Philippe de lieux de culte de l’Aigle : le tombeau des Invalides, l’Arc de triomphe, la colonne de la place Vendôme. Mais on pouvait accabler le neveu avec le renom de l’oncle. Hugo, le premier, utilise la gloire d’Austerlitz et le martyre à Sainte-Hélène pour stigmatiser l’imitateur aux mains rouges. La comparaison joue au détriment du second règne – « le second, en pire » - parce que les amateurs de dénigrement tiennent à leur idée fixe : le parvenu cherchant à passer pour l’Autre.
Cette lecture est bien commode. On oppose au véritable Empereur, bourreau de travail et grand esprit, le viveur qui perd son temps dans des soupers canailles. Napoléon Ier n’a permis à aucune femme d’avoir un droit de regard sur sa politique. Napoléon III découvrira la nécessité de l’unité italienne parce que le roi de Piémont l uia expédié la séduisante Castiglione ; il a fait, disent les contempteurs, la guerre du Mexique et la guerre franco-prussienne pour complaire à l’impératrice Eugénie. Il avait proclamé à Bordeaux : « L’Empire, c’est la paix », et se laisse entraîner dans des équipées militaires qui soulignent son infériorité. Quand bien même il lui arrive de vaincre, à Solférino et à Magenta, il se hâte de traiter, tant il est sûr qu’il n’est pas né guerrier. L’historiographie républicaine, à commencer par les manuels de la IIIe République, soulignera pesamment le coût d’aventures sans gloire et sans profit et se moquera du pauvre homme qui pratique la politique du pourboire.
C’est oublier, sans doute à dessein, que le second Empire n’a jamais prétendu être le « remake » du premier. Si Napoléon III se veut l’exécuteur testamentaire de son oncle, c’est parce qu’il a trouvé dans le ‘’Mémorial de Sainte-Hélène’’ le repentir d’un conquérant qui énumère ce qu’il aurait pu faire. Sur le rocher, où l’Angleterre le tient captif, le César vaincu joue au Messie, apôtre du principe des nationalités et défenseur des libertés. Il pose au libéral et invente un bonapartisme attrape-tout, qui ne ressemble en rien aux pratiques autoritaires du règne.
Or il se trouve que Napoléon III est un libéral authentique et qu’il croit aux droits des peuples. Imaginons l’Empereur revenu de Sainte-Hélène. Il aurait traité de billevesées les idées qu’il défendait gravement sur son île. En revanche, Napoléon III va bien tenter de devenir non le maître, mais l’arbitre désintéressé de l’Europe. Le congrès de Paris, en 1856, sera son triomphe. Il se réconcilie avec Alexandre II, le vaincu de Sébastopol, s’arrange pour que le petit Piémont soit admis à la table de la conférence, profite du retrait des Britanniques, aux prises avec la révolte des cipayes, pour faire de la France la grande puissance médiatrice qui ne veut rien pour elle et se bat seulement pour un meilleur équilibre européen. Voilà Napoléon III parrain de la Roumanie, de l’autonomie du Monténégro et de la Sebie, garant de l’intégrité de l’Empire ottoman, protecteur des chrétiens du Liban. L’oncle, dans la même situation, aurait vu là les moyens de préparation de nouvelles conquêtes. Le rêveur qui porte son nom ne prépare rien d’autre qu’une paix durable.
Ce jeu-là suppose que les partenaires soient également sincères et désintéressés. La fragile construction de Napoléon III va s’effondrer, sous les assauts des égoïsmes nationaux. Mais l’Empire fondé sur la force avait-il duré davantage ?
Finalement, le règne de l’Empereur mal-aimé soutient plutôt bien la comparaison. L’Empire révéré aura été un système policier, où les douaniers brûlent le sucre, le chocolat et le coton pour satisfaire aux caprices du despote qui ruinera la France et l’Europe au nom du Blocus continental. Le Grand Empire asservit des peuples, de l’Espagne à la Russie, qui vont faire payer cher à Napoléon Ier son mépris de l’humanité. C’est le temps de la correspondance violée, des lettres de cachet qui expédient, sans raison, sans procès, sans limitation de peine, n’importe quel opposant dans les geôles des prisons d’Etat : le Temple, Bicêtre, Vincennes, Ham, le château d’If, le fort de Joux, le Mont-Saint-Michel. L’Empereur divinisé installe ses mouches dans les salons, multiplie les polices parallèles, séduit les hommes par de l’argent et des médailles. Il est le père de la littérature dirigée. Cela nous vaut l’exaltation d’un Baour-Lormian, la mise à l’écart de Chateaubriand et l’exil de Mme de Staël. Journaliste lui-même, il invente la presse manipulée, qui chante sa gloire dans toutes les langues et érige le mensonge en système.
Napoléon III le dénigré aura autrement utilisé son temps de règne. On dit, comme pour lui en retirer le mérite, que celui-ci coïncida avec une période d’expansion. Il en fut non pas le témoin, mais le promoteur passionné. A la fin du règne de l’oncle, la France est appauvrie par le Blocus, saignée par les guerres sans fin. A la fin du règne de Napoléon III, la consommation de viande de chaque Français a triplé, l’épargne est assez riche pour payer sans mal la souscription levée par Thiers afin de libérer le pays de l’occupation prussienne. Sedan fait pendant à Waterloo, avec cette différence capitale que la France n’est pas mise au ban de l’Europe : il n’y avait plus de raisons de se méfier de l’impérialisme français. Les contemporains ont retenu l’humiliation, ils n’ont pas voulu voir que le second empereur, malgré ses bévues, avait le mieux compris son siècle.
Il avait trouvé une France des privilèges, propriété de 200 000 personnes. Révolutionnaire à sa manière, il a cru au partage progressif des monopoles. Une ville ne doit pas avoir des beaux quartiers et des taudis ; un hôpital ne doit pas traiter les pauvres en grabataires ; la guerre n’a pas pour seul objet l’avancement des officiers. C’est aussi un massacre. Le spectacle des mourants et des blessés laissait Napoléon Ier indifférent (« Une nuit de Paris réparera tout cela »). Napoléon III, lui, pour avoir vu le spectacle des champs de bataille, encouragera un autre rêveur, Dunant, qui inventera la Croix-Rouge. Il avait subi la pauvreté, l’emprisonnement et l’exil. Il lui en restera la capacité de comprendre que l’ordre établi est souvent fondé sur de grandes injustices. Quoiqu’en ait dit Hugo, son règne ne sera pas celui des prisons, malgré le bagne de Lambessa, ni celui des massacres, malgré les exactions du 2-Décembre. Il faudra attendre les « trente glorieuses » de notre après-guerre pour retrouver les cadences d’une épopée industrielle et commerçante sans précédent dans notre histoire économique. Le règne ne s’achève pas par Sedan mais par Suez, couronnement d’un monarque vieilli. Faut-il donc croire qu’on ne pardonnera jamais à Napoléon III d’avoir trop bien réussi ?

Article de Fred Kupferman (1934-1988), enseignant à la Sorbonne et à l’Institut d’études politiques, Grand prix d’histoire en 1987 pour son ouvrage Laval (réédité en juillet 2006 chez Tallandier) ; article publié dans la revue Historama.


A lire : Jean des Cars, Les historiens et la légende noire du Second Empire.

Notes

[1] ’’Napoléon III’’, par Louis Girard, Fayard, p.170.

[2] ’’Les Châtiments’’, par Victor Hugo, NRF, Poésie, Gallimard, p.76.