Le franc et sa subdivision, le centime, sont les enfants de la Révolution. La loi du 28 thermidor an III (15 août 1795) impose un nouveau système de poids et de mesure, valable dans toute la France. C’est alors que naissent le mètre, le gramme et le système décimal. Le franc et les centimes vont se substituer à l’ancien système de la livre, du sou et du denier. L’objectif est double : établir un système de mesures unique et tourner définitivement la page de l’Ancien Régime. Le franc est donc une monnaie républicaine.

Le système monétaire sera défini huit ans plus tard, sous le Consulat. La loi du 7 germinal an XI (7 avril 1803) fixe la valeur du franc à 5 grammes d’argent. La pièce d’argent de 5 francs pèse 25 grammes et comporte 22,5 grammes d’argent pur. Le métal sert à la frappe des pièces divisionnaires. L’or, plus rare, est réservé aux pièces de plus grande valeur. La parité entre l’or et l’argent est fixée à 1 unité d’or pour 15,5 unités d’argent. La pièce de 20 francs en or, le napoléon, pèse donc 6,45 grammes et comporte 5,8 grammes d’or fin. La valeur de chaque pièce est intrinsèquement égale au prix du métal, par nature variable.

L’un des artisans du franc, Crétet, va avoir cette phrase prémonitoire : « L’Europe sera forcée d’adopter ce système sublime. » C’est ce qui se fera, de gré ou de force. Le bimétallisme est imposé par Napoléon Ier dans les pays conquis. Sa simplicité d’utilisation fait qu’il perdure une fois l’indépendance acquise. Ainsi, le franc belge en 1832, le franc suisse en 1850 et la lire en 1862 disposeront d’une pièce de 20 unités qui comportera 5,8 grammes d’or fin ainsi qu’un diamètre, un poids et une épaisseur identiques au franc français.

La ruée vers l’or en Californie en 1848 et en Australie quatre ans plus tard va changer la donne. La baisse du cours de l’or qui résulte de son abondance relative met à rude épreuve le bimétallisme. La parité commerciale de l’or avec l’argent s’éloigne du rapport officiel. Il devient profitable de fondre les pièces en argent et de revendre les lingots ainsi obtenus contre de l’or. Les spéculateurs provoquent la quasi-disparition de ces pièces. Pour combattre cette dépréciation de l’or, les pays adeptes du bimétallisme prennent des mesures en ordre dispersé. De cette crise va naître une union monétaire, plus d’un siècle avant l’avènement de l’euro : l’Union latine. Napoléon III rêvait de poursuivre l’oeuvre de son oncle. Napoléon Ier voulait bâtir l’Europe au fil de l’épée, Napoléon III le fera à coups de traités. La définition du franc germinal s’imposera pacifiquement à la majorité de l’Europe, sauf en Grande-Bretagne et en Allemagne.

La Belgique, la Suisse, l’Italie et la France se regroupent au sein d’une communauté monétaire le 23 décembre 1865, l’Union latine. Ce traité officialise une situation de fait : les monnaies de ces quatre pays sont uniformisées et peuvent circuler librement au sein de la zone. C’est ainsi que l’on peut régler ses achats à Bruxelles avec des lires. Mais l’intégration financière s’arrêt aux pièces, il n’y a pas de banque centrale commune, pas de coordination entre les pays, et les billets sont exclus de l’Union. Napoléon III veut aller plus loin, il souhaite « réaliser l’unification monétaire internationale ».

Progressivement, 26 pays vont rejoindre l’Union et de nombreux autres s’en rapprocheront. La monnaie a le même format, de l’Argentine à la Finlande. On croit un instant à la victoire du bimétallisme. La défaite de 1870 et la découverte des mines d’argent au Nevada vont sonner le glas du système. Les cours du métal blanc s’effondrent, il s’ensuit une prolifération des pièces d’argent tandis que l’or se raréfie. La frappe libre de l’argent est alors supprimée dans l’ensemble de l’Union latine en 1878. La Banque de France réduit progressivement ses réserves en argent au profit de l’or. Le bimétallisme est de facto abandonné, les pays ne pouvant plus supporter le poids de la parité fixe entre les métaux.

La guerre de 1914-1918 mettra un terme à la stabilité monétaire de la France. Les prêts sans cesse renouvelés de ses alliés, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, permettent au franc de ne pas subir les effets de la guerre. Lorsque, en 1919, les Alliés refusent de renouveler les crédits, la monnaie s’effondre. La livre et le dollar, qui évoluaient autour de 25,20 francs et 5,18 francs pendant près d’un siècle, s’envolent à 122,6 et 28,7 francs le 8 mars 1924. Le franc a perdu près de 80% de sa valeur en l’espace de six ans. Le mythe de la France « créancière partout, débitrice nulle part » se désagrège en l’espace d’une guerre. Les Français semblent alors vivre un cauchemar. Pour eux, le franc, né de la volonté de Napoléon, ne peut pas baisser. Raymond Poincaré mettra un terme officiel au bimétallisme le 25 juin 1928 : « L’unité monétaire française (est) constituée de 65,5 milligrammes d’or fin au titre de 900/1000 de fin », ce qui représente à la fois la consécration du monométallisme et une dévaluation de près de 80% par rapport au franc germinal. Le franc entame alors une longue série de dévaluations.

Article de Jacques-Marie Vaslin, maître de conférences à l’université d’Amiens, paru dans le numéro du Monde du mardi 22 janvier 2002.