La Bourse de Paris en 1860. Baldus, (c) Photo RMN

Le capitalisme a une longue histoire en France depuis le XIIème siècle. Il gagne petit à petit les différents secteurs économiques. Il devient industriel au XVIIIème siècle, fait des progrès entre 1830 et 1848, connaît à partir de 1850 un grand essor dans tous les secteurs grâce à des individus qui se veulent conquérants. En vingt ans on assiste à un renouvellement des banques existantes et à l’apparition de nouveaux types de banques. Les institutions bancaires se perfectionnent. Ce qu’on appelle la Haute Banque ne se borne plus à gérer les intérêts d’une clientèle peu nombreuse mais riche. Si elle reste un intermédiaire privilégié pour le placement des emprunts publics, elle effectue des placements industriels, prend des participations, exerce son contrôle sur les entreprises, Rothschild, Hottinguer, Maller par exemple. De même, la Banque de France est contrôlée par les régents dont beaucoup viennent de la Haute Banque ; elle assure son rôle traditionnel d’escompte et d’émission, elle étend le réseau de ses succursales, elle apporte davantage son concours aux affaires (avances sur effets publics aux valeurs de chemins de fer ou aux obligations de la Ville de Paris, avances au syndicat ferroviaire en 1858). De nouvelles banques adaptées à l’évolution économique et aux besoins qu’elle suscite se créent. Ainsi le Crédit foncier est-il fondé en 1852 pour offrir au monde rural, encore si important, un remplacement à l’usure traditionnelle et une politique d’aide à la propriété immobilière et aux grands travaux urbains. De même des grands établissements de crédit. Le Comptoir d’escompte, créé en 1848, augmente son capital en 1860, ouvre des agences à l’étranger, réorganise les banques des possessions françaises, se transforme peu à peu en établissement financier. La Société générale de crédit industriel et commercial, fondée en 1859, se présente comme une banque de dépôt : malgré des débuts assez lents, elle reçoit des fonds inemployés pour les prêter à court terme (escompte, avances à découvert). Le Crédit lyonnais, créé en 1863, propose des buts semblables ; il pratique la prospection de l’épargne (ouverture d’un compte courant à toute personne à condition d’effectuer un premier versement de 50 francs au moins), mais il acquiert aussi des titres. La Société générale, pour favoriser le développement du commerce et l’industrie (1864), commence comme banque d’affaires avec un capital de 120 millions, plus élevé que toutes les autres banques, souscrit aussi bien par des banques que des industriels ; elle finance d’abord des spéculations immobilières, des entreprises minières (fer de Mokta el Hadid), souscrit à des emprunts étrangers puis se tourne vers les opérations à court terme. Les banques de dépôt se conduisent à leurs débuts comme des banques d’affaires. La place occupée par le Crédit mobilier est tout autre. Il se situe comme une mise en œuvre du saint-simonisme qui prône l’expansion économique. Parmi les saint-simoniens se trouvent les deux frères Pereire, Emile et Isaac, d’abord employés chez Rothschild.

Les frères Pereire

Ils créent en novembre 1852 le Crédit mobilier au capital de 60 millions divisé en 120 000 actions, chacune de 500 francs : cent deux actionnaires initiaux en souscrivent quarante, des personnages officiels comme Morny, des banquiers tels Fould qui acquiert 13 000 actions. Les Pereire ont le contrôle de leur entreprise. Leur projet est de mettre sur pied une grande banque régulatrice des investissements. Ils veulent créer un centre reliant toutes les entreprises, prendre en charge leur trésorerie, préparer leur fusion ; ils souhaitent financer ce projet par le capital souscrit, les dépôts effectués et l’émission d’obligations qui devra être facilitée par la minimisation des risques résultant de la diversité des entreprises contrôlées. Le Crédit mobilier prend un départ rapide : quadruplement de la valeur de l’action en quatre ans, triplement du dividende (de 13 à 40%) entre 1853 et 1856, acquisitions et financement d’entreprises dans le secteur des transports ferroviaires (compagnies du Midi, de l’Est, de l’Ouest) et à l’étranger dans la sidérurgie, les mines en Espagne, l’immobilier, la banque. Mais ils se heurtent aux Rothschild. Et en 1856, il leur est interdit d’émettre de nouvelles valeurs. Le Crédit mobilier ne peut plus travailler qu’avec son capital propre. Il s’engage alors dans des immobilisations hasardeuses (constitution d’un portefeuille titres). La lutte contre les Rothschild est difficile ; la liaison Paris-Lyon-Méditerranée échappe aux Pereire. Les difficultés s’accroissent avec la crise économique de 1857 (réduction du dividende, placement plus délicat des actions de chemin de fer). Toutefois le Crédit mobilier reprend son activité en 1860, se tourne vers les spéculations urbaines, les transports parisiens, les liaisons maritimes, les assurances, établit des filiales à l’étranger. Tout semble aller pour le mieux. En 1863 Emile Pereire contrôle 19 compagnies, 3,5 milliards de capitaux. Mais à nouveau le ralentissement de l’activité économique en 1866 influe sur la marche du Crédit mobilier. Toute nouvelle émission lui est interdite. La même année, l’action tombe au-dessous du pair. Les Pereire démissionnent en septembre 1867.

L’industrie vit une toute autre aventure. Dans le domaine de la sidérurgie, Le Creusot, créé en 1785, peu avant la Révolution, est acheté par les frères Schneider en 1836 (pour 2,7 millions) soutenus par la banque Seillière. L’entreprise s’accroît pour répondre à la demande de rails, d’autant qu’elle a adopté la technique de la fonte au coke pour le fer et du convertisseur Bessemer pour l’acier ; elle fabrique aussi des machines pour les bateaux et, déjà, des armes. En 1867 elle emploie 10 000 ouvriers. Eugène Schneider est aussi président du Corps législatif, président de la Société générale, régent de la Banque de France. De même de l’entreprise de Wendel en Lorraine à laquelle s’ajoutent des charbonnages. Elle produit à la fin du second Empire 134 000 tonnes de fonte et 112 000 de fer contre 130 000 et 100 000 à Schneider. Elle emploie 7 000 ouvriers spécialisés, 800 mineurs de fer et 1 400 mineurs de houille. On peut citer d’autres dynasties. Les Boigues-Dufaud, de Fourchambault, et les Rambourg, de Commentry, qui créent les Houillères et Hauts-Fourneaux de Commentry en 1853 ou les Dietrich à Niederbronn. Dans le domaine du textile, la tradition de l’entreprise familiale prédomine. Ses représentants sont nombreux. Ainsi en Alsace, à Mulhouse, Dollfus ou Scheurer-Kestner, dans le Nord Motte, créateur d’entreprises en Normandie, à Elbeuf, des Flavigny remontant à 1652. Cohin, d’une vieille du Haut-Maine, est un des fondateurs du Comptoir de l’industrie linière créé en 1846 et prenant son essor à partir de 1850. Il y a aussi les nouveaux venus. Vaucher constitue à la fin des années 1850 une sorte d’empire par ses rachats, ses prises de participation et ses contrats d’exclusivité. De même Pouyer-Quertier, devenu l’un des plus grands manufacturiers normands avec, entre autres, une filature de coton géante, la Foudre, dans la banlieue de Rouen et se plaignant en 1869 d’une diminution de son revenu annuel de 1,8 à 0,8 million de francs. Le dernier secteur industriel, celui de la chimie, connaît un important développement depuis le début du siècle. Il est marqué par les noms de grands chimistes comme Leblanc, Vauquelin, Gay-Lussac, Ballard, Dumas. Ainsi Kuhlmann, dans le Nord, commence-t-il par produire de la soude et de l’acide sulfurique dans les années 1820, puis diversifie sa production et agrandit son entreprise qui passe de société en commandite simple en société en commandite par actions au capital de 5 millions en 1854, puis en société anonyme en 1870. De son côté Merle choisit Salindres, dans le Gard, par sa situation à proximité du charbon, des calcaires et des pyrites ainsi que du sel marin à partir desquels on peut produire de la soude suivant le procédé Leblanc (1854/1855) ; il commence à fabriquer de l’aluminium en 1860 ; à la fin du second Empire l’entreprise fabrique une quinzaine de produits dont 15 000 tonnes d’acide chlorhydrique, autant de soude brute, et consomme 31 000 tonnes de charbon et 9 000 tonnes de sel marin. Là encore on trouve de tout nouveaux secteurs et les hommes de l’avenir. Ainsi du pétrole, importé pour la première fois en France en 1863. Une raffinerie d’huiles végétales (1843) puis une distillerie d’huile de colza (1854) sont créées par Deutsch de la Meurthe, qui est le premier à passer aux huiles minérales. Tout comme Desmarais qui crée, dès 1861, des installations de raffinage de pétrole.

Le Bon Marché à Paris

Au cours du second Empire la migration des individus de la campagne vers la ville s’accélère. Cette dernière s’étend, se renouvelle, amenant une hausse de la construction et un changement de la distribution. Pour approvisionner un nombre sans cesse plus grand de consommateurs et satisfaire à leurs désirs, le grand magasin apparaît et commence à remplacer la boutique. Déjà La Belle Jardinière date de 1824 et Félix Potin de 1850. En 1852 Boucicaut, ancien chef de rayon d’un magasin de nouveautés, devient l’associé du patron d’un magasin proche, Le Bon Marché. Il introduit de nouvelles méthodes : prix fixe et marqué, diminution de la marge bénéficiaire pour réduire le prix de vente, autonomie des différents rayons, publicité, envoi d’échantillons, reprise de la marchandise. Le chiffre d’affaires passe de 0,5 million en 1852 à 3 en 1857 et 7 en 1863. En 1877, année de la mort de Boucicaut, il passera à 67 millions. Le Bon Marché est le prototype du magasin moderne. Nombreux sont ceux à s’engager dans la voie ainsi tracée. Chauchard, commis de boutique, lance Le Louvre avec des fonds fournis aussi bien par les Pereire que Fould ou le duc de Galliera. Jaluzot, après avoir été chef de rayon au Bon Marché, fonde Le Printemps (1865) sur le Boulevard Haussmann qui est le quartier neuf du second Empire. Enfin Cognacq, commis de nouveautés, loue en 1870 un magasin proche du Pont-Neuf qu’il appelle La Samaritaine ; il fournit l’intendance de vêtements militaires pendant la guerre et prend son essor immédiatement après. La distribution des nouvelles vit aussi un bien bel essor. La presse avait connu des nouveautés dans les années 1830. Emile de Girardin avait lancé en 1836 le journal La Presse, dont l’abonnement était de moitié inférieur à celui des autres journaux. Il coûtait 40 francs au lieu de 80 et la quatrième page était consacrée à la publicité. Le mouvement se poursuit. Emile de Girardin diminue en 1866 le prix de son journal La Liberté, le faisant passer de 3 à 2 sous. Mais Millaud lance en 1863 Le Petit Journal, premier quotidien à un sou. La presse à gros tirage est présente. Elle connaîtra une expansion plus grande lorsque sera votée dans les années 1880 la loi sur l’instruction obligatoire. Quant aux agences de distribution des nouvelles, Charles-Louis Havas en 1832 reçoit un grand nombre de journaux étrangers, les traduit, offre ses revues de presse à qui veut les acheter. Il fonde l’agence Havas en 1835. Celle-ci dispose d’un quasi-monopole. A la fin de 1848 plusieurs émigrés allemands et autrichiens, dont Wolff et Reuter se présentent chez Havas qui leur procure un emploi. Puis Wolff ouvre à Berlin une agence d’information et Reuter s’installe à Londres en 1851. En 1859, les trois agences se partagent le monde et se communiquent réciproquement les nouvelles relevant de leur espace géographique. Pendant un temps, entre 1869 et 1876, Havas fusionne avec Reuter. La presse connaît aussi une figure exceptionnelle en la personne d’un aventurier, Mirès. Il saisit l’opportunité de la crise de 1848 et achète avec Millaud, pour 1 000 francs, Le Journal des chemins de fer, puis d’autres journaux, dont Le Constitutionnel. Avec en sa possession des publications d’orientations diverses, il fonde une Société des journaux réunis. En 1850, il crée une Caisse des actions au capital de 5 millions pour pouvoir jouer en Bourse, et à la suite du coup d’Etat, il réalise d’importants gains, 8 millions, qu’il partage avec son associé. En 1854, il fonde la Caisse générale des chemins de fer dont le capital se monte bientôt à 50 millions. Il se lance dans les grandes affaires, concurrence les groupes les plus puissants (Rothschild, Pereire) et parvient à les évincer sur certaines opérations. Il se tourne alors vers Marseille, la porte de l’Orient, que les grands capitalistes cherchent à contrôler. Il obtient des concessions (terrains de la Joliette par exemple) mais prend son bénéfice en faisant apport à une société. Il conseille à Napoléon III sur des emprunts (1854). On avance qu’il contrôle 350 millions de capitaux en 1860. Mais sa gestion paraît sujette à caution. Par exemple, il vend pour son propre compte des actions déposées à la Caisse. Son système repose sur des spéculations nouvelles se renouvelant sans cesse. L’emprunt ottoman qu’il veut lancer en 1860 réunit contre lui tous ceux qui lui sont hostiles. La plainte d’un associé mécontent déclenche l’action de la justice. Il est arrêté en décembre 1860. Si les poursuites n’aboutissent pas, son activité se réduit ; il est empêché de lancer de nouveaux emprunts. Il retrouve une tribune, La Presse, en 1866.

Mirès

Même à la Banque de France le pouvoir des banquiers se concentre entre quelques mains. S’il existe depuis 1806 quinze régents et trois censeurs à la Banque de France, la proportion de banquiers et de chefs d’entreprise n’est pas la même. Malgré la loi, les banquiers prédominent. A la fin de l’Empire les dix-huit membres du Conseil de régence se partagent une centaine de postes d’administrateurs de sociétés. Les banquiers en tiennent la plus grande part, une soixantaine. Par exemple Rothschild siège à dix postes d’administrateurs. Le Conseil de régence couvre un vaste domaine de l’économie française : assurances, chemins de fer notamment. Un nombre restreint d’hommes tient l’industrie, le commerce et les services. Sans oublier les autres responsabilités dues aux fonctions politiques, aux charges municipales et à la participation à des organismes professionnels. Au total, la France du second Empire s’industrialise, se diversifie et se développe à un rythme plus élevé que dans les années 1830 et 1840. Cette expansion est, entre autres, le fruit d’hommes nouveaux qui créent des industries nouvelles. Mais, en même temps, une sorte de concentration prend place sous l’égide de banques qui occupent des postes d’administrateurs.

Article de Jacques Wolff paru dans le numéro spécial n°37 de la revue Historia de septembre-octobre 1995.

A lire :

Napoléon III face à la crise économique de 1857-1858 par Jacques Wolff dans la Revue du Souvenir Napoléonien.
La Banque de France sous le second Empire par Paul Demarquette dans la Revue du Souvenir Napoléonien.