La cour à Compiègne, le 30 octobre 1856. Aguado, (c) Photo RMN

Dès le mois d'avril 1852, le prince Louis-Napoléon, suivant les traditions des souverains ayant régné sur la France et désireux de faire revivre les institutions séculaires, réorganisait la vénerie sur les modèles des véneries royales. Le comte Edgar Ney, depuis prince de la Moskowa, et le marquis de Toulongeon furent chargés de cette organisation et s'en acquittèrent à merveille.
Comment fut composé le premier équipage ? Il existait au château de Francport, entre les forêts de Compiègne et de l'Aigle, une célèbre famille de veneurs qui n'avait cessé, de temps immémorial, de chasser dans ces forêts. Le marquis de l'Aigle, chef de la famille, offrit au Prince-président, qui accepta, son équipage de chasse à courre, chevaux et chiens.
Quand les grandes charges de la Couronne furent rétablies, le maréchal Magnan fut nommé grand veneur nominal, mais le général Ney, premier veneur, continua de diriger le service. A sa mort, la charge de premier veneur fut supprimée. Le marquis de Toulongeon devint alors capitaine des chasses à tir. Le marquis de Castelbajac, écuyer de l'Empereur, fut nommé capitaine des chasses, et le baron Lambert, commandant de la vénerie.
Le baron Lambert ne quittait jamais son office. Dans toutes les résidences il était logé à la Vénerie ; il dirigeait tout le service, faisait les achats de chiens et de chevaux et assistait à toutes les chasses.
Un peu gros, de taille moyenne, le visage rond et coloré, les cheveux tout blancs, le baron Lambert n'avait jamais eu de barbe. A une inspection de son régiment, le général inspecteur lui reprocha de ne pas être à l'ordonnance, faute de moustaches :
- Mon général, répondit-il, voilà dix ans que je les attends : elles ne sont pas encore venues.
C'était un causeur charmant, plein d'humour et d'une causticité agréable.
L'uniforme des veneurs se composait d'un habit de drap vert à la française, parement et collet en velours cramoisi, galonné en galons de vénerie, galon d'argent entre deux galons d'or au collet, en quille aux parements, double galon aux poches, trois pointes à la taille, galon sur les bords ; gilet de velours cramoisi avec galons de vénerie ; culotte de peau blanche, bottes fortes avec manchettes de bottes ; chapeau à trois cornes, dit lampion, avec galon de vénerie, cravate blanche et gants blancs. Les boutons étaient en argent timbrés d'un cerf en or.
Les officiers de vénerie portaient le couteau de chasse avec le ceinturon en galon de vénerie et la trompe. L'Empereur ajoutait à cet uniforme la plume blanche au chapeau et la plaque de la Légion d'honneur sur l'habit.
L'Impératrice était revêtue d'un corsage d'amazone en drap vert à collet et parements de velours cramoisi avec galons de vénerie au collet, aux poches, aux parements, et dessinant des brandebourgs sur la poitrine. La toilette était complétée par le chapeau lampion avec plume blanche, et par une jupe de drap vert.

L'Impératrice en costume de chasse

C'était pour la coiffure et la coupe de l'habit, le même uniforme que celui de la vénerie sous Louis XV, mais il différait par la couleur, le vert remplaçant le bleu, les parements d'or remplaçant les parements d'argent.
C'est une tradition vieille comme la Vénerie elle-même que les chefs d'équipage accordent "le bouton", c'est-à-dire l'autorisation de suivre les chasses en uniforme à de hauts personnages et à certaines personnes de leur intimité ou de leur voisinage. La Vénerie impériale n'avait pas à se dérober à un usage aussi constant.
Ce point, comme d'autres souleva pourtant des critiques. "Encore le favoritisme !", s'écriaient les grincheux parmi ceux qui lisaient dans les comptes rendus les noms des personnes invitées aux laisser-courre. Il semble cependant naturel qu'à cet égard un souverain jouisse des mêmes droits qu'un châtelain d'Anjou ou de Normandie.
Donc, le bouton, en dehors des aides de camps et d'écuyers de l'Empereur qui l'avaient de droit, était donné aux ambassadeurs, aux ministres et à certaines personnes de distinction qui en faisaient la demande par l'entremise du grand veneur.
Celui-ci, après avoir pris les ordres de l'Empereur, faisait parvenir, avec une lettre annonçant que la demande avait été accueillie favorablement, une boîte contenant les boutons nécessaires pour garnir un habit de chasse, plus un bouton pour le chapeau. De là l'expression : avoir le "bouton" et l'appellation familière : "les Boutons" s'appliquant aux personnes qui portaient l'uniforme de la Vénerie. Les personnes ayant le "bouton" qui suivaient une chasse, dînaient le soir à la table des souverains et passaient la soirée au Palais.

Quelques mots maintenant sur le personnel de la Vénerie. M. Reverdy dit La Trace, premier piqueur, chef d'équipage, était un véritable personnage. Il disait "avoir servi quatre règnes", et c'était vrai. Entré à la Vénerie impériale en 1803 comme valet de chiens à l'âge de dix-huit ans, resté très vert et admirablement adapté à son emploi très délicat, il fut l'excellent organisateur du personnel de la Vénerie. Il était l'observateur fidèle des manières d'autrefois. On ne pouvait que l'admirer lorsque, venant prévenir le premier veneur que la curée était prête, il s'avançait, tenant correctement son chapeau à cornes, de la main gauche, le fouet déployé de la main droite et disait à son chef :
- Le bon plaisir de monsieur le comte.
Très honnête homme et de conduite irréprochable, le premier piqueur n'était pas sans défauts. Il avait de l'esprit naturel, la repartie facile et un tantinet mordante. Pas commode tous les jours, il savait se faire obéir de ses subordonnés, et répondre vertement à ceux de la Maison qui se montraient impertinents. Dans une chasse à Compiègne, un jeune officier agacé et sans retenue s'oublia à traiter La Trace de valet.
- Valet, soit, monsieur, répliqua-t-il, mais n'oubliez pas que je le suis de votre maître. Les chiens étaient fort bien traités et Leemans père, valet de limier à pied, reçut même une médaille de la Société protectrice des animaux. L'aspect seul du chenil révélait une tenue et une surveillance parfaites. Des hommes de garde se tenaient à la Vénerie toute la journée et l'un d'eux couchait au chenil.
On pouvait visiter ce chenil, à condition d'en faire la demande. Alors, on se voyait remettre à l'entrée une baguette de coudrier pour écarter les chiens. Les hôtes de Compiègne et de Fontainebleau venaient parfois se promener à la Vénerie.

La meute impériale

Un jour, pendant un séjour de la cour à Compiègne, l'Impératrice se rendit à la maison des chiens, accompagnée de la princesse de Metternich et de quelques dames. Le prince de la Moskowa faisant les honneurs, offrit les baguettes traditionnelles. Il détaillait la beauté de ses chiens, quand soudain une dame s'avisa de dire :
- Mais vos chiens doivent avoir des puces !
Le grand veneur de se récrier, assurant que chaque jour les chiens étaient baignés, brossés, savonnés.
- Je suis sûre qu'ils en ont, dit la princesse de Metternich.
Et pendant que le général donnait des éclaircissements techniques à l'Impératrice, elle se mit à chercher une puce sur la tête d'un chien. L'ayant trouvée ou le feignant, elle fit le geste de la glisser dans le col du prince de la Moskowa.
Celui-ci ne montra pas de mauvaise humeur pour ce geste cavalier, mais, pendant tout le temps de la visite, il ne cessa de se préoccuper de l'insecte agaçant qui sans doute n'existait que dans son imagination.

La messe de Saint-Hubert est une vieille coutume respectée par nombre d'équipages. Jadis elle était agrémentée d'usages plus ou moins bizarres. Les chiens y assistaient dans l'église même, et le plus jeune des veneurs faisait la quête dans un nid de grives. Voici comment la cérémonie se passait dans la Vénerie impériale.
Le 3 novembre, jour de la Saint-Hubert, à trois heures du matin, la fanfare du patron des chasseurs était sonnée dans la cour de la Vénerie ; à quatre heures, les officiers et tout le personnel du service en grande tenue, le personnel de l'écurie en livrée se rendaient à l'église Saint-Jacques à Compiègne (la Vénerie se trouvait toujours dans cette résidence à cette époque).
Le curée de Saint-Jacques disait une messe basse. Le pain bénit offert par le personnel du chenil était porté par les valets de chiens, à pied.
La messe terminée, piqueurs, valets de limiers et valets de chiens, à cheval, partaient pour faire le bois. Au rendez-vous, le chien reconnu pour le plus vite de l'équipage recevait une cocarde de soie verte qu'on priait une dame de lui attacher au cou. A la rentrée au chenil, les hommes se partageaient les rubans de cette cocarde et les portaient durant toute l'année pour tenir l'embouchure de leur trompe. Le soir, les piqueurs apportaient en grande tenue à l'Empereur une brioche bénite et à l'Impératrice un très beau bouquet.

Rendez-vous de chasse en forêt de Compiègne. Parquet, (c) Photo RMN

A Compiègne, la plupart du temps, le rendez-vous était au Puits-du-Roi. Une grande foule y stationnait d'avance, l'ordre était maintenu par des gendarmes des chasses en grande tenue et des gardes forestiers en uniforme. Dans une des allées étaient massées les voitures des personnes ayant une permission du grand veneur pour suivre la chasse.
Verts sur le feuillage vert, les cavaliers pimpants, les élégantes amazones arrivent, se saluent, se groupent, tandis que les valets aux hautes guêtres blanches retiennent difficilement les chiens qui bondissent, fous d'impatience, et s'excitent en un choeur d'aboiements joyeux.
Mais voici qu'on entend tinter joyeusement les grelots de la poste impériale. Les chars à bancs arrivent à grand trot, amenant l'Empereur, l'Impératrice et leur suite. En un large salut plein de grâce respectueuse, les chapeaux lampions quittent leurs têtes. On cause un instant parmi les cris et les appels des piqueurs et des valets, les aboiements plus assourdissants que tout à l'heure, les hennissements, les conversations de la foule et tout ce joyeux tumulte d'un départ attendu avec autant d'ardeur par les chasseurs que par les chevaux et les chiens.
Pour préparer la chasse, il est nécessaire de faire le bois bien avant l'heure du rendez-vous, c'est-à-dire de partir le matin au lever du jour avec un chien choisi parmi les plus fins de nez et qu'on appelle limiers, pour se rendre compte de l'endroit où l'animal, dont on a reconnu l'existence dans une telle partie de la forêt, se repose le jour après avoir mangé la nuit.
Dans la Vénerie impériale comme dans les autres équipages on agissait de même. Un piqueur accompagnait le valet de limier et le valet de chiens, à cheval ; comme il se fait partout, on enveloppait alors une enceinte de forêt : si on trouvait la trace du cerf sortant, on enveloppait une autre enceinte jusqu'à ce qu'on la perdit. Le cerf était alors "rembûché".
Après avoir ainsi trouvé leur cerf, les trois hommes de vénerie posaient leurs brisées (1). Des gardes forestiers restaient à garder l'enceinte tandis que piqueurs et valets se dirigeaient vers le rendez-vous.
Prestement habillés de leur bel uniforme, leur déjeuner pris, les piqueurs faisaient leur rapport au chef d'équipage venu avec la meute, chiens couplés, conduite par les valets de chiens, à pied. Les hommes montaient ensuite sur leurs chevaux que les palefreniers de la Vénerie venaient d'amener.
On est arrivé à l'enceinte d'attaque. Le maître d'équipage ou le piqueur a examiné le pied de cerf que l'on veut attaquer (au pied on reconnaît l'âge du cerf). De vieux chiens qu'on nomme rapprocheurs ont fait bondir l'animal. Le cerf est sur pied ! Le piqueur a sonné la "vue" ou le "lancé". Appels à la meute que les valets de chiens mènent couplée. Alors on découple et, dès que les chiens ont "goûté" la voie, on sonne le "bien aller".
Immobile, dédaigneux, le cerf semble les attendre. Comme intimidés, les chiens font cercle autour de lui. Enfin, le plus hardi s'avance et mord au flanc ou au jarret l'animal vaincu qui bondit. Puis, tête basse, il fond sur les chiens, les pique, les blesse de ses andouillers.
Tandis qu'ils aboient furieusement, il frotte avec rage ses mâchoires l'une contre l'autre. La meute va le porter bas, à moins qu'un coup de dague ou de carabine ne vienne mettre fin au combat.
A Compiègne et à Fontainebleau, chaque fois qu'on le pouvait, c'est-à-dire quand les chiens ne réussissaient pas à porter bas l'animal, c'est à la carabine qu'on le servait. Le premier veneur ou le lieutenant de vénerie mettait fin à l'agonie de la malheureuse bête.
Quand l'Empereur était présent, il prenait la carabine des mains du premier veneur et ajustait. Napoléon III tirait très juste et avec beaucoup de sang-froid mais souvent il s'approchait beaucoup trop près du cerf à l'hallali, ce qui lui valait les reproches justifiés de l'Impératrice.
Il semble bien que ce coup de carabine est le plus sûr moyen d'abréger une agonie. L'Impératrice n'aimait pas à voir souffrir la bête sur sa fin. "Tuez-la donc ! Tuez-la donc !", l'entendait-on dire à ce moment de la chasse.
D'aucuns ont mal interprété ce mot et ont vu là une dureté tout espagnole. C'est une erreur manifeste, et tous les habitués des hallalis impériaux auraient pu dire qu'au contraire ce "Tuez-la donc !" était un suprême cri de pitié.
D'ailleurs, l'Impératrice renonça vite à suivre les courses à cheval. Elle s'y rendait d'ordinaire en char à bancs avec quelques personnes de sa suite, assistait à la première partie et rentrait de bonne heure. C'était surtout pour elle l'occasion d'une promenade au milieu des magnifiques futaies de la forêt de Compiègne, car il était d'une assez grande difficulté de suivre la trace des chiens autrement qu'à cheval et rarement le char à bancs de Sa Majesté et ceux qui l'accompagnaient arrivèrent à l'hallali. Une fois, cependant, par exception, elle se remit en selle et assista à toute la chasse. Ce fut en 1865, le jour mémorable pour elle et pour son fils, où le Prince impérial courut le cerf pour la première fois. Il n'avait pourtant que neuf ans. Néanmoins, il avait revêtu l'habit galonné, chaussé les grandes bottes et coiffé le lampion à plumes blanches. Avant le départ, son père et sa mère s'amusèrent de son impatience.

Chasse en forêt de Fontainebleau.

Ce cerf avait pris son parti du côté de Saint-Pierre. Quand les chiens le rejoignirent, il était à l'eau. C'était une vaillante bête qui soutint une lutte longue et acharnée, durant laquelle le petit cheval du prince, Bouton d'Or, se comporta fort bien parmi les grands pur-sang et s'échauffa non moins qu'eux.
Finalement, le marquis de Latour-Maubourg saisit une carabine que lui présentait un des piqueurs, ajusta le cerf et l'abattit. On fit au petit prince les honneurs du pied. Après quoi, sa mère le ramena, dans un char à bancs, tout heureux et tout fier d'avoir chassé.
Les soirs de chasse à courre avait presque toujours lieu la curée froide aux flambeaux dans la cour d'honneur du château, à Compiègne, ou dans la cour ovale, à Fontainebleau.
L'Empereur et l'Impératrice se placent à une fenêtre du grand vestibule qui forme le centre du palais (à Compiègne), les invités et la cour aux autres fenêtres. Les hommes de la Vénerie apportent à huit heures le cerf, ou du moins ce qui doit être livré aux chiens. On recouvre les débris de la nappe du cerf, c'est-à-dire de la peau de l'animal qu'on a lavée sans la séparer de la tête. Les valets de pied en tenue de gala, poudrés, avec le chapeau à plumes en bataille, le long habit galonné et les bas de soie rose, rangés des deux côtés de la cour, tiennent des torches ou des piques surmontées d'une corbeille en fer où brûlent des étoupes imbibées d'esprit de vin et donnant, grâce à un sel de cuivre, des reflets verdâtres. On ouvre les grilles, la foule s'entasse dans la cour.
Tout le personnel de la Vénerie, la trompe de chasse aux lèvres, sonne des fanfares à deux ou trois parties, pendant que les chiens maintenus par le fouet du maître d'équipage font rage. Un valet de chiens a pris la tête du cerf par les bois et la balançant devant lui pour lui donner l'apparence de la vie la montre à la meute exaspérée. Deux fois le fouet s'abaisse et les chiens se ruent vers l'animal mort, deux fois il se relève et l'oeil en feu, la gueule ardente, ils sont forcés de reculer.
Enfin on sonne l'hallali, le fouet s'abaisse de nouveau... Cette fois, le valet n'a que le temps de se sauver avec la nappe, les chiens hurlant se précipitent, s'arrachent les morceaux, s'entassent en une furieuse mêlée grouillante et frénétique. Avec leur lanière, les valets mettent un frein aux trop violentes querelles.
De nouveau résonnent les fanfares : la Royale, la Bonaparte, la Vénerie, la Compiègne.

Le Prince impérial en habit de chasse. (c) RMN

Trois faisanderies furent aussi remontées à Fontainebleau, à Compiègne, à Rambouillet. Plusieurs grandes chasses avaient lieu tous les ans dans les tirés pratiqués dans ces forêts.
Donnons quelques détails précis maintenant que le système des layons n'est guère plus employé.
Les tirés se composaient de plusieurs kilomètres de bois taillés à 1 m 20 de hauteur, de manière que l'on pût bien voir le gibier et se voir les uns les autres. Ces tirés, s'étendant sur deux cents mètres en largeur, avaient une longueur d'environ dix kilomètres. Au milieu, un layon de 3 mètres pour l'Empereur. De chaque côté, un layon de 1 m 50 à 2 mètres, puis trois ou quatre layons de 1 mètre pour les invités.
Dans plusieurs de ces tirés, étaient tendues des cordes auxquelles s'accrochaient des banderoles destinées à effrayer le gibier et à l'empêcher de sortir de la zone à parcourir. Chaque jour, les gardes forestiers agrainaient les faisans dans le layon du milieu, ce qui leur donnait l'habitude d'y revenir.
Le rendez-vous était ordinairement fixé à dix heures, après un premier déjeuner substantiel. Les officiers des chasses, les conservateurs de forêt recevaient l'Empereur, qui arrivait avec ses invités et son service.
Napoléon III portait, d'ordinaire, un costume de drap de fantaisie gris foncé ou feuille morte, avec un knickerbocker et des bas, un chapeau mou de ces mêmes teintes, orné généralement d'une petite plume de faisan. Les invités et les officiers des chasses portaient des costumes analogues.
L'Empereur et les chasseurs suivaient donc les layons et tiraient les pièces qui se levaient ou passaient devant eux ; de plus, des deux côtés des tirés, on rabattait sur l'intérieur le gibier que les banderoles effrayaient et ramenaient vers le bois.
Derrière l'Empereur se tenait un garde forestier tenant un retriever destiné à rapporter le gibier tué et à retrouver les pièces blessées. Ce chien admirablement dressé ne faisait aucune attention au gibier tué par les autres chasseurs et ne se préoccupait que des pièces tuées par Napoléon III. Un garde marquait les pièces tuées. Des voitures suivaient pour les ramasser.
Un chargeur, un ramasseur et un marqueur suivaient chaque invité. Il va sans dire que si parmi les chasseurs se trouvait, comme cela arriva maintes fois, un souverain ou un prince étranger, les porte-fusils étaient plus nombreux. L'équipe des rabatteurs se composait de soldats de la garnison que commandait un officier. Une sonnerie de trompette ou de clairon indiquait les marches, conversions, arrêts.
Aux environs de midi, la chasse s'arrêtait pour un déjeuner-collation que l'Empereur et ses invités prenaient soit dans une tente, soit dans un kiosque rustique. Pour les officiers forestiers était aménagée une autre table ; enfin, gardes et rabatteurs mangeaient sur le pouce du pain et du fromage de gruyère arrosés d'une bouteille de vin pour deux. Souvent aussi, il leur était donné de la viande froide de la desserte impériale. A chacun l'Empereur envoyait un cigare.
Un jour, à Fontainebleau, ces rabatteurs étaient des zouaves de la Garde. Comme le troupeau de moutons appartenant aux Domaines passait près de la route de Nemours, le souverain dit aux zouaves que pour leur déjeuner il leur faisait cadeau d'un mouton. Ceux-ci ne se le firent pas dire deux fois.
Aussitôt happé, le mouton est dépouillé, vidé, traversé d'une broche faite d'une forte gaule et que les chacals tournent lentement sur un feu ardent. "Hardi, hardi !", clame un sous-officier, car le temps est limité et il faut cuire rapidement. Voilà le mouton bientôt préparé à la mode arabe. L'Empereur demande une côtelette, la mange et la déclare succulente. Quelques invités suivent son exemple. Les zouaves se pourlèchent les moustaches en dégustant épaules et gigots.
Dans ces haltes de chasse, Napoléon III montrait sa bonhomie souriante, questionnant les soldats, surtout les chevronnés et les médaillés à qui il demandait de raconter leurs campagnes. Il s'intéressait fort à leurs récits de Crimée et d'Italie. Ces journées de chasse étaient très appréciées des soldats rabatteurs. Chaque homme recevait un franc de haute paye et un lapin, agréable amélioration de l'ordinaire.
Napoléon III tirait fort bien et prenait plaisir à la chasse à tir. Négligeant les coups faciles, il aimait à essayer les coups de longueur et les réussissait souvent. Pour rendre la chasse plus brillante, on lâchait dans les tirés quelques faisans dorés, argentés ou vénérés puis on mettait dans des boîtes un certain nombre de perdreaux rouges.
Un garde était posté à une vingtaine de mètres et le perdreau s'envolait tandis qu'on entendait crier :
- Perdreau à l'Empereur !
Le Prince impérial, tout enfant, voyant des boîtes, demandait un jour à quoi elles servaient. On eut beau l'assurer qu'elles renfermaient de la graine pour les faisans, il n'en fut pas dupe et il annonça sérieusement à son père qu'on lui faisait tirer des perdreaux qui sortaient d'une boîte. Ces petites ruses des chasses princières sont de tous les temps.

Chasse à tir à Compiègne. Janet-Lange, (c) Photo RMN

A Fontainebleau et à Compiègne, l'Impératrice accompagnée de ses dames, venait parfois suivre la chasse pendant une demi-heure dans le layon de l'Empereur. De temps à autre, elle prenait un petit fusil et tirait quelques faisans. Dans tous les genres de sport, elle brillait par la grâce et l'adresse. Elle suivait les chasses à courre pour le plaisir du cheval plutôt que par goût de vénerie. La chasse à tir n'était chez elle qu'une récréation.
A la fin des journées de chasse, où que ce fût, dans les résidences (c'est-à-dire Compiègne et Fontainebleau), à Rambouillet, à Saint-Germain, à Marly, avait lieu ce que l'on appelle le Bouquet. Les chasseurs se tenaient derrière des abris de genêts ; les rabatteurs marchaient sur eux, leur faisant passer tout le gibier réfugié au bout du tiré. Après quoi, les gardes dressaient le tableau, comme cela se pratique dans toutes les chasses importantes. L'Empereur et ses hôtes assistaient volontiers à l'établissement de cet étalage de plume et de poil cher au coeur des chasseurs. S'il se trouvait quelque oiseau au plumage remarquable, Napoléon III le faisait mettre de côté et porter au Prince impérial.
Le lendemain de la chasse, les invités recevaient de copieuses bourriches ainsi que les autorités civiles et militaires. Des envois abondants étaient faits aux hospices et aux bureaux de bienfaisance.
Napoléon III ne chassait jamais en dehors des tirés impériaux. Pourtant, en décembre 1862, sur les vives instances du baron James de Rothschild, chef de la célèbre maison de banque, il consentit à allait tirer des faisans à Ferrières. Le châtelain voulait que la réception fût digne de son hôte. Aussi, le ban et l'arrière-ban des faisanderies avait-il été invité à se faire immoler parle souverain et sa suite.
Après cinq traques qui donnèrent environ 800 pièces, presque toutes des faisans, dont 240 tués par l'Empereur, celui-ci rentra au château.
Une fois terminés, le goûter et la visite aux chefs-d'oeuvre de l'art qui garnissaient le hall, il prit congé de ses hôtes. En souvenir de sa visite il avait consenti à planter de ses mains un jeune sapin commémoratif. Les maîtres du lieu se confondirent en témoignages de gratitude.
Comme, une dernière fois le baron de Rothschild s'inclinait devant l'Empereur, il lui dit ces mots, auxquels un lapsus ou une faute de prononciation donnaient un sens particulièrement savoureux :
- Sire, de cette journée magnifique, je garderai le mémoire.

Article du comte Fleury et de M. Louis Sonolet paru dans le magazine Historia.

Lien : Les chasses impériales de Napoléon III, résumé de la thèse de Géraldine Péoc'h soutenue à l'Ecole des Chartes.