L'archiduc Maximilien et l'archiduchesse CharlotteLéopold Ier était agité - intérieurement cela s'entend, car le glacial roi des Belges ne perdait jamais sa gravité. Il avait une fille, Charlotte, qui allait avoir 16 ans le mois suivant et se trouvait par conséquent en âge d'être mariée. Or le bruit courait que Maximilien, âgé de 24 ans - il était né à Schoenbrunn le mois même où mourait l'Aiglon - n'avait entrepris son périple à travers les cours européennes que dans le but de prendre femme.
En arrivant à Bruxelles, Maxl - pour les intimes - semblait infiniment plus intéressé par les fleurs des serres de Laeken et par les "superbes" voitures de la cour que par la princesse Charlotte. Il n'avait même pas remarqué que la jeune fille était tombée éperdument amoureuse de lui. L'admiration qu'il avait déclenchée était passée si inaperçue aux yeux de Maxl qu'en écrivant à sa mère il ne souffla pas un mot de Charlotte.
Il parut cependant ému par le regard désolé de Charlotte lorsqu'elle lui dit adieu. Charlotte l'aimait et elle n'était pas laide, loin de là ! Et le mariage fut décidé. La fille du roi Léopold nageait en plein bonheur. Un mariage de raison qui était pour elle un mariage d'amour ! "Comme tout ce qui me concerne s'est bien arrangé, écrivait-elle. Je ne saurais trop remercier Dieu de tant de bienfaits... Sans doute Dieu demandera-t-il beaucoup de moi après m'avoir tant donné ; je serais presque tentée de m'effrayer de ce fardeau de grâces..."

Le "fardeau" allait encore être augmenté. François-Joseph donnait bientôt à son frère la vice-royauté de la Vénétie et de la Lombardie. Aussi, dès le mariage célébré à Bruxelles le 27 juillet 1857, Maximilien emmenait sa jeune femme à Milan. Ce fut un éblouissement. Après la diluvienne et sempiternelle drache bruxelloise, le chaud soleil d'Italie ! Après les brumes, la brise parfumée ! Charlotte, devenue Carlotta, était heureuse. Elle adorait et admirait son bel archiduc... Et, ô miracle, Maxl était tombé amoureux de sa petite princesse de 17 ans. Lorsqu'ils perdirent leur vice-royauté - au lendemain de la guerre menée par Napoléon III pour la libération de l'Italie - Maxl et Carlotté allèrent s'installer dans leur château de Miramar, près de Trieste. Dans ce cadre enchanteur, au cœur de la débauche de fleurs des célèbres jardins, ils vécurent une existence d'amoureux, l'un pour l'autre.

Mais une étonnante nouvelle vint réveiller cette vie quotidienne : un trône était offert à Maximilien et à Charlotte, celui du Mexique. L'Europe, en l'occurrence la France, l'Angleterre et l'Espagne, était intervenue militairement au Mexique, alors en république, pour sauver d'insolvables créances et venir mettre de l'ordre dans un pays qui, en trente-cinq années, n'avait pas subi moins de deux cent quarante pronunciamentos. Poussé par des réfugiés mexicains, Napoléon III voulait principalement affirmer au Mexique la force et le prestige de la race latine afin de battre en brèche l'influence américaine. Ces projets consistaient à renverser ce mauvais payeur de président Juarez et à le remplacer par un empereur. Anglais et Espagnols, n'approuvant pas ces projets impérialistes, quittèrent le Mexique.
Les troupes françaises se lancèrent à l'assaut de Mexico et s'y installèrent aux acclamations du parti conservateur, tandis que Juarez se retirait avec ses partisans dans le nord du pays. A la demande de Napoléon III, une junte composée de notables se réunit à Mexico et proclama l'Empire. Il ne fut plus alors question "d'influence latine" puisque l'on offrit la couronne à un prince allemand, c'est-à-dire à Maximilien d'Autriche. Napoléon III envoya alors à Miramar un Mexicain, Guttierez Estrada, avec mission de convaincre l'archiduc d'aller s'assoir sur ce trône, guère plus solide qu'un nuage de fumée...
"Monseigneur, ne daignerez-vous pas devenir le sauveur du Mexique ? Apportez-lui le secours de votre grande patrie dont mon pauvre pays ruiné faisait autrefois partie, comme un des plus beaux joyaux de la couronne de Charles Quint."
Carlotta fut éblouie ; cependant, Maxl, plus raisonnable, répondit avec sagesse qu'il ne partirait régner à Mexico que si le vœu de la nation tout entière, "exprimant librement sa volonté", venait ratifier le vote des notables de la capitale. Mais un plébiscite ne pouvait être établi dans un pays composé d'une majorité d'Indiens ignorants et illettrés. On se contenta donc de recueillir à nouveau les votes des notables tout en indiquant en marge le chiffre de la population de la localité, laissant ainsi croire que tous les habitants avaient voté...
Carlotta, enthousiaste, heureuse de devenir impératrice, ne pensant qu'aux jolies Mexicaines grignotant du chocolat, aux cacatoès multicolores et aux ânes chargés de vanille, grisée par le parfum d'aventure, poussait son cher Maxl à accepter. Que pouvait-il craindre ? La France fournirait de l'argent et une armée ! 25 000 hommes de troupes français demeureraient près de lui afin d'affermir sa puissance ! Napoléon III l'aiderait de toutes ses forces, acceptant même de laisser encore durant six années la Légion étrangère, forte de 8 000 hommes, après le départ du corps expéditionnaire !
Et puis, n'était-elle pas là, elle, Carlotta ? A eux deux, grâce à la force de leur amour, ils surmonteraient toutes les difficultés et règneraient heureux sur un empire de rêve peuplé d'Indiens coiffés de chapeaux pointus et drapés dans des couvertures rouges... Vaincu, Maxl accepta. L'empire du Mexique était né !

Maximilien reçoit la délégation mexicaine à MiramarLa première déception les trouva à Vera Cruz. L'accueil des habitants fut glacial. Les Mexicains cloîtrés chez eux, les rues n'étaient peuplées que par les atroces zopilotes, ces vautours mangeurs de charogne qui croassaient lugubrement sur le passage du cortège. Après un voyage interminable sur des pistes effroyables, l'entrée à Mexico fut un peu réconfortante en dépit de l'inconfort du palais impérial fourmillant de vermine. Quant au reste, ainsi que le disait un Mexicain avec franchise : "Chez nous, rien n'est organisé que le vol !"
Maximilien, de plus en plus adulé par l'impératrice Charlotte, se mit courageusement au travail.

Tandis que la guerre se poursuivait contre les troupes républicaines de Juarez, l'empereur commit l'erreur de gouverner en s'appuyant, non sur le parti conservateur qui l'avait appelé au trône, mais, poussé par sa femme, en faisant des avances aux libéraux. "Je suis libéral, disait d'ailleurs Maximilien, mais ce n'est rien auprès de l'impératrice qui est rouge !"
Cependant, Carlotta, dans une lettre adressée à sa grand-mère, Marie-Amélie, la veuve de Louis-Philippe, se défendait. Elle n'avait donné aucun conseil à son mari : "Maxl m'étant de beaucoup supérieur en tout, je ne sais comment je ferais pour lui inspirer quoi que ce soit..."
La situation s'aggravait d'heure en heure. Il n'y avait plus un peso en caisse, la dette vis-à-vis de la France augmentait chaque jour et le pays, saigné à blanc, ne pouvait être davantage pressuré.

La résistance républicaine se raidissait et, pour tout arranger, Napoléon III, poussé par l'opinion française et dans l'impossibilité d'obtenir des Chambres de nouveaux crédits pour l'impopulaire aventure mexicaine, décida de retirer ses troupes.
Le drame était inévitable. Fallait-il abdiquer ? "Mon pauvre Maxl... Mon pauvre Maxl", répétait Carlotta. Assurément, la cause mexicaine se trouvait mal défendue à Paris. Telle était l'opinion des malheureux souverains qui ne pouvaient comprendre les raisons - pourtant valables - des dérobades impériales. "Les choses ne vont jamais bien tant qu'on ne s'en occupe pas soi-même !" Et Charlotte propose alors à son mari de traverser l'Atlantique et d'aller obliger Napoléon III à tenir ses engagements. "J'irai chercher en Europe un corps d'armée ! s'écriait-elle devant Maximilien abasourdi par cette ardeur. Je forcerai les appartements des empereurs et des papes. Je frapperai de porte en porte comme une mendiante et je serai la Justice foudroyante !" Emerveillé, entraîné par cette exaltation, Maximilien accepte de laisser partir sa femme.
A Paris, la malheureuse impératrice fut reçue plus que fraîchement. La délégation, chargée d'aller l'accueillir, se trompa et se rendit à la gare d'Austerlitz - alors d'Orléans - au lieu de la gare Montparnasse. Charlotte et sa suite s'entassèrent dans des fiacres. Aucun appartement n'avait été réservé aux Tuileries et la cour mexicaine fut contrainte de se rendre au Grand Hôtel. Non sans mal, Charlotte parvint à être reçue par Napoléon III : "Sire, commença-t-elle, je représente une cause qui est la vôtre aussi bien que la nôtre." L'Empereur répondit en comptable. Ses ministres, appelés à l'aide, parlèrent chiffres et étalèrent leurs comptes.
"Avant que nous ne reprenions la question mexicaine, déclara l'un d'eux, la France doit être indemnisée des 300 millions qu'elle perd dans cette aventure."
Charlotte rougit. Elle aurait pu répondre que cette "aventure" avait été conçue et voulue par Napoléon III. "Il est possible, murmura-t-elle accablée, que vos banquiers aient soutiré cette somme au peuple français, mais où est l'équilibre entre ces chiffres et la somme qui nous a été prêtée ?" La malheureuse combattait pour Maxl. Cette pensée lui donna du courage pour ramener la question sur son vrai terrain : la France accepterait-elle d'aider le Mexique ? Il y eut un silence. Elle insista :
"Sire, vous n'avez pas répondu.
- Madame, je crains de ne pas le pouvoir."
Charlotte ne se considéra pas comme battue. Le surlendemain, elle reprenait le chemin de Saint-Cloud. N'étant pas attendue, on la fit entrer dans le hall du rez-de-chaussée, où les chambellans essayèrent de la décourager. L'Empereur était souffrant. Nullement découragée par ce prétexte, elle quitta le hall, gravit l'escalier, et de ses petits poings alla tambouriner à la porte de Napoléon III. L'Empereur et Eugénie durent se résigner à recevoir la visiteuse. Carlotta avait apporté avec elle les lettres que Napoléon III avait signées autrefois pour engager Maximilien à accepter le trône. L'Empereur baissa le nez...
"Et le traité de Miramar, sire, reprit Charlotte. Le traité par lequel Votre Majesté nous garantit que la Légion étrangère restera au Mexique six années après le rappel de toutes les autres troupes ?"
L'Empereur effila ses moustaches, hésita, puis, après avoir pris un peu de courage en regardant Eugénie, déclara : "Madame, je suis dans une situation très difficile. L'Amérique me menace et mes sujets me refuseront leur appui si je ne reste pas en paix avec Washington.
- Votre Majesté songe-t-elle qu'elle s'est gravement compromise dans cette affaire ?"
Seule blesse la vérité. La voix de Napoléon III s'éleva, sèche et dure : "Une dernière fois, Madame, permettez-moi de vous dire que vous ne pouvez plus espérer."
Et Maxl, qui se débattait à Mexico dans des difficultés atroces ! Maxl qui était en train de risquer son trône et sa vie ! Charlotte haletait. On lui apporta de l'orangeade glacée. Est-il exact qu'elle repoussa le verre en criant : "Assassins ! Laissez-moi ! Emportez votre boisson empoisonnée !"
Premier accès de la folie qui allait peu à peu envahir son cerveau ? Néanmoins Napoléon III, conscient de ses responsabilités, promit de reparler à ses ministres. Peut-être pourrait-on laisser la Légion étrangère à Mexico durant quelque temps ? Il se rendit quatre jours plus tard au Grand Hôtel pour apporter à l'impératrice le refus définitif - et sans condition - de la France. Charlotte sentit le sol se dérober sous elle. Maximilien était perdu ! "Donc, nous abdiquerons, dit-elle d'une pauvre voix sans timbre.
- Abdiquez, soit !"
Après cet arrêt, elle explosa :
- Comment ai-je pu oublier qui je suis et qui vous êtes ; j'aurais dû me souvenir que le sang des Bourbons coule dans mes veines et ne pas déshonorer ma personne en m'humiliant devant un Bonaparte, en traitant avec un aventurier !"
Napoléon salua et quitta l'hôtel. Charlotte, anéantie, brisée, sentit son esprit s'obscurcir. La folie la gagnait... C'est une pauvre démente, atteinte de la folie de la persécution que le pape devait recevoir quelques jours plus tard, une pauvre démente qui ne voulait boire que de l'eau prise par elle aux fontaines romaines et manger de la nourriture confectionnée devant elle, dans sa chambre, une pauvre démente à qui on dressera, sur sa demande, un lit au Vatican, puis que l'on enfermera dans sa chambre à Miramar. C'est là que son frère, le comte de Flandre, viendra la chercher pour la ramener à Bruxelles.
On cacha d'abord à Maximilien la gravité de l'état de la malade. On se contenta de lui parler d'une "grave congestion cérébrale". Mais, en apprenant que sa femme était soignée par le fameux aliéniste Riedel, il comprit et fut consterné. Ainsi sa chère Carlotta - sa Carla, comme il l'appelait - en essayant de le sauver, avait sombré dans la nuit...

Maximilien est emmené au peloton d'exécutionAu lieu d'abdiquer au départ de l'armée française, Maxl s'accrocha à son trône. Il se mit à la tête de sa petite armée et, durant soixante-douze jours, tint héroïquement tête, à Queretaro, devant les troupes de Juarez.
Finalement, il dut se rendre, et, après un procès hâtif, fut condamné à mort. Avant d'être fusillé, il écrivit, de sa cellule, à celle qu'il aimait de toute son âme : "Ma chère Carla bien-aimée, si Dieu permet que tu recouvres la santé et que tu puisses lire ces lignes, tu apprendras comment la fatalité cruelle a frappé sur moi coup sur coup, sans répit, depuis le jour de ton départ. J'irai devant la mort comme un soldat et un souverain vaincu, mais non pas déshonoré. Plus tard, si ton chagrin devient trop grand pour que tu puisses le supporter et si Dieu t'appelle et nous fasse nous rejoindre, je bénirai la main qui s'est appesantie si lourdement sur nous. Adieu, Charlotte..."
Le 19 juin 1867, l'empereur du Mexique tombait devant le peloton d'exécution en murmurant : "Pauvre Charlotte !"
Pauvre Charlotte, en effet. Elle devait vivre encore soixante années, elle devait subir son martyre jusqu'à l'âge de 96 ans, jusqu'à notre époque, jusqu'au 16 janvier 1927. Au début de sa maladie, lorsqu'un peu de raison venait parfois encore dissiper les ténèbres qui obscurcissaient chaque jour davantage son cerveau, elle écrivait à son cher Maxl. C'était presque toujours la même lettre : "C'est moi qu'il faut blâmer, mon cher bien-aimé, pour tous nos malheurs. Mais maintenant je suis heureuse, tu as triomphé... D'en haut, tes yeux me suivent partout sur la terre et partout j'entends ta voix..." Pauvre Charlotte !

Article d'André Castelot publié dans la revue Historia de septembre/octobre 1995.