Violettes impériales

Sacha Guitry, Jean Debucourt, Claude Rains, Paul Meurisse, Louis Arbessier, Lucien Nat, Lucien Rozenberg, Léon Ames, Walter Franck, Walter Kingsford, Enzo Billioti, Mariano Asquerino, ont pour point commun d’avoir incarné un jour l’empereur Napoléon III à l’écran.

On ne peut pas dire que Napoléon III ait été particulièrement gâté par les cinéastes. Rien à voir avec son célèbre oncle qui est le héros de tant de films plus ou moins réussis. Le neveu, inspirateur de maintes biographies dues entre autres à Octave Aubry, André Castelot ou William H.C. Smith, n’a pas eu la même chance au cinéma et il attend toujours son Abel Gance. Mais les cinéastes préfèrent les personnages glorieux et, à leurs yeux, Napoléon III ne s’est sans doute jamais remis du désastre de Sedan. Cela n’empêche pas l’Empereur d’apparaître dans une bonne quarantaine de films de toutes les époques et de tous les pays, mais jamais comme personnage principal. Il joue un rôle dans les biographies de De Lesseps, Henri Dunant (le fondateur de la Croix Rouge), la Castiglione, l’entomologiste Fabre ou sainte Bernadette, un rôle de comparse majestueux et digne, impérial en un mot. Sa présence authentifie en quelque sorte l’importance historique du personnage central et lui fournit une garantie supplémentaire de ses mérites, qui impressionnent toujours le public… situation savoureuse et paradoxale quand les mérites propres de l’Empereur attendent toujours une illustration cinématographique. Car dans toutes ses apparitions, c’est moins l’homme que la fonction qui est honorée : il remplit un office pour ainsi dire sacré, indépendamment de sa personnalité. Le second Empire, c’est bien connu, fut une fête, un grand déploiement de crinolines sur fond de valses et d’opérettes d’Offenbach. Telle est la tradition familière qui a la vie dure, celle qu’a retenue d’abord le cinéma. Offenbach justement, et son interprète favorite Hortense Schneider, sont les héros de La Valse de Paris, de Marcel Achard, dont c’est l’une des très rares réalisations cinématographiques. Conforme en tous points à l’imagerie populaire, le film ne néglige aucune des conventions d’époque mais agréablement et avec le concours d’un couple de prestige, Pierre Fresnay et Yvonne Printemps.
Lucien Nat incarne sans relief Napoléon III et l’attraction, ce sont les deux compères d’Offenbach, Meilhac et Halévy, interprétés par l’auteur dramatique André Roussin et le cinéaste Alexandre Astruc (qui finalement n’apparaîtra pas à l’écran). En choisissant le couple Fresnay-Printemps, Achard s’est peut-être souvenu de Trois Valses (1938), célèbre opérette filmée d’Oskar Straus qui a triomphé dix ans plus tôt et dont la partie Second Empire a connu le plus grand succès.
Cette période semble avoir été le domaine de prédilection de l’opérette. Comme par exemple Moi et l’Impératrice (1933), plaisante bluette où des héros de fiction côtoient entre autres l’impératrice Eugénie et Offenbach. De même en Amérique, Le Chant du printemps (1937) de Robert Z. Leonard où, ô paradoxe, l’Impératrice est incarnée par une actrice du nom de Castiglioni (et prénommée Iphigénie !).

Le modèle initial d’où sont issus tous ces succédanés, c’est le fameux Violettes impériales tourné à trois reprises et qui, dès 1923, créait la mode Second Empire à l’écran. Maurice Bardèche et Robert Brasillach, juges pourtant sévères, évoquent avec émotion ce film et « l’anecdote gracieuse d’une petite bouquetière, amie d’Eugénie de Montijo », en ces termes : « La rencontre de Napoléon et d’Eugénie sur une place ensoleillée de Séville en 1850, les transpositions délicates de Winterhalter où l’Impératrice trônait au milieu de ses dames d’honneur avaient une grâce indéniable. » Raquel Meller, qui joue la bouquetière, est aussitôt sacrée grande vedette tandis que Suzanne Bianchetti incarne l’impératrice Eugénie.
Dès 1931, le cinéma français donne une nouvelle version parlante et chantante avec les deux mêmes vedettes féminines. Cela ne suffit encore pas, en 1952 sort une troisième version, en couleurs cette fois ; avec un nouveau couple vedette, Luis Mariano – qui chante amoureusement « l’amour est un bouquet de violettes » - et Carmen Sevilla, tandis qu’Eugénie est incarnée par Simone Valère et Napoléon III par Louis Arbessier.
D’autres genres que l’opérette filmée permettent de rappeler que non content de faire l’amour (et la fête), l’époux d’Eugénie a aussi beaucoup fait la guerre. La Crimée et le Mexique surtout ont beaucoup inspiré les cinéastes. Pour la guerre de Crimée, deux épisodes retiennent leur attention : le siège de Sébastopol et la « charge de la brigade légère ». Dès 1911, un des premiers grands films d’une production russe en plein essor, La Prise de Sébastopol, de Vassili Gontcharoff, montre l’évènement avec des moyens considérables pour l’époque. La future grande vedette du muet et du cinéma russe émigré, Ivan Mosjoukine, y fait ses débuts dans le rôle de l’amiral Kornilov. Trente-cinq ans plus tard, en 1946, le cinéma russe, devenu soviétique, donne par l’entremise du grand metteur en scène Vsevolod Poudovkine un Amiral Kakhimov, aux moyens impressionnants mais conventionnel et académique, apprécié par les tenants du réalisme socialiste.
La belle imagerie cinématographique suscitée par la guerre de Crimée doit être plutôt recherchée dans les différentes versions de La Charge de la brigade légère. Il en existe au moins quatre, dont deux dès 1914 (elles sont aujourd’hui perdues). Reste la plus célèbre, la plus belle, celle de Michael Curtiz réalisée à Hollywood en 1936 avec un couple de légende, Errol Flynn-Olivia de Haviland et qui adapte librement un fameux poème de Tennyson. Assez éloigné de la vérité historique, le film se rachète par son romantisme flamboyant et un goût juvénile de l’héroïsme. Comme l’écrit Jean Tulard : « La charge finale reste un morceau de bravoure rarement égalé à l’écran. » La dernière version, une production anglaise de Tony Richardson en 1968, est d’un esprit bien différent qui s’exprime à travers des péripéties, moins héroïques mais plus critiques. « C’est un film drôle, caustique, cruel, brillant, incisif » (Alain Paucard), où les beaux officiers chevaleresques laissent plutôt la place à de redoutables badernes, pas toutes invraisemblables, il faut en convenir. Les interprètes des personnages historiques, sont remarquables, particulièrement Trevor Howard en lord Cardigan et John Gielgud en lord Raglan. Quant à la France, malgré son rôle dans la guerre de Crimée, nos cinéastes n’ont jamais eu l’idée de lui consacrer un film.

LA CHARGE DE LA BRIGADE LEGERE

L’expédition du Mexique, une idée politique malheureuse mais une aventure dramatique colorée, offre tous les ingrédients de l’exotisme et du romantisme. Mais l’histoire tragique de Maximilien et Charlotte, l’épopée de Juarez, sont surtout racontées par des cinéastes hollywoodiens, parfois mexicains. Alors qu’un écrivain comme Jacques Perret a longtemps rêvé mais en vain de ce qu’aurait pu en faire un grand metteur en scène français…
Le titre le plus célèbre reste ici Juarez (1939) de William Dieterlé, d’après un livre de Franz Werfel qui fait d’ailleurs la part aussi belle à Maximilien (joué par l’acteur anglais Brian Aherne) qu’à son adversaire mexicain très bien interprété par Paul Muni, tandis que Bette Davis joue le rôle de l’impératrice Charlotte. Quant à Napoléon III et Eugénie, également très présents dans le film, ils empruntent les traits de l’acteur anglais Claude Rains et de l’actrice norvégienne Gale Sondergaard. Malgré ce cosmopolitisme très hollywoodien, le film, bien dirigé par le réalisateur allemand, présente une belle unité stylistique et reste une des représentations les plus abouties de la période. Le meilleur film, une pure fiction, jamais engendré par l’expédition du Mexique, reste le fameux Vera Cruz (1954) de Robert Aldrich avec Gary Cooper et Burt Lancaster. Les deux aventuriers sont tentés par le trésor qu’ils ont pour mission de convoyer pour le compte d’une comtesse française, protégée de l’aide de camp de Maximilien. Après maintes péripéties mouvementées et trahisons de toutes sortes, l’or convoité qui était destiné à acheter des armes pour les troupes de Maximilien revient au peuple mexicain grâce à la grandeur d’âme de l’ex-colonel sudiste (Gary Cooper bien sûr) qui s’est ressaisi à temps. Inutile de préciser que dans ce « chef-d’œuvre éblouissant » (Jacques Lourcelles), les Français ne sont pas flattés, particulièrement la comtesse Devarre (jouée par notre compatriote Denise Darcel), traîtresse par nature et par vocation. Mais les paysages mexicains sont si beaux, les acteurs si excellents et le cynisme des personnages si réjouissants que nous aurions mauvaise grâce d’en tenir rigueur à Robert Aldrich.

Vera Cruz

La dernière guerre, et la plus calamiteuse de Napoléon III, celle de 1870, n’a inspiré et c’est dommage, aucun grand cinéaste. Pourtant, quel beau film pourrait-on faire avec La Débâcle, de Zola ! A défaut, nous avons le modeste et sympathique Champ d’honneur (1987), de Jean-Pierre Denis, qui souffre malheureusement d’un manque évident de moyens et relègue la grande histoire à l’arrière-plan. Auparavant, nous avions eu Boule de suif (1945), de Christian-Jaque, d’après Maupassant avec des dialogues au vitriol d’Henri Jeanson, bourré d’allusions vengeresses à l’Occupation et à l’épuration récente, qui valurent au film un succès de circonstance. Là encore, la guerre et l’occupation prussienne apparaissent plutôt en toile de fond.
Curieusement, les Américains ont traité le même sujet l’année précédente dans Mademoiselle Fifi (1944), de Robert Wise, qui adaptait les deux mêmes nouvelles de Maupassant, avec Simone Simon dans le rôle de Boule de suif. Mais ce film américain est demeuré inconnu chez nous. Enfin, Sans Tambour ni trompette (1959), film pacifiste franco-allemand d’Helmut Kautner, se déroule dans les parages de Sedan. Malgré un bon scénario de Jean l’Hoste et une interprétation de Jean Richard et Hardy Kruger, cette sympathique comédie connut un échec complet. Sans doute le film arrivait-il encore un peu trop tôt, les Français n’étant pas encore mûrs pour la réconciliation avec l’ennemi traditionnel.
Le cinéma français n’offre pas de grande biographie consacrée à l’Empereur ni aux grands hommes du régime (et pourtant quel beau scénario que la vie de Morny !). Quant à l’impératrice Eugénie, un film lui a bien été dédié : il est espagnol, s’appelle Eugenia de Montijo (1944), est de José Lopez Rubio mais, comme la quasi-totalité du cinéma franquiste d’alors, il n’a jamais été montré en France.
Sacha Guitry, dans Si Paris m’était conté (1955), s’amuse à reconstituer le fameux tableau de Winterhalter montrant aux Tuileries l’Impératrice au milieu de ses dames d’honneur. Renée Saint-Cyr, entourée de Giselle Pascal (on l’entend chanter l’un des plus grands succès d’Offenbach, « Dites-lui », l’air de « La Grande Duchesse »), de Simone Renant, Françoise Arnoul et Odile Rodin, forment un aimable bouquet. Dans deux autres films antérieurs, Les Perles de la couronne (1937) et Remontons les Champs-Élysées (1938), bien que s’étant réservé le rôle de l’Empereur, Sacha n’en montre pas beaucoup plus : visiblement, le second Empire n’est pas sa période de prédilection. Dans Les Perles de la couronne, s’il y a même une réplique assez impertinente à propos de l’intelligence de Napoléon III, l’impératrice Eugénie y est infiniment mieux traitée. Disons que sur le second Empire, Guitry semble avoir partagé les préjugés et les humeurs de son temps, sévère pour Napoléon, affectueux pour Eugénie (comme le furent aussi Jean Cocteau, Lucien Daudet et beaucoup d’autres).

A défaut de film sur Napoléon, Eugénie ou même Morny, quels personnages contemporains ont retenu l’attention des cinéastes ? A vrai dire assez peu ? Pour Lesseps, les Américains seuls, réalisent Suez (Allan Dwan, 1938), un film truffé d’invraisemblances et d’erreurs historiques grossières où l’on voit Lesseps entreprendre son fameux canal pour se guérir d’un amour sans espoir pour Eugénie de Montijo… Triomphe de certains excès hollywoodiens et de l’optique Zanuck (producteur du film), portée à son paroxysme. Mais le cyclone, au moins, est magnifique…
Le fondateur de la Croix-Rouge, Henri Dunant, a droit à un film français de bonne facture, plus respectueux de l’Histoire : D’homme à hommes, signé Christian-Jaque (et Charles Spaak pour le scénario). Jean-Louis Barrault prête son expression tourmentée au héros tandis que Jean Debucourt, familier du rôle (qu’il joua trois fois) pose un Napoléon III d’une souriante majesté, moins plausible physiquement que moralement. Le film montre aussi bien la bataille de Solférino que le siège de Paris en 1870 et la reconstitution est soignée. Parmi les nombreuses biographies du cinéma français d’alors, celle-ci figure parmi les plus honorables.
On peut dire à peu près la même chose de Monsieur Fabre (1951), vie du célèbre entomologiste Jean-Henri Fabre filmée par Henri Diamant-Berger et interprétée avec beaucoup de conviction par Pierre Fresnay. Un des intérêts du film est de montrer les rapports du personnage central avec Napoléon III (dont Pierre Bertin propose une savoureuse composition) et Eugénie (interprétée par Espanita Cortez, fameuse danseuse espagnole d’après-guerre). Une mise en scène très impersonnelle fait du film, qui aurait pu en d’autres mains devenir un chef-d’œuvre, une demi-réussite. Ce n’est pas le même cas de La Castiglione (1953), de Georges Combret, biographie de la célèbre aventurière pauvrement réalisée, sans esprit ni imagination, totalement insignifiante à force de platitude.
Dix ans auparavant, les Italiens avaient déjà donné La Contessa Castiglione (1942), de Flavio Calzavara, avec la belle Doris Duranti dans le rôle central et des acteurs peu connus dans les autres, notamment EnzoBiliotti en Napoléon III et Maria Pia Spini en Eugénie. Mais ce film n’a jamais été montré en France et semble avoir disparu ; en tout cas, tous les historiens du cinéma l’ignorent.
Cora Pearl, autre aventurière célèbre dans la galanterie, est en 1942 également l’héroïne de Mam’zelle Bonaparte, de Maurice Tourneur, production française de la firme allemande Continental avec Edwige Feuillère (Cora Pearl), Aimé Clariond (Morny) et Guillaume de Sax (Napoléon Jérôme), film très médiocre qu’on peut oublier. Et voilà qui est encore plus vrai pour la célèbre histoire de la Savelli, Fanatisme (1934), de Gaston Ravel, seul film français de la star hollywoodienne Pola Negri, si archaïque qu’il semble dater d’avant 1914…

La passion de Bernadette de Jean Delannoy

En revanche, les saints ont un peu plus de chance que les hétaïres, le curé d’Ars avec Le Sorcier du ciel (1948), de Marcel Blistène, mais surtout sainte Bernadette avec Le Chant de Bernadette (1943), d’Henry King d’après Franz Werfel et où Jennifer Jones en jeune paysanne faisait merveille. Plus récemment encore, Bernadette (1987), de Jean Delannoy avec la jeune Sydney Penny, un film peu montré hors de Lourdes (où il est à l’affiche toute l’année depuis sa sortie) et dans lequel Michel Duchaussoy est un Napoléon III assez réussi. Le cinéma n’ignore pas la vie quotidienne des gens ordinaires, les faits sociaux et leur signification. Ainsi Les Petites Cardinal (1950), de Gilles Grangier d’après Ludovic Halévy, ou les différentes versions de Nana, de Zola. On retrouve toujours ce souci de vérité sociale et historique dans Au Bonheur des dames, du même Zola, réalisé par André Cayatte en 1942 et qui montre l’avènement des grands magasins et l’écrasement du petit commerce au temps de M. Boucicaut. Enfin, La Trace (1983), de Bernard Favre, auquel Bertrand Tavernier a collaboré, est une intéressante évocation documentaire et détaillée de la société rurale savoyarde vers 1860. A travers l’histoire d’un colporteur apparaissent déjà les problèmes de l’industrialisation naissante et de l’exode rural.
La peinture la plus convaincante de la société française sous le second Empire dans une petite ville de province reste l’œuvre de Claude Autant-Lara avec ses Lettres d’amour (1942). Dans une modeste préfecture, on voit s’affronter sur fond de rivalités amoureuses la « société » (les riches aristocrates) et la « boutique » (la bourgeoisie commerçante).
Préfet, substitut, vieux marquis, maîtresse de poste, tout un petit monde d’une vérité étonnante s’y démène sous la caméra attentive et agile d’un Autant-Lara jamais mieux inspiré et dont la verve satirique trouve ici à s’exercer, sans la noirceur qui plus tard la rendra parfois un peu pesante. Au dénouement, l’apparition de Napoléon III (Jean Debucourt) permet de rendre justice à chacun et le film s’achève sur un superbe quadrille des lanciers où les deux clans se font face. C’était l’apothéose de la « fête impériale », derrière laquelle les antagonismes sociaux continuent de couver. Ce divertissement, d’une intelligence pétillante, représente fort justement la société française du second Empire. Il est seulement dommage que cet effort et cette réussite soient restés ainsi isolés.

Article de Philippe d’Hugues paru dans le numéro spécial n°37 de la revue Historia de septembre-octobre 1995.

A compléter par :

- liste des films en rapport avec le second Empire ;
- page sur le téléfilm de Jean Delannoy traitant du coup d'État.