Le commandant Berbegier à Saint-Privat. Detaille, (c) Photo RMN

"L'Empire, c'est la paix", proclamait Louis Napoléon Bonaparte avant de devenir empereur. Mais comment pouvait-il tenir parole alors qu'il voulait réviser l'ordre européen issu du congrès de Vienne de 1815 et revoir selon les "frontières naturelles" et les "nationalités" la carte du Vieux Continent ? Faute d'avoir su résoudre ces contradictions, l'Empire conduisit à la guerre et, au bout du compte, au désastre de Sedan.
Lorsqu'il accède au trône, après le coup d'Etat, Napoléon III a devant les yeux un continent qui ressemble, à peu de chose près, à ce qu'il était en 1815, au terme de l'aventure mégalomane de son oncle. A l'exception des jeunes et des vieilles nations la Grèce, la Belgique, la France, l'Angleterre, l'Espagne et le Portugal, l'Europe est soit fragmentée en espaces infranationaux (ainsi en est-il des trente-neuf "Etats" allemands de la "Confédération germanique" créée par le congrès de Vienne, et des royaumes, villes et principautés de la péninsule Italienne) ou supranationaux (la Russie, l'Autriche, l'Empire ottoman, etc.).
Or Napoléon III récuse ce découpage qui présente, à ses yeux, deux défauts majeurs. Tout d'abord, l'ordre de Vienne a été conçu par les vainqueurs de son oncle pour tenir le pays en lisière. En second lieu, il méconnaît le principe des nationalités dont Louis Napoléon attend à la fois la libération des peuples opprimés et un nouvel équilibre assurant la paix et la prépondérance française.
Pour réviser les décisions entérinées en 1815, l'Empereur compte d'abord sur le consentement des puissances européennes. Il espère être en mesure d'organiser des réunions internationales qui "lui (permettront) de se distinguer en prenant un minimum de risques"[1]. Il ne voit pas que "cette grande pensée qui fut jadis une utopie", comme il le déclare au Sénat, doit le rester longtemps encore. Mais, comme il apparaît impossible de détruire l'ordre de Vienne par la négociation, c'est bien par la guerre que l'Empereur doit en passer, non parce qu'il la provoque (sauf en 1870) mais parce qu'il l'accepte, en rêvant toujours qu'il en ira autrement ensuite.

Prise de Malakoff. Yvon, (c) Photo RMN

C'est dans les Balkans que retentissent les premiers coups de canon. L'Empire turc, déjà malade, craque sous les pressions des peuples slaves et orthodoxes soucieux de secouer ce joug et de s'ériger en nations indépendantes. La Russie attend de la nouvelle donne qui s'ébauche l'accès à la Méditerranée ; l'Angleterre s'y oppose pour protéger sa "route des Indes". Soucieux de gloire militaire et de partenariat diplomatique, Napoléon III conclut alors une entente avec le Royaume-Uni destinée à soutenir l'Empire ottoman contre le tsar. Il voit là une occasion d'affaiblir la Russie, l'un des principaux garants de l'ordre de Vienne, et de casser la Sainte Alliance (Autriche, Russie, Angleterre) jadis scellée contre son oncle.
En mars 1854 débute donc la guerre de Crimée, dont le point culminant est le siège de Sébastopol. La ville tombe après un an de lutte, en septembre 1855 ; le tsar est vaincu. Le 25 février 1856 s'ouvre le congrès de Paris. Le Piémont - allié des vainqueurs - y dénonce la soumission indue de l'Italie à l'Autriche des Habsbourg, cause nationale qui ravit un ancien carbonaro tel que Louis Napoléon Bonaparte.
Dès lors, ce dernier ne peut que s'engager aux côtés de la petite monarchie décidée à réaliser l'unité de l'Italie sous sa direction. Cette cause a pour lui tous les avantages : affaiblir l'Autriche qu'il déteste ; faire prévaloir le principe de l'autodétermination nationale auquel il croit ; recevoir quelques pourboires pour son aide aux révoltés. Quand il rencontre, le 21 juillet 1858, à Plombières, dans les Vosges, où il prend les eaux, le comte de Cavour, premier ministre du Piémont, l'accord est scellé : la France est prête à intervenir pour favoriser l'unité de l'Italie du Nord, en chassant les Hasbourg de la Lombardie et de la Vénétie ; en échange de quoi Nice et la Savoie reviendront à la France, et Clotilde, la pieuse fille du roi Victor-Emmanuel II, épousera le prince Napoléon, cousin de l'Empereur. Aussi, lorsque l'Autriche, cédant à diverses provocations, déclare la guerre au Piémont en mai 1859, Napoléon III, d'abord effrayé de sa propre audace et après avoir proposé un congrès dont personne ne veut, décide-t-il d'entrer dans la guerre. Les victoires se succèdent : Magenta (4 juin), Solférino (24 juin). Mais ces batailles gagnées à l'arraché, au prix de lourdes pertes, recèlent plus de dangers que de promesses. En Italie, on se soulève contre le pape, ce qui mécontente les catholiques français ; en Allemagne, on s'inquiète du bellicisme napoléonien au point qu'une intervention prussienne aux côtés de l'Autriche est à craindre.
L'Empereur négocie alors avec celle-ci un armistice : en novembre 1859, la paix de Zurich donne la Lombardie au Piémont, mais la Vénétie reste autrichienne et le pape retrouve le pouvoir sur ses États. Certes, la France finit par obtenir Nice et la Savoie en mars 1860, mais elle ne peut développer son influence dans la Péninsule. En outre, la Grande-Bretagne, inquiète, considère ces annexions comme le début d'une phase de conquêtes napoléoniennes dont elle ne veut pas. Enfin, alors que l'unité italienne aboutit en 1861, la question romaine altère gravement les relations franco-italiennes : l'Empereur refuse l'annexion du réduit papal car Pie IX est le parrain du Prince impérial et les catholiques français s'insurgeraient contre un abandon du souverain pontife.

Napoléon III à Solférino. Janet-Lange, (c) Photo RMN

A la même époque, le sentiment national allemand renaît, soutenu par les visées prussiennes d'une unité désormais envisageable. Ce n'est évidemment pas Napoléon III qui a suscité la fièvre nationale allemande. Passionnelle, romantique, elle est antifrançaise depuis les combats de 1812-1813 et la crise du Rhin de 1840[2]. Mais l'activisme politico-militaire de l'Empereur la nourrit de nouveau, au moment même où le chancelier Bismarck, convaincu que l'unité peut se faire autour de la Prusse, guette le moment propice pour agir.
Or, en ce début des années 1860, Napoléon III ne voit pas venir ce bouleversement pour la donne géopolitique de l'Europe. Pire encore, son attachement au principe des nationalités le pousse à accepter l'éventualité de l'unification allemande, allant pourtant à l'encontre de la politique menée depuis Richelieu et le traité de Westphalie (1648) : éviter la naissance d'un ensemble allemand unifié au cœur de l'Europe. Lorsqu'en 1815, à Vienne, s'était posé à nouveau le problème des territoires germaniques libérés de la domination napoléonienne, l'Autriche - qui savait ne pouvoir unifier ces Etats à son profit - comme la France - qui refusait la perspective de leur réunion dans un Etat-nation - avaient considéré, avec la Russie, que, s'il n'était pas possible de maintenir le morcellement de 1648 (plus de trois cents souverains), il convenait cependant de conserver un émiettement minimum.
Face à l'hypothèse d'une unité allemande, tous partagent à Vienne les craintes de Talleyrand : "Qui peut prévoir si une masse comme celle des Allemands, rassemblés en un tout, devenait agressive ? Qui peut dire où s'arrêterait un tel mouvement ?" Lorsque celui-ci prend corps, cinquante ans plus tard, Napoléon III est partagé entre les intérêts de la France (maintenir une Allemagne divisée), et sa passion des nationalités. Il écrit en 1860 : "La Prusse incarne la nationalité allemande, la réforme religieuse, le progrès du commerce, le constitutionnalisme libéral. Elle est la plus grande des véritables monarchies allemandes, elle a plus de liberté de conscience, est plus éclairée, accorde plus de droits politiques que la plupart des autres États allemands "[3].
Ceci le conduit à une neutralité bienveillante quand se prépare l'affrontement décisif entre ce pays et l'Autriche. A l'ambassadeur de Prusse à Paris, il déclare en 1866 : "Je vous demande de dire au roi de Prusse qu'il peut toujours compter sur mon amitié. En cas de conflit entre la Prusse et l'Autriche, j'observerai la neutralité la plus absolue. Si le conflit devait prendre des dimensions qu'on ne peut encore prévoir, je suis convaincu que je pourrais toujours parvenir à un accord avec la Prusse dont les intérêts dans un grand nombre de questions sont identiques à ceux de la France, alors que je ne vois aucun terrain sur lequel je puisse m'entendre avec l'Autriche."
Ces messages incitent Bismarck à entreprendre la guerre contre son voisin en sachant que personne ne volerait au secours des Habsbourg. Bien sûr, il y a de la part de Napoléon III des arrière-pensées : si la Prusse est défaite, la France peut intervenir pour la sauver et en retirer les bénéfices ; à l'inverse, si l'Autriche est vaincue, l'Empereur espère obtenir des "pourboires" pour prix de sa neutralité.
Il n'entend pas la prophétie de Thiers, prononcée à l'Assemblée le 3 mars 1866 : "On verra (si la Prusse bat l'Autriche) refaire un nouvel Empire germanique, cet empire de Charles Quint qui serait bien près de notre frontière, qui la presserait. Vous avez le droit de résister à cette politique au nom de l'intérêt de la France, car la France est trop considérable dans le monde pour qu'une révolution pareille ne la menace pas gravement. Et lorsqu'elle a lutté pendant deux siècles pour détruire ce colosse, elle se refuse à le voir se réédifier sous ses yeux." Lorsque l'Empereur, en réponse, fait dire à Thiers : "Je déteste les traités de 1815", l'inévitable est engagé.
Personne ne peut enrayer la mécanique de guerre. Le 3 juillet 1866, à Sadowa, la Prusse de Guillaume Ier écrase l'empire des Habsbourg. Certes, l'Italie obtient la Vénétie comme le voulait Napoléon III, mais surtout l'Autriche est chassée d'Allemagne, son vainqueur annexant le Holstein, le Hanovre, la Hesse-Cassel, le Nassau et Francfort, soit quatre millions d'habitants ; Il forme avec la Saxe et vingt et un petits Etats une puissante "confédération d'Allemagne du Nord". Enfin, si les Etats du Sud restent indépendants, ils nouent des accords de défense avec la Prusse et entrent dans l'association douanière des Etats allemands, le Zollverein. L'onde de choc de Sadowa en Europe est donc considérable : l'ordre de Vienne est détruit, l'Autriche refoulée vers les Balkans où elle va affronter la Russie et l'Angleterre, ce qui l'obligera à s'allier avec son vainqueur prussien.
Mais Sadowa a aussi une conséquence outre-Atlantique : elle provoque l'échec de ce qu'Eugène Rouher appelait "la plus grande pensée du règne", l'aventure mexicaine de Napoléon III. En effet, ce dernier a engagé la France, depuis 1858, dans le projet d'un empire latin d'Amérique dont le but serait de fédérer, sous son égide, les ambitions mondialistes des autres pays européens. Il s'agit aussi de faire pièce à l'émergence de la puissance des Etats-Unis en Amérique centrale et de mettre la main sur les richesses agricoles et minières du Mexique - l'Empereur envisage également de faire creuser un canal dans l'isthme de Panama pour stimuler le commerce.

Siege de Puebla. Beauce, Versailles, (c) Photo RMN

En novembre 1861, Français, Espagnols et Anglais débarquent à Vera Cruz pour s'opposer à l'arrêt du paiement des dettes mexicaines, décidé par le président nouvellement élu, Benito Juarez. Dès avril 1862, toutefois, Espagnols et Britanniques se retirent. La France seule mène la guerre, la gagne et, le 10 avril 1864, installe sur le trône du Mexique l'archiduc Maximilien, frère de l'empereur d'Autriche François-Joseph. Mais la guérilla s'organise autour du président renversé. De plus, les Etats-Unis voient d'un mauvais oeil la présence européenne à leur porte : ils soutiennent donc Juarez politiquement, lui fournissent de l'argent et des armes. Maximilien ne tient plus que grâce à l'appui des militaires français.
Cependant, après Sadowa, Napoléon III ressent la nécessité de regrouper ses troupes en France. Il décide le rapatriement du corps expéditionnaire en février 1867. Submergé par la rébellion, l'empereur du Mexique est alors défait puis fusillé le 19 juin 1867. Le désastre aliène à Louis Napoléon l'opposition libérale qui lui reproche le coût de l'opération (336 millions de francs et 6 000 soldats tués), tandis que François-Joseph, ulcéré par l'abandon de Maximilien, se détourne définitivement de la France et s'allie à Guillaume Ier.
L'humiliation mexicaine ramène Napoléon III à ses préoccupations européennes. Il ne peut que constater son isolement. Tandis que la Prusse s'étoffe, l'Autriche et la Russie - qui reproche à la France le soutien apporté à la révolte polonaise contre le tsar en 1863 - lui tournent le dos. Quant à l'Angleterre, elle se méfie de Louis Napoléon Bonaparte, craignant qu'il ne veuille annexer le Luxembourg et la Belgique.
Dès lors, l'équilibre européen bascule en défaveur de la France. Bismarck, qui a refusé, après Sadowa, de satisfaire les demandes françaises (annexion de la rive gauche du Rhin le 5 août 1866, de la Belgique et du Luxembourg le 20 août 1866) en échange de la neutralité de Napoléon III, est en position de force. Il ne manque d'ailleurs pas de souligner auprès des chancelleries les "ambitions françaises", d'obtenir un "glacis protecteur" formé des régions réclamées, annexions par ailleurs contradictoires avec le principe des nationalités - puisqu'il s'agit, si l'on excepte la Wallonie, de territoires de langue et de culture germaniques. Et lorsque, en 1867, Napoléon III achète le grand-duché de Luxembourg au roi des Pays-Bas, Bismarck est assez sûr de lui pour susciter une réunion internationale à Londres : le Luxembourg sera indépendant et neutre ; la France reçoit une nouvelle humiliation.
Inquiet de la puissance prussienne, l'Empereur tente alors de réformer l'armée, mais il est trop tard. Il cherche des alliances en Europe - en vain ; il se trouve pris entre l'intransigeance de Bismarck et la prussophobie qu'elle suscite en France. Enfin, lorsqu'un prince de Hohenzollern, Léopold, fils du cousin de Guillaume Ier, se porte candidat au trône d'Espagne vacant, Napoléon III ne peut que réagir contre ce qui serait un encerclement du pays (comparable à celui qui prévalait au temps de Charles Quint). Les autres souverains d'Europe ayant également manifesté leur inquiétude, le discours martial qu'il prononce au Corps législatif le 6 juillet 1870 par l'intermédiaire de son ministre des Affaires étrangères, le duc de Gramont, provoque le retrait de la candidature Hohenzollern.

Entrevue de Napoléon III et Guillaume Ier au château de Bellevue

Mais cela ne suffit ni à Louis Napoléon Bonaparte ni à son entourage qui demandent un engagement écrit de renonciation définitive à toute candidature. Le roi de Prusse élude courtoisement cette exigence mais confirme la renonciation de son cousin. Bismarck, persuadé qu'une guerre contre la France est le meilleur moyen d'achever l'unification allemande, tronque le récit des évènements dans un communiqué à la presse et leur donne le ton d'un soufflet diplomatique répondant à une violence française. C'est la fameuse "dépêche d'Ems" que Bismarck fait aussi diffuser à toutes les chancelleries. Le piège est grossier. Mais la passion antifrançaise enflamme l'Allemagne, tandis que la presse et la foule parisiennes réclament la guerre.
L'Empereur la déclare finalement le 19 juillet 1870. Il néglige la force qu'a montrée l'armée prussienne à Sadowa et l'infériorité des troupes françaises en hommes (235 000 contre 500 000), en matériels (fusils Chassepot contre nouveau canon Krupp) et en stratégie (l'état-major français n'est pas prêt alors que von Moltke a préparé ses plans depuis 1866). Ce sera le désastre de Sedan, le 2 septembre 1870, et la proclamation de l'empire allemand, le 18 janvier 1871, dans la galerie des glaces du palais de Versailles. La donne européenne est bouleversée : l'unité de l'Allemagne est achevée, un nouvel Etat dominant et puissant trône au coeur de l'Europe ; la France, isolée, affaiblie, perd l'Alsace-Moselle.
Ainsi, guidé par des idées généreuses mais contradictoires, Napoléon III a mené une politique extérieure ambitieuse qui aboutit à l'inverse de ce qui était souhaitable pour son pays. Certes, le principe des nationalités a triomphé en Italie et en Allemagne, et l'ordre de Vienne a été détruit. Mais le prix payé en vies humaines dans les conflits qu'il a conduits (lui qui avait promis la paix) et la nouvelle carte de l'Europe qui en est résultée montrent à l'évidence que son règne peut être considéré comme l'une des pages les plus noires de l'histoire diplomatique de la France et de l'Europe.

Article de Jean-Michel Gaillard paru dans le n°211 du magazine L'Histoire.

Notes

[1] H. Kissinger, Diplomatie, Paris, Fayard, 1996.

[2] E. François, "Bismarck et la naissance de l'Allemagne", L'Histoire n°201, pp. 40-45.

[3] W. Radewahn, "Französische Aussenpolitik vor dem Krieg von 1870", Eberhard Kolb, Europa vor dem Krieg von 1870, Munich, 1983.