Photomontage représentant les ministres du 2 janvier 1870 entourant Napoléon III

Au niveau international, Napoléon III avait subi des échecs qui avaient terni son prestige : il avait fallu liquider la désastreuse aventure mexicaine ; il fallait gérer les conséquences des victoires militaires de la Prusse et de sa montée sur la scène européenne. La réputation du premier ministre prussien Otto von Bismarck, avait grandi et celui-ci se posait en rival heureux de l'empereur des Français. Depuis le "coup de tonnerre de Sadowa" (juillet 1866), Napoléon III avait perdu la main. Bismarck avait écarté habilement ses demandes de "pourboires" concernant le Luxembourg, la rive gauche du Rhin, la Belgique.
La position de la France en Europe avait reculé. Fallait-il laisser la Prusse réaliser sous sa direction l'unité allemande ? Cette grave question et quelques autres avaient favorisé les progrès des oppositions. Aux élections législatives de 1869, elles avaient emporté tous les sièges à Paris où avaient été élus des jeunes gens qui se firent bientôt un nom dans l'Histoire, Jules Ferry et Léon Gambetta. Adolphe Thiers, un septuagénaire alerte et combatif, avait dressé la liste des fautes à ne pas commettre et dans son salon de la place Saint-Georges, on se pressait pour entendre l'oracle. Au Corps législatif, les bonapartistes autoritaires, que l'on appelait les Mamelucks, avaient perdu la majorité. Entre eux et les républicains irréconciliables flottait une masse fluide de députés, le Tiers Parti, parmi lesquels se distinguait Emile Ollivier. Cet ancien opposant républicain s'était rapproché du régime, il pensait avoir converti Napoléon III au libéralisme parlementaire et croyait que son heure était venue.
Après plusieurs mois d'hésitations, Napoléon III, contre l'avis de la plupart de ses proches, décida de tenter l'expérience. Il accepta la démission du vice-empereur, le fidèle ministre d'Etat Eugène Rouher, et appela Emile Ollivier aux Affaires. Le député du Var forma un ministère appuyé sur le centre droit et le centre gauche ; il demanda et obtint un vote de confiance du Corps législatif. C'est pourquoi on peut parler d'un Empire parlementaire. Napoléon III ne s'était pas pour autant dessaisi du pouvoir car les ministères militaires et les Affaires étrangères restaient son domaine réservé. L'Empereur avait abandonné à Emile Ollivier le soin d'affronter les parlementaires et de répondre à l'opposition. Celle-ci se sentait le vent en poupe ; la presse, qui avait retrouvé une liberté presque totale, multipliait les critiques et les attaques. Un journaliste républicain, Victor Noir, avait été assassiné par un parent de l'Empereur, le prince Pierre Bonaparte ; ses obsèques s'étaient achevées par des manifestations tumultueuses, et le procès de l'assassin était devenu celui de la famille et du régime. Cette agitation parisienne a parfois été majorée ; dans ses profondeurs le pays restait paisible et les paysans continuaient de soutenir le régime ; dans les élites bourgeoises qui étaient politiquement divisées, il en allait autrement et républicains et royalistes libéraux donnaient le ton. Napoléon III, qui luttait contre eux depuis toujours, jugea indispensable de se retremper dans le suffrage universel. Pour déjouer les calculs ou les espérances de ses adversaires, il décida d'utiliser l'arme absolue du régime, la consultation directe de la population par plébiscite.

Contrairement aux légendes, il n'en avait pas abusé car le dernier plébiscite, celui qui avait rétabli l'Empire, avait eu lieu en novembre 1852 ! Malgré les réserves d'Ollivier et le refus de deux ministres, Daru et Buffet (qui démissionnèrent), Napoléon III lança l'opération en demandant l'approbation d'un sénatus-consulte ainsi rédigé : "Le peuple français approuve-t-il les réformes libérales accomplies par l'Empereur depuis 1860 ?" Cette habile question prenait en compte l'évolution du régime et semblait définitivement rompre avec son orientation autoritaire. Seuls les républicains et les royalistes de conviction invitèrent à voter "non". La réponse du pays, conforme à l'intuition de Napoléon III, fut massivement positive. L'Empereur avait repris confiance. "J'ai mon chiffre", se serait-il exclamé, comparant les 7 350 000 "oui" obtenus le 8 mai 1870 aux 7 824 000 du 21 novembre 1852. L'Empire était refondé une seconde fois et relégitimé par le suffrage universel. Napoléon III pouvait espérer une vieillesse heureuse et assurer l'avenir de son fils, le Prince impérial, qui n'avait que 14 ans. Certes le total des "non" était passé de 253 000 en 1852 à 1 538 000 en 1870 et plusieurs grandes villes, dont Paris qui n'avait jamais aimé Napoléon III, avaient donné la majorité au "non". Les oppositions affaiblies étaient si découragées qu'un républicain se serait écrié : "Voilà l'Empire fondé une nouvelle fois pour vingt ans !"

Proclamation des résultats du plébiscite du 8 mai 1870. Daudenarde, (c) Photo RMN

Napoléon III remania le ministère Ollivier dans un sens personnel, et appela aux Affaires étrangères le duc de Gramont jusque-là ambassadeur à Vienne. Etait-ce l'annonce d'une présence plus active dans les affaires européennes et notamment allemandes ? Napoléon III n'allait-il pas chercher à prendre une revanche sur Sadowa et entraver le projet d'unité de l'Allemagne sous la direction de la Prusse ? C'était le sentiment de Bismarck qui constatait que depuis 1867 l'unité marquait le pas. Ne serait-il pas opportun de faire trébucher Napoléon III avant qu'il fût trop tard ? Le 3 juillet 1870 on apprenait à Paris par une dépêche d'agence que le prince Léopold de Hohenzollern, un parent du roi de Prusse Guillaume Ier, était de nouveau prétendant au trône d'Espagne. Déjà en janvier le nom de ce prince avait été avancé ; devant l'opposition de la France il avait retiré sa candidature. Pourquoi ce rebondissement imprévu de l'affaire espagnole ? Fallait-il y voir la main de la Prusse et de son premier ministre Bismarck ? Les journaux de Paris franchirent vite le pas et, avec une indignation véhémente, exigèrent le retrait immédiat du prince de Hohenzollern. Sur le fond des choses, sans connaître le dessous des cartes, ils ne s'étaient pas trompés. Le 5 juillet, devant le Corps législatif, le duc de Gramont, ministre des Affaires étrangères, formula la même exigence au nom du gouvernement impérial. C'était le début d'une crise franco-prussienne qui, en moins de quinze jours, allait déboucher sur une guerre entre les deux pays.
Il est indispensable de cerner le rôle personnel de Napoléon III. Quelles responsabilités porte-t-il dans cet enchaînement qui allait précipiter le pays dans une guerre, et le régime à sa perte ? Napoléon III passait l'été à Saint-Cloud avec l'Impératrice ; son état de santé s'était dégradé ; l'infection urinaire qui le tourmentait depuis plus de cinq ans s'était réveillée ; les crises l'épuisaient et il calmait ses souffrances avec des médicaments opiacés qui émoussaient son énergie et sa capacité de décision. Napoléon III fut surpris par le rebondissement imprévu de l'affaire espagnole. Depuis 1866, il rencontrait à chaque pas la Prusse et Bismarck sur son chemin. Fallait-il cette fois-ci vider l'abcès une fois pour toutes en remportant un succès incontestable sur la Prusse ? Si la victoire diplomatique échappait à la France, fallait-il aller jusqu'à la guerre ? Au fond de lui-même Napoléon III redoutait la guerre sans toutefois l'exclure si la Prusse poussait la France à bout. En juillet 1866, il avait refuser d'en prendre le risque ; la Prusse avait gagner sur toute la ligne et Napoléon III avait laissé faire. On le lui avait ensuite reproché. Il en avait tiré les conséquences en essayant de renforcer l'armée ; il s'était alors heurté à l'opposition résolue des parlementaires, soutenus par les élites du pays, et avait dû largement renoncer. Dans l'hypothèse d'une nouvelle "provocation" de la Prusse, l'opinion publique française, opposition républicaine comprise, suivrait l'Empereur s'il faisait preuve de fermeté.
Dans un premier temps le gouvernement français demanda le retrait de la candidature du prince; il obtint satisfaction. Ce premier succès l'encouragea à exiger plus, une confirmation écrite du roi de Prusse ; c'était le sens de la fameuse démarche entreprise le 13 juillet par l'ambassadeur Benedetti auprès de Guillaume Ier qui prenait les eaux à Ems.

Entrevue d'Ems entre Guillaume Ier et  Benedetti

Sur ce point capital, non seulement Napoléon III a donné son accord aux instructions adressées par Gramont à l'ambassadeur, mais encore il les a durcies. Sa responsabilité était donc engagée dans le processus fatal. En effet, si le roi de Prusse refusait, comme on pouvait le prévoir, Napoléon III pouvait faire deux réponses. Ou il décidait de s'en tenir là, c'était une blessure d'amour-propre, peut-être un nouveau recul français. Ou au contraire il relevait le défi, alors il risquait la guerre et se plaçait en position d'agresseur. Bismarck escomptait la seconde, et il a réussi au-delà de toute espérance !
Plusieurs conseils des ministres se réunirent à Saint-Cloud ou aux Tuileries les 13, 14 et 15 juillet. Le 14, on tira les conséquences du refus de Guillaume Ier. Napoléon III, hésitant et conscient des risques, se laissa forcer la main par Gramont et les bonapartistes autoritaires, et permit aux ministres de demander les crédits de guerre au Corps législatif. Il avait penché dans le camp de la guerre. Chauffée par la presse, l'opinion parisienne, très antiprussienne, était préparée aux solutions les plus extrêmes. A l'annonce du vote on cria sur les boulevards : "A Berlin ! A bas Bismarck !" Même si la province était en retrait par rapport à cette poussée passionnelle, Napoléon III était en phase avec les sentiments du pays. Etait-ce pour cette raison qu'il s'était laissé engager dans la voie de la guerre, permettant à Bismarck de rétablir miraculeusement la situation à son profit ? D'autres éléments entrèrent aussi en ligne de compte : conviction que la guerre serait courte et victorieuse ; conviction que l'Autriche et l'Italie se rangeraient aux côtés de la France : espoir que les Etats allemands du sud ne prendraient pas le parti de la Prusse. Peut-être faut-il aussi faire une part à la lassitude, au coup de dé, au côté joueur de l'Empereur, à l'abandon au destin ? Avec un personnage aussi complexe et secret que Napoléon III, il est impossible de dire avec certitude les motifs précis de sa décision. En tout cas il faut écarter une fois de plus une légende tenace : la fameuse dépêche d'Ems fabriquée par Bismarck et qui fit l'effet, comme celui-ci l'espérait, "du chiffon rouge sur le taureau gaulois", ne fut pas la cause de la guerre car elle fut connue à Paris alors que la décision fatale était déjà prise. Elle servit à la justifier ; elle apportait la preuve irréfutable que Bismarck avait "provoqué" la France et que la guerre était la seule réponse digne à une telle provocation.

Dans les jours qui suivirent (la guerre fut déclarée officiellement le 19 juillet), Napoléon III resta prostré à Saint-Cloud alors qu'aux frontières du nord-est se préparait la mobilisation des armées françaises. Une à une ses illusions s'envolèrent : les Etats allemands du sud se joignirent immédiatement à la Prusse car c'était la nation allemande qui était attaquée par la France ; l'empire austro-hongrois gardait une neutralité prudente ; l'Italie, la soeur latine que Napoléon III avait beaucoup aidée, se dérobait aussi... Non seulement Napoléon III se lançait sans allié dans une guerre mais encore en Grande-Bretagne, en Belgique, en Russie, on le rendait responsable de cette guerre ; il avait troublé la paix de l'Europe ; il avait laissé percer des visées annexionnistes sur la Belgique et la Rhénanie. Dans les journaux anglais, auxquels Bismarck fournissait des documents, on disait qu'il chaussait les bottes conquérantes de la Grande Nation et de Napoléon Ier. C'était donc un homme dangereux.
Malgré un état de santé précaire et des capacités militaires dont la guerre d'Italie avait déjà prouvé la médiocrité, Napoléon III décida de prendre lui-même le commandement en chef des armées. Un Bonaparte pouvait-il se dérober à ce devoir ?
Accompagné du Prince impérial, il quitta Saint-Cloud au matin du 28 juillet après avoir confié la régence à l'impératrice Eugénie. Le soir il arriva morose et fatigué dans la place de Metz où s'effectuait la concentration des armées françaises. Il se rendit à la préfecture où il établit son quartier général. Il souffrait beaucoup, pouvait à peine se tenir à cheval. Il se déplaça peu et se montra à peine en public. Le lendemain de son arrivée, il réunit les principaux généraux et après avoir constaté les retards dans la concentration et l'approvisionnement de ses armées, il décida d'ajourner l'offensive initialement prévue en direction du Rhin et du Main. Une petite opération d'un jour sur Sarrebrück - une simple canonnade au cours de laquelle le Prince impérial reçut le baptême du feu - fut montée en épingle par les journaux de Paris qui parlèrent de la "victoire de Sarrebrück".
Ne voyant pas venir l'ennemi, l'état-major prussien (Moltke, Guillaume Ier attendaient à Mayence) décida d'avancer prudemment ses armées vers la frontière. En position offensive, celles-ci accrochèrent les Français le 6 août en Lorraine à Forbach-Spicheren, en Alsace à Woerth-Froeschviller. Le premier combat, un revers sérieux bien que de portée limitée, obligea l'armée du Rhin à se replier, le second combat fut une grave défaite qui entraîna l'abandon de l'Alsace et l'invasion du nord de la Lorraine.

Bataille de Forbach-Spicheren

Dans la soirée le télégraphe apporta à la préfecture de Metz une succession de mauvaises nouvelles. L'Empereur était atterré ; au début de la nuit, il alla jusqu'à Faulquemont puis revint prostré. Il donna à Mac-Mahon l'ordre de ramener les débris de l'armée d'Alsace au camp de Châlons. De son côté l'armée du Rhin refluait sur Metz. La France était ouverte à l'invasion, la place de Metz était menacée, l'Empereur était hors d'état d'exercer le commandement militaire. En quelques jours, tout avait tourné à la catastrophe. Emile Ollivier et l'Empire parlementaire étaient balayés.
A Paris, Eugénie formait de sa propre autorité un nouveau gouvernement avec les bonapartistes autoritaires et pressait son époux de se démettre de son commandement. Le 12 août, il finit par céder et transmit au maréchal Bazaine - celui qui était encore "le glorieux Bazaine" - le commandement en chef de l'armée du Rhin ; il lui donnait alors un dernier ordre : replier cette armée intacte de 170 000 homme sur Châlons par la seule route encore libre, celle de Verdun. Pour sa part, Napoléon III décida de le précéder. En passant vers Gravelotte, son escorte essuya quelques coups de feu d'éclaireurs prussiens. De Verdun, il monta dans un wagon de troisième classe pour gagner Mourmelon où il retrouva Mac-Mahon, le prince Napoléon et le général Trochu, ces deux derniers arrivés de Paris. Pendant ce temps se déroulaient les batailles autour de Metz à la suite desquelles l'armée de Bazaine se trouva encerclée dans la place.
A Mourmelon, Napoléon III prit conscience qu'il n'était plus rien. Il avait perdu tout pouvoir militaire et politique. L'Impératrice lui interdisait de rentrer à Paris. Un Napoléon pouvait-il revenir dans sa capitale autrement que victorieux ? La chance l'avait abandonné et on le rendait responsable des défaites et de l'invasion du pays. Il était dépouillé de tout. C'était déjà la déchéance. Inutile pour inutile, il décida de rester avec Mac-Mahon, qui tolérait sa présence. Avec les débris de l'armée d'Alsace et quelques autres unités, celui-ci avait reformé une armée dite de Châlons.
Destinée initialement à protéger Paris, cette armée fut envoyée par le gouvernement vers le nord avec mission de retrouver Bazaine. En effet, on croyait que, dont on était sans nouvelles, avait quitté Metz et se dirigeait vers Montmédy. Dans les bagages de Mac-mahon, Napoléon III quitta le 21 août le camp de Châlons. Les cahots de la voiture accentuaient ses souffrances. Ceux qui l'aperçurent furent frappés par son teint blafard, son regard cireux et son air absent. Il avait le pressentiment qu'on allait vers une catastrophe, il donnait son avis ; on ne l'écoutait plus. Avant qu'il fût trop tard, il prit soin d'éloigner son fils. Le 31 août l'armée de Mac-Mahon, talonnée par les prussiens, arriva à Sedan. Napoléon III passa la nuit à la sous-préfecture.
Au petit matin du 1er septembre, alors que les combats s'engageaient au nord-est de Sedan, il se rendit sur le champ de bataille, bravant le danger, cherchant, semble-t-il, la mort. Mais aucune balle perdue ne voulut de lui et il entra épuisé vers midi dans la ville ; il avait compris que la défaite était inéluctable et que toute résistance serait vaine et inutilement sanglante.

Malgré le refus du nouveau commandant en chef le général Wimpffen, qui avait succédé à Mac-Mahon blessé le matin, il fit hisser le drapeau blanc pour demander aux Prussiens un cessez-le-feu. En fin de soirée un officier prussien de haut rang, Bronsart von Schellendorff, vint à Sedan préparer la rencontre des commandants en chef. Avec étonnement il apprit la présence de Napoléon III dans la place, présence que les dirigeants prussiens ignoraient. Ceux-ci furent stupéfaits d'apprendre que l'Empereur remettait son épée entre leurs mains. A la négociation nocturne entre Français et Prussiens, Napoléon III ne participa pas. Il était sans illusions et demanda que, malgré la dureté des conditions, la convention de capitulation fût signée. Le 2 septembre au petit matin, il quitta Sedan à la rencontre de Bismarck ; il l'attendit tassé, voûé et songeur en fumant cigarette sur cigarette, devant la maison d'un tisserand de Dugny. Rencontre étrange et dépourvue de protocole entre l'Empereur vaincu et le futur chancelier de l'Empire allemand. Ils parlèrent dans une pièce modeste du premier étage. Napoléon III n'avait aucun mandat pour négocier au nom de la France ; il remettait seulement sa propre épée. Il attendait avec résignation et courage les ordres des vainqueurs. Puis il fut conduit auprès de Guillaume Ier qui le reçut brièvement au château de Bellevue. Il lui assigna comme lieu de captivité le château de Wilhelmshöhe près de Cassel en Westphalie où avait vécu jadis son oncle le roi Jérôme.

Pendant qu'avec quelques familiers Napoléon III gagnait par la Belgique la terre d'exil, les soldats de Sedan désarmés furent parqués dans une presqu'île marécageuse de la Meuse où ils croupirent deux ou trois semaines dans la boue, affamés ; puis ils furent dirigés jusqu'à Pont-à-Mousson où les attendaient des wagons de marchandises qui les conduisirent vers les camps ouverts à la hâte en Allemagne.
A Paris, la nouvelle du désastre de Sedan fut connue confidentiellement le 2 ; elle se diffusa comme une traînée de poudre le 3 septembre. Le 4 au matin, la capitale était en effervescence ; les lieux publics étaient assiégés par une foule hostile qui réclamait la déchéance du vaincu de Sedan. Au Corps législatif, les députés cherchaient à préserver les intérêts du Prince impérial. La passion populaire antibonapartiste fut telle qu'ils furent contraints de voter la déchéance de l'Empereur et de la dynastie.

Envahissement du Corps législatif le 4 septembre 1870

Quant à l'impératrice Eugénie, elle put quitter à temps le palais des Tuileries avant que la foule l'envahît et le pillât. Avec l'aide d'Evans, le dentiste américain qui l'avait recueillie, elle gagna Deauville où un yacht la conduisit en Angleterre. A l'Hôtel de Ville, Léon Gambetta proclamait la République, et un gouvernement provisoire dit de Défense nationale, composé des députés républicains de la capitale, se formait sous la présidence du général Trochu, gouverneur militaire de Paris. Pour Napoléon III qui avait fondé son action sur la gloire nationale et les succès en politique extérieure, la défaite militaire fut fatale. Il n'avait pas su ou pu désamorcer le piège tendu par Bismarck ; il avait déclaré la guerre, il avait perdu. En quelques jours avaient été effacés les millions de voix du plébiscite de mai 1870. Aux yeux de l'Histoire il était devenu le vaincu de Sedan bien qu'il n'eût joué aucun rôle dans les décisions absurdes qui conduisirent l'armée de Mac-Mahon à Sedan. Avant sa déchéance formelle et légale, Napoléon III avait déjà été dépouillé par les siens de ses pouvoirs militaires et politiques. L'homme qui, le 2 septembre, se présenta devant Bismarck et Guillaume Ier était un vieillard malade et seul. Quel contraste avec le souverain qui avait présidé le congrès de Paris et reçu avec faste ses homologues à l'Exposition universelle de 1867 !
L'Empereur déchu passa quelques mois de captivité en Westphalie. Quand il fut libéré, il était hors de question de rentrer en France ; il demanda l'hospitalité à la Grande-Bretagne où il avait vécu avant 1848 et où il rejoignit le 20 mars 1871 l'Impératrice et son fils. Avec sa famille, il s'établit à Camden place, un manoir situé à Chislehurst dans la banlieue de Londres. Il avait toujours foi dans son étoile et pensait que les Français le rappelleraient. Mais il fallait d'abord rétablir sa santé et guérir ce mal qui le torturait depuis des années. Les médecins anglais qui le soignaient décidèrent de procéder à la fragmentation de l'énorme calcul qui encombrait sa vessie. Le malade était si affaibli qu'il ne put résister à trois interventions successives. Il mourut en exil le 9 janvier 1873. Il n'avait pas encore 65 ans.

Article de François Roth paru dans le numéro spécial n°37 de septembre/octobre 1995 du magazine Historia.

A lire :

F. Roth, La guerre de 70, Fayard, 1990.
S. Audouin-Rouzeau, 1870, la France dans la guerre, Armand-Colin, 1989.