La cour à Fontainebleau vers 1860. (c) Photo RMN

Après le coup d'État réussi du 2 décembre, Louis-Napoléon prit possession des anciennes résidences royales. Ni Napoléon Ier ni ses successeurs n'avaient habité Versailles, et le château ne s'y prêtait pas mieux depuis qu'il avait été transformé en musée par Louis-Philippe. Restaient donc Saint-Cloud, Fontainebleau et Compiègne.

Saint-Cloud était domaine de la couronne depuis son achat par Louis XVI, en 1785, et tous les souverains l'avaient régulièrement habité depuis, à titre de résidence proche de Paris et où pouvaient, même en temps de villégiature, se traiter les affaires d'Etat. Avant même la proclamation de l'Empire, Louis-Napoléon manifesta son intérêt pour le domaine en achetant la propriété voisine, Villeneuve-l'Étang où, dès 1853, il fit construire un nouveau château en même temps qu'il aménageait dans le parc le pavillon de Combleval (aujourd'hui restaurant) où il invita un soir à dîner la comtesse de Montijo et sa fille Eugénie, la future impératrice. Le couple impérial y revint à maintes reprises et, pour abriter sa garde, Napoléon III fit construire le pavillon où quarante ans plus tard mourut Pasteur (aujourd'hui musée). En 1859, on vit ici le Prince impérial, âgé de trois ans, que sa mère plaisantait pour sa crainte de l'eau.
"Vous allez voir", fit l'enfant. Et il fallut l'emmener en barque sur le petit lac, qui subsiste. Son cœur battait très fort, mais il garda bonne contenance, et, au retour, courut à sa mère : "Maman, tu vois, Louis a été sur l'eau !" Et, sérieuse, l'Impératrice de répondre :"J'ai vu. C'est très bien. Louis est un brave."
Mais c'est au château de Saint-Cloud lui-même que Napoléon III, comme son oncle, avait été proclamé empereur, et il y vint désormais chaque année. Ce n'était qu'un lieu de demi-détente, sorte d'annexe des Tuileries où l'Empereur s'occupait des affaires de l'Etat et où l'étiquette était strictement observée. Les plaisirs y étaient restreints, limités à des promenades dans le parc et les environs, avec quelquefois des départs en chars à bancs pour chasser dans les tirés de Trianon. A Saint-Cloud, on y reçoit
Le dernier coup de fusil s'y accompagnait d'un rituel : le souverain s'avançait seul, au devant de sa suite, et on lâchait alors deux mille faisans qui l'environnaient d'un nuage de plumes. Il tirait dans le tas, au hasard : c'est ce que l'on nommait "le bouquet", fleuron du tableau de chasse étalé dans la cour du Grand Trianon. Par ailleurs, comme il le fera dans toutes ses résidences, l'Empereur s'intéressa au village voisin. C'est lui qui fit achever l'église de Saint-Cloud, commencée sous la Restauration, et où un chapiteau du transept porte toujours son effigie.
A Saint-Cloud, Napoléon III recevait ses hôtes de marque : la reine Victoria en 1855, ou en 1867, lors de l'Exposition universelle, l'ancien roi de Bavière, Louis Ier qui, détrôné, pouvait donner libre cours à son originalité. A l'Empereur qui, l'accueillant, lui déclarait : "Votre Majesté me permet-elle de lui présenter mes ministres ?", il répondit : "Non, cela m'ennuie !"
Au dîner, placé à côté de l'Impératrice, Louis Ier s'avisa de lui parler espagnol, émettant un charabia incompréhensible et ajoutant : "J'aime l'Espagne, j'en aime la langue et j'ai toujours admiré les Espagnoles." Tous les convives, songeant à Lola Montès qui avait été fatale au vieux roi, baissaient le nez vers leur assiette. Mais l'intéressé de continuer : "J'en sais quelque chose ! Il y en a une qui m'a coûté ma couronne !"
Bien plus dramatique fut l'entrevue avec l'impératrice Charlotte, venue appeler Napoléon III au secours de son époux Maximilien, embourbé dans l'aventure mexicaine. L'Empereur dut lui confirmer qu'il allait rappeler ses troupes. Charlotte supplia, puis éclata de fureur : "Je regrette d'être venue. Comment ai-je pu oublier qui je suis, qui vous êtes ! Le sang des Bourbons coule dans mes veines, je l'ai humilié en implorant un Bonaparte, un aventurier !" Chancelant, elle tomba par terre en hurlant, première manifestation de la folie dans laquelle elle devait sombrer pour soixante ans.
Mais l'Empereur était lui aussi proche de sa fin. Le 13 juin 1870, il recevait à déjeuner à Saint-Cloud le baron Haussmann, relevé de ses fonctions depuis peu, et, une dernière fois, l'emmena promener dans le parc. Un mois plus tard, Napoléon III prenait le train à la gare du château pour aller - erreur fatale - commander lui-même l'armée. Son règne finissait dans le domaine où il avait commencé dix-huit ans plus tôt, et trois mois ne s'étaient pas écoulés que le château périssait dans les flammes.

A Fontainebleau, on y canote

Le château impérial qui évoquait le mieux les fastes de l'Ancien Régime était Fontainebleau. Eugénie s'y sentait vraiment souveraine et y goûtait l'impression d'entrer dans l'Histoire. La cour y séjournait de la mi-juin à la mi-juillet, avec des invités soigneusement choisis. Après le déjeuner, on allait canoter sur l'étang où croisaient des embarcations de toutes sortes, y compris une gondole conduite par un Vénitien chantant des barcarolles.
Une photo de 1860 montre la cour rassemblée au bord de la pièce d'eau, crinolines claires entourées de redingotes noires et gilets blancs, l'Empereur et son fils assis au premier plan dans un petit canot. D'autres après-midi étaient consacrés à la promenade. Des chars à bancs chargés de quinze à dix-huit personnes emportaient les invités en forêt où l'on mettait pied à terre en essayant de s'amuser. Un été où les "anglaises" étaient à la mode, quelques jeunes gens, apercevant que celles de la belle Mme de Pourtalès étaient postiches, réussirent à s'emparer de l'une d'elles qu'ils épinglèrent au bord de l'ombrelle de sa propriétaire, laquelle se promena tout l'après-midi en cet équipage.

Canotage sur l'étang de Fontainebleau

Mais ces randonnées ennuyaient Eugénie qui, avec ses proches, s'échappait souvent. Un jour, ayant découvert les sables d'Arbonne, elle n'hésita pas à dévaler la dune, obligeant ses compagnes à la suivre, emplissant de sable souliers et jupons. Et les célèbres rochers s'offrant à l'escalade, excellences, chambellans, académiciens, femmes du monde, écorchant leurs bottines, se voyaient obligés de suivre l'Impératrice dans des ascensions plus fatigantes que périlleuses.
Par les après-midi maussades, il fallait rester au château et essayer de tuer le temps à coups de petits jeux. C'est par une de ces journées moroses que Mérimée demanda des volontaires pour prendre une dictée. Un petit groupe, comprenant l'Empereur et l'Impératrice, tenta l'épreuve.
En fin d'après-midi, après le "thé de l'Impératrice", les invités disposaient d'un répit pour l'obligatoire changement de toilette. Le dîner avait lieu à 20 heures dans la salle de bal d'Henri II, au son de la musique de la Garde jouant en sourdine. L'Empereur prenait généralement à sa droite la princesse de Metternich, "la jolie laide", spirituelle, libre de manières, volontiers méchante : "Il a l'air trop fin pour un ambassadeur", disait-elle d'un collègue de son mari. "Elle a, écrit Viel-Castel, pris les manières et le ton des lorettes de bas étage ; elle boit, elle fume, elle joue, elle est laide à faire peur et raconte des histoires."
Le café était généralement servi dans le musée chinois, aménagé autour du butin du Palais d'été de Pékin. Pour son inauguration, Napoléon III avait réuni architectes et ouvriers. Un chambellan vint le trouver :
"Sire, je crois devoir informer Votre Majesté que les ouvriers ne se montrent pas satisfaits.
- Et pourquoi, monsieur, les ouvriers ne sont-ils pas contents ?
- Mon Dieu, Sire, l'incident est ridicule : les ouvriers ont appris que l'on boit du champagne dans l'entourage de Votre Majesté, tandis qu'on ne leur a offert que de la bière."
Sans répondre, Napoléon III, tortillant sa moustache, s'avança vers le groupe des ouvriers, qui fit silence.
"Bonjour, mes amis."
Et sans paraître remarquer les verres de bière, il fit apporter du champagne, demanda le plus ancien du groupe, et choqua son verre contre le sien.
"A la bonne franquette, mes amis, et à votre santé !"
D'après un témoin, ils se seraient fait casser la tête pour cet empereur qui savait boire avec eux. Napoléon III avait le sens de ces gestes. De retour dans les salons, jeux, conversations, rafraîchissements menaient les invités jusqu'à l'heure où les souverains se retiraient. Alors, certains privilégiés gagnaient l'appartement de Mme de Metternich, où un souper était servi pour des fins de nuit joyeuses.
"On s'embête chez l'Empereur, lâchait "le singe le mieux habillé d'Europe" (aux dires de ses charmantes amies), mais chez moi on s'amuse."
On s'amusait aussi en pleine nuit, certains invités ne reculant pas devant des farces douteuses. Un soir, un groupe de jeunes femmes, soudoyant un valet de chambre, inondèrent de farine le lit du célèbre colonel de Galliffet, qui dut passer la nuit sur la carpette. Le lendemain, il reparut impavide et, n'ayant pas eu de mal à découvrir les comploteuses, les invita chez lui pour un thé, où il leur fit déguster de succulentes pâtisseries.
"Comment trouvez-vous mes gâteaux ?
- Délicieux !
- Ils ont été pétris, fit-il sardoniquement, avec la farine que vous aviez semée dans mon lit et dans laquelle j'ai pété toute la nuit !"
Le repos de l'Empereur était plus paisible. Cependant, un soir, il fut réveillé dans son premier sommeil par un bruit étrange au-dessus de sa chambre. Il envoya un aide de camp s'enquérir de l'origine de cette sarabande. L'émissaire se trouva en présence d'un officier en proie à la plus vive inquiétude.
"Que voulez-vous, je voudrais bien, mais je n'arrive pas à le faire tenir tranquille !
- Ah, mon pauvre ami, il ne fallait pas l'amener au château. Vous auriez dû lui prendre une chambre à l'hôtel.
- Vous êtes bon, elle ne veut pas rester seule ! Et, tenez : vous voyez le lit s'agiter. Elle bondit, il faut que je retourne auprès d'elle."
Et, tirant les rideaux, l'officier dévoila... une énorme carpe, pêchée dans un des bassins du château - ce qui était interdit - et immergée dans un baquet dont elle menaçait de s'échapper. Les deux hommes prirent le parti d'aller nuitamment remettre l'énorme poisson à l'eau, puis l'aide de camp alla rendre compte à l'Empereur :
" Tout va être tranquille à présent, Sire. Une carpe était venue voir M. X..."
Et Napoléon III, qui cherchait le sommeil :
"Ah, ils les appellent des carpes aujourd'hui ?"

Rendez-vous de chasse en forêt de Compiègne. Heyrault, (c) Photo RMN

Mais le château préféré du régime, celui où se déroulaient les séjours les plus éclatants, était Compiègne, où Napoléon III retrouvait à chaque pas l'ombre de Napoléon Ier, là où il avait décider d'épouser Eugénie, là où il s'était laissé séduire par la comtesse de Castiglione.
Pour s'y rendre, le couple impérial empruntait le train spécial créé à son intention par la Compagnie du Nord : une locomotive Crampton. Construite par le célèbre industriel Cail, elle tirait cinq wagons bleus à rechampoirs noirs, timbrés aux aigles impériales - celui de l'Empereur, équipé d'une salle de bains et de toilettes, est au Musée de la voiture de Compiègne. Le trajet durait une heure et quart. Un train spécial, mais de modèle ordinaire, conduisait dans l'après-midi les invités que des chars à bancs allaient chercher à la gare. Ils étaient chaque année une centaine, répartis en "séries" où l'Impératrice - qui dressait elle-même les listes - s'efforçait de marier les classes sociales, les activités, les goûts. "C'est le problème de la chèvre, du loup et du chou", soupirait-elle.
La première série était "d'essai" : on y réunissait les gens sérieux, les femmes ennuyeuses, les invités par devoir. La seconde, au contraire, rassemblait l'élite : il s'agissait de la "série élégante", d'où cet échange entre deux dames de la cour :
"Êtes-vous de la série élégante ?
- Non, ma chère, je suis de la vôtre..."
Une dizaine de wagons était nécessaire pour transporter les invités de cette série, leurs domestiques et surtout leurs bagages, les élégantes se faisant suivre d'impressionnants impedimenta, crinolines enfermées chacune dans des caisses de bois blanc. Ces dames rivalisaient de luxe et de dépense :
"Je suis invitée à Compiègne, disait l'une d'elles : j'ai vendu un moulin."
A l'arrivée au château, tandis que les huissiers en habit à la française conduisaient chaque invité à son logement , un grouillement de valets et femmes de chambre s'agitait autour de l'amas des bagages, chacun essayant de repérer son bien dans une tempête de contestations et d'injures. Dès le début du séjour, tous les domestiques se détestaient avec entrain. De grandes dames amenaient une femme de chambre stylée, tandis que certains peintres, plutôt que de se faire suivre de leur vieille gouvernante, déguisaient en valet un de leurs amis rapins, trop heureux de profiter ainsi de l'hospitalité impériale. Les chambres avaient été réparties selon le rang des invités, ce qui n'allait pas sans froissements.
A l'Impératrice lui demandant s'il se trouvait bien installé, le peintre Thomas Couture répondit avec aigreur :
"D'autant mieux, madame, que ma chambre me rappelle la mansarde de mes débuts."
Mais le chansonnier Martin Nadaud, au "Considérez-vous ici comme chez vous" de Napoléon III, répondit : "Ah, Sire, c'est que j'espérais bien me trouver beaucoup mieux que chez moi !" On vit ici Flaubert, enthousiasmé bien que peu favorable au régime, Viollet-le-Duc et Edmond About, admirateurs fascinés d'Eugénie. Quant à Carpeaux, il était arrivé avec une idée fixe : ébaucher un buste de l'Impératrice. Devant la réticence de celle-ci, l'artiste n'hésita pas, lors d'un repas, à apporter sa sellette et sa terre, et, se plantant en face d'Eugénie, se mit à modeler. Courroucée, l'Impératrice lui fit dire qu'il devait céder sa chambre à un autre invité, ce qui, dans le langage de Compiègne, signifiait congé. "Alors, fit le sculpteur, on me fout à la porte, si je comprends bien ? Il aurait été plus simple de ne pas m'inviter. Je ne demandais pas à venir."
Première épreuve : s'habiller pour le dîner. La robe décolletée était de rigueur pour les dames, et pour les hommes, l'habit noir avec culotte de soie, inhabituel pour certains : Jules Sandeau, aux abois, dut un jour envoyer chercher Mérimée afin d'apprendre à quoi servaient les rubans qui pendaient aux genoux de sa culotte. Pendant ce temps, les femmes prenaient place au centre d'amples crinolines semées de fleurs et de volants et paraient leurs épaules de multiples joyaux, vrais ou faux, familiaux ou empruntés. Un peu avant sept heures, toute la série se rassemblait dans la galerie des Cartes, hommes d'un côté, femmes de l'autre, pour la présentation aux souverains. Ces derniers, remarquablement documentés, savaient interroger leurs hôtes sur la santé de leurs proches, sur le dernier tableau du peintre, la dernière pièce de l'auteur dramatique. Eugénie était une admirable maîtresse de maison et Pauline de Metternich, bien que dent dure, pouvait constater : "Seule une femme du monde devenue impératrice pouvait arriver à ce résultat."
Et l'Impératrice savait aussi attirer à Compiègne les gloires les plus sûres du pays, par exemple Pasteur, prié de commenter devant la cour certaines de ses théories, entre autres sur la circulation sanguine. Enthousiasmée, Eugénie se piqua le bout du doigt pour fournir au microscope du savant une gouttelette. Confus, Pasteur expliqua que du sang de grenouille suffirait, et l'on envoya chercher, pour la seconde séance, quelques-unes de ces bestioles en forêt. Après le départ de Pasteur, la jeune femme qui lui succédait dans sa chambre trouva un grand sac humide qu'elle repoussa sous son lit. Mais, réveillée en pleine nuit par un bruit étrange, elle alluma un bougeoir, se leva et, marchant avec horreur sur une masse froide et visqueuse, se vit environnée de grenouilles.
Le dîner, plus copieux que raffiné, durait une heure, rassemblant les convives autour d'une immense table ornée d'un "surtout" d'une vingtaine de pièces représentant une chasse à courre. L'Empereur racontait volontiers qu'il avait renoncé à faire exécuter cet ensemble en argent, optant pour le "ruolz", commercialisé par la maison Christofle depuis une dizaine d'années et qui permettait d'économiser plusieurs millions : "Voyez-vous, ajoutait-il, l'argenterie des souverains ne sert qu'à être fondue à un moment donné !"
Après le repas, on dansait au son d'un piano mécanique au répertoire limité. Les hommes se relayaient pour en tourner la manivelle, y compris l'Empereur, mais son manque de sens de la mesure incita un soir une invitée à dire au préfet de police : "Si jamais l'Empereur vous demande la permission de jouer dans la rue, refusez-la lui, pour l'amour de la musique !" Napoléon III avait entendu : "Madame, si je me vois réduit à cette extrémité, je m'associerai à vous. Vous chanterez et je ramasserai les sous."
Parmi les invités se trouva un jour le grave "vice-empereur" Rouher accompagné de son épouse, brune au teint mat que personne ne connaissait. La comtesse de La Bédoyère, passant à table avec le ministre, lui demanda :
"Quel est donc ce petit pruneau ?
- C'est ma femme", fit imperturbablement Rouher.
Après le dîner, Mme de La Bédoyère s se précipita sur une de ses amies :
"Oh, ma chère, quel impair ! J'ai demandé à M. Rouher quel est donc ce petit pruneau ?
- Et je vous ai répondu : c'est ma femme", fit l'intéressé derrière elle.
Mais les soirées de Compiègne devinrent vraiment animées à partir de l'arrivée, en 1860, de la princesse de Metternich, affichant son intelligente laideur.
"Je ne suis pas jolie, je suis pire", souriait-elle. C'est elle qui commandait des charades à Mérimée, des proverbes à Feuillet, c'est elle surtout qui galvanisa le théâtre de Compiègne, dont les représentations jusque-là un peu compassées avaient lieu tous les huit ou dix jours dans une salle aménagée par Louis-Philippe et prévue pour 700 spectateurs, ramenés à 500 par la mode des crinolines. Soirées très élégantes d'ailleurs, dont le mot d'ordre était "épaules ou épaulettes".
Pauline y monta une revue, Les Commentaires de César, jouant elle-même un cocher de fiacre avec fouet et chapeau de cuir bouilli, et qui chantait :

"Quand tout commence à s'animer
J'ai déjà fait plus d'une course ;
A midi, je jette à la Bourse
Les pigeons qui se font plumer.
Parfois, en modeste toilette,
Je conduis d'assez grand matin
De belles dames en cachette
Dont le but paraît incertain."

Et au dernier tableau parut le petit Prince impérial, en tenue de grenadier, personnifiant l'avenir et chantant au général Mollinet :
"En contemplant le si noble visage
Du vieux soldat et son front sillonné,
J'aime à penser qu'à mon jeune courage
Pareil honneur un jour me sera donné."
Bouleversé et oubliant le théâtre, le général, survivant de la Grande Armée, enleva le prince dans ses bras et l'embrassa. Eugénie rayonnait : le passé conduisait au présent, l'avenir serait radieux - et éternel.
Pauline de Metternich organisa d’autres représentations, distribuant rôles et costumes. Viollet-le-Duc s'improvisait souffleur, et toute la cour s'enthousiasmait. Une jeune fille chargée du rôle de l'Amour commanda son costume à Paris et, la livraison tardant, télégraphia :
"Je fais l'Amour ce soir à Compiègne. Il me faut mon costume !"
C'est encore Pauline qui animait certaines soirées compassées en chantant les couplets légers du Palais-Royal, et même en entraînant un écuyer dans un cancan endiablé, à tel point que son mari, ambassadeur pourtant rompu aux fantaisies conjugales, protestait en mélangeant les langues dans son émotion :
"Aber, Pauline, aber, tout de même !"
D'autres soirs étaient réservés à de petits jeux, où cette cour impériale s'amusait comme un pensionnat. L'on jouait aussi à des exercices de langage. Il fallait fabriquer une phrase cohérente avec trois mots pris au hasard, par exemple cruche, bouteille, carafe. L'Empereur s'en tirait bien : "Il faut être cruche pour préférer la carafe à la bouteille..."

Village et ruines du château de Pierrefonds. Baldus, (c) Photo RMN

Cependant, une des grandes occupations de la cour de Compiègne était la chasse. Chasse au fusil où Pauline de Metternich, tirant impétueusement dans toutes les directions, laissait indemnes perdrix et cailles rabattues, mais terrorisait tous ses partenaires. L'empereur François-Joseph au contraire, invité lors de l'Exposition de 1867, aligna un tableau de six cents pièces, dont quatorze chevreuils. Chasses à courre surtout, menées par les très enviés titulaires du "bouton" et l'on voyait parfois, à l'hallali, l'Impératrice tirer le couteau de chasse de sa ceinture et servir elle-même la bête, avec une certaine férocité. Napoléon III faisait les honneurs du pied à l'une des participantes, début, parfois, d'une intrigue...
Certains jours, les chars à bancs emmenaient les invités en excursion, souvent vers le château de Pierrefonds, que l'Empereur faisait restaurer par Viollet-le-Duc, qui y déployait à la fois sa science archéologique et son imagination.

Aux résidences souveraines traditionnelles, Napoléon III ajouta Biarritz pour faire plaisir à Eugénie qui y était venue dans sa jeunesse.
En 1854, l'Empereur y achetait, dans les environs du village, vingt hectares de terrain et y faisait construire la Villa Eugénie, l'actuel Hôtel impérial. Dix ans plus tard, à la demande de l'Impératrice, l'architecte Boeswilwald construisit près de la chapelle impériale, qui subsiste avec son abside décorée de la figure de Notre-Dame de Guadalupe, commandée par Eugénie en remerciement à la Vierge pour nos premiers succès au Mexique...
Les souverains se rendaient à Biarritz dans le train impérial créé par la Compagnie Paris-Orléans, encore plus somptueux que celui du Nord, et dont l'aménagement intérieur était l'oeuvre de Viollet-le-Duc - chaque voiture ayant coûté la somme de cent mille francs, vingt fois le traitement annuel d'un fonctionnaire moyen. Ses sept wagons étaient peints en grenat et bleu outremer rehaussés de colonnettes et corniches de bronze doré, avec décor intérieur analogue à celui des plus brillants hôtels de la plaine Monceau. Le choix des tissus et des bois y illustrait une hiérarchie sans défaut : les cabinets de toilette du couple impérial étaient garnis d'acajou et de damas, ceux des dames d'honneur de chêne et de reps, celui des valets de chambre entourant de velours de laine des instruments d'usage courant.
A Biarritz, le couple impérial recevait sans l'apparat de Fontainebleau ou de Compiègne. "Il n'y a pas, écrivait Mérimée, de château en France ni en Angleterre où l'on soit si libre et sans étiquette, ni de châtelaine si gracieuse et si bonne pour ses hôtes." Atmosphère dont la liberté favorisait les discussions animées. Un jour qu'Eugénie, toujours catholique exacerbée, défendait avec fougue la mémoire de sainte Thérèse d'Avila devant Haussmann, qui affichait un air sceptique, elle lui décocha : "Vous ne savez peut-être pas, baron, que sainte Thérèse fut une de mes ancêtres ?"
L'Empereur, tirant sur sa cigarette, prit un air étonné :
"Tiens, vous descendez vraiment de sainte Thérèse ?
- Mais oui.
- En ligne directe ?
- Absolument.
- Comme l'Histoire nous trompe, fit Napoléon III en souriant. Sainte Thérèse n'est donc pas morte vierge ?"
Quelques réceptions tranchaient sur la simplicité de la vie quotidienne, comme en l'été 1865 celle de la reine Isabelle d'Espagne, marquée par des valses effrénées où triomphait l'Impératrice "vêtue de ses épaules", disaient les chroniqueurs.
Mais le reste du temps, la vie à Biarritz était assez monotone, sans l'exubérante gaieté de Fontainebleau ou de Compiègne. "Le temps, écrivait Mérimée, se passe comme dans toutes les résidences impériales, à ne rien faire en attendant qu'on fasse quelque chose." Les après-midi étaient consacrés aux bains et aux promenades en mer, au cours desquelles un mauvais temps soudain éprouvait parfois les toilettes et l'estomac des passagers. Lors d'une traversée mémorable, le bateau ne put rentrer au port qu'à 2 heures du matin, et les excursionnistes en piteux état se traînèrent à la Villa Eugénie où un souper était servi. "Aussi longtemps que je vivrai, écrit Pauline de Metternich, je garderai le souvenir de ce repas ! On n'imagine pas l'aspect qu'offraient les convives qui ressemblaient à des cadavres et dont les vêtements en loques donnaient l'impression du banquet de l'Evangile auquel on avait appelé tous les miséreux qu'on avait pu ramasser dans les rues. C'était cependant là la fine fleur de cette cour de Napoléon III, dont l'élégance était réputée dans les cinq parties du monde."

Villa Eugénie à Biarritz

Excursions terrestres aussi, dont raffolait l'Impératrice : il fallait fréter des mulets équipés de cacolets, c'est-à-dire de deux petits fauteuils symétriques, et la grande affaire était de trouver un partenaire de son poids. Les dames de la cour, rechignant devant cet inconfort, étaient de plus terrorisées par la détestable habitude des mulets de marcher le long de l'extrême lisière du sentier, surplombant les précipices.
Le goût des distractions entraînait même parfois Eugénie dans des aventures peu recommandables. Un soir, elle imagina avec sa suite d'escalader le mur de clôture de la villa pour aller dans la propriété voisine que longeait un chemin public. Et là, par dessus la haie, elle décochait des coups de bâton aux promeneurs. L'un d'eux la poursuivit et un écuyer n'eut que le temps de lui faire la courte échelle pour qu'elle pût regagner ses pénates.
Les soirées étaient occupées par des causeries et des confections d'ouvrages, le dimanche par des danses. Aussi certains jeunes gens, las de ce rythme, partaient-ils en soirée à Bayonne pour "se dérouiller". L'Impératrice s'en aperçut et leur demanda un jour ce qu'ils allaient faire dans la ville voisine.
"Madame, répondit l'un d'eux, nous allons chez l'évêque.
- C'est très édifiant."
Mais un jour, recevant l'évêque de Bayonne, elle attaqua :
"Je vous en veux beaucoup, monseigneur,. Pourquoi nous enlevez-vous ces messieurs chaque soir ? Ils vous préfèrent à nous et ce choix nous humilie."
L'évêque avait l'esprit vif, et de l'esprit tout court.
"En effet, madame, j'avoue mon crime. J'ai réuni quelquefois ces messieurs chez moi pour l'organisation d'une bonne oeuvre. Mais puisque je fais tort à ces dames, je déclare nos séances closes."

Port de Biarritz

L'Empereur voyageait parfois seul, en particulier pour soigner une santé déficiente. Un témoin assure qu'il chargeait alors son chambellan de recruter à Paris ou sur les lieux de son séjour quelques vertus faciles. On parla ainsi quelque temps à mots couverts d'une jeune femme de Seine-et-Marne, surnommé "la rose de Provins", que l'Empereur se lassa d'ailleurs vite d'effeuiller.
Deux stations thermales étaient les favorites de Napoléon III, Vichy et Plombières, et il y menait une vie simple, facilement accessible et toujours courtois. A Vichy, il travailla avec ardeur à son Histoire de Jules César, et fit construire une nouvelle église : on y voit toujours les vitraux de Lusson représentant les patrons de la Famille impériale, dont un saint Napoléon aux traits du vainqueur d'Austerlitz.
Les séjours à Plombières, de 1856 à 1868, sont plus importants, d'abord parce que l'Empereur s'y intéressa à l'exploitation des eaux thermales : grâce à lui, les sources de Plombières furent concédées à une société anonyme qui procéda à des captages et construisit un établissement thermal et des hôtels.
Et c'est encore Napoléon III qui fit reconstruire l'église et tracer, aux portes de la ville, un parc dont il dessina lui-même les grandes lignes. Mais Plombières est également un haut lieu de la diplomatie impériale. Il semble que Napoléon III ait secrètement rencontré Cavour, premier ministre du Piémont, vers le 15 juillet 1858, au château de la Chaudeau, à quelques kilomètres de la ville, et y ait jeté avec lui les bases d'un accord conclu plus officiellement à Plombières le 20 juillet : de ces entrevues naquit l'unité italienne.
L'Impératrice, qui était venue rejoindre son époux en grande cérémonie le 9 juillet, était repartie brusquement le 13 : révélation d'une liaison "vosgienne" ou désir de ne pas gêner son mari dans ses tractations ? On se le demande encore.

On se demande aussi beaucoup de choses à propos de Napoléon III, cet homme qui avait érigé le secret en principe. Mais ses séjours estivaux le font mieux comprendre : généreux, attentif, courtois, utopique par moments, plus sensible à la beauté des femmes qu'à celle des monuments, excellent père et détestable mari, on l'a longtemps vilipendé : on cherche aujourd'hui à le comprendre.

Article de Georges Poisson paru dans le n°37 de septembre/octobre 1995 du magazine Historia.

A lire :

J.-M. Moulin, La Cour à Compiègne sous le second Empire dans la Revue du Souvenir Napoléonien, 1978.