Débarquement des troupes françaises en Syrie le 16 août 1860. Beauce, (c) Photo RMN

En août 1860, Napoléon III envoie un corps expéditionnaire au Levant, dans le but de secourir les chrétiens d’Orient éprouvés par de terribles massacres dans le Mont-Liban en mai et à Damas du 9 au 11 juillet (12 000 morts pour le moins), mais aussi pour leur permettre d’obtenir un statut politique privilégié qui reconnaîtrait leur autonomie dans l’Empire ottoman.
En fait, les troubles confessionnels au Liban, récurrents depuis le retrait des Égyptiens en 1840, sont de nature complexe. En 1859, il s’agit de violence agraire dans le district septentrional du Kesrwan où les paysans s’opposent aux collecteurs d’impôts, comme eux maronites, qui s’approprient la terre. En mai 1860, les troubles agraires se propagent dans les districts du Matn et du Chouf, où maronites et Druzes se mélangent, et prennent une dimension religieuse.
En France, l’opinion publique est alertée en particulier par la presse catholique d’inspiration légitimiste, L’Ami de la religion au premier chef, qui lance des pétitions pour venir au secours des chrétiens d’Orient et organise des souscriptions (3 millions de francs) pour soulager la détresse des milliers de maronites qui ont fui les districts « mixtes » où les Druzes ont déclenché la terreur. Le grand patron de presse Saint-Marc-Girardin mène campagne dans la Revue des deux mondes en faveur d’un État chrétien oriental allié à la France. La rêverie romantique à laquelle un Lamartine avait donné corps, faisant des maronites les descendants mêlés d’Arabes chrétiens et de barons francs, semble enfin trouver un débouché politique.
Certes, Napoléon III paraît cautionner pour une part ce rêve de reprise de la croisade lorsqu’il déclare : « Je ne puis résister à l’opinion de mon pays. » Mais le débarquement à Beyrouth le 16 août 1860 d’un corps expéditionnaire français de 5 000 hommes commandé par le général Beaufort d’Hautpoul n’est pas un avatar des croisades médiévales. Il s’agit, bien sûr, de donner un gage à l’opinion catholique ébranlée par la campagne d’Italie où le gouvernement français se heurte aux intérêts du Vatican. Mais surtout Napoléon III renoue avec la politique du royaume arabe civilisateur inaugurée par Bonaparte en Egypte. C’est pour ce faire qu’il va sonder l’émir Abdel Kader, installé à Damas depuis la fin de sa captivité en France et qui vient de s’illustrer en sauvant la vie d’au moins 1 500 chrétiens qu’il avait pris sous sa protection lors de la tuerie déclenchée en juillet.

Rencontre entre Abd-el-Kader et Mac-Mahon

C’est aussi pourquoi l’Empereur, dont la marge de manœuvre est restreinte, donne pour instructions à Beaufort d’Hautpoul non pas de faire la guerre à la Sublime Porte, mais « d’aider le sultan à ramener dans l’obéissance des sujets aveuglés ». Il y va de l’honneur de la civilisation et de l’Europe, dont la France est en l’occurrence la seule mandataire bien malgré l’Empereur, qui a sollicité le concours des quatre autres grands (l’Angleterre, l’Autriche, la Russie et la Prusse).
Européenne en esprit, française en fait, l’expédition stationne dans les districts du Sud du Mont-Liban et dans la plaine de la Bekaa jusqu’à son rappel le 5 juin 1861, à la demande de Londres. De promenade militaire, elle tourne à l’entreprise de bienfaisance.
Par son style, elle préfigure l’humanitaire armé onusien beaucoup plus qu’elle ne rappelle les croisades. L’expédition française de 1860 au Liban n’a donc nullement concrétisé les rêveries politiques des catholiques nostalgiques du temps des croisades.
Une commission d’experts internationaux, à Beyrouth d’abord, puis à Istanbul, édicte le protocole du 9 juin 1861, complété par le règlement organique de 1864, renforçant le confessionnalisme déjà latent du régime politique appliqué par les Ottomans du Mont-Liban depuis 1842 : un moutassarif (« gouverneur ») chrétien mais étranger à la région, un conseil où les confessions sont représentées eu égard autant au degré de considération dont elles jouissent en Europe qu’à leur importance numérique sur place. En somme, le confessionnalisme qui prévaudra jusqu’en 1975.

Article de Daniel Rivet paru dans le numéro 191 de la revue L’Histoire.

Lien :

G. Arboit, Aux sources de la politique arabe de la France : le second Empire et le Machrek dans la Revue du Souvenir Napoléonien, 2001.