La paralysie du pouvoir républicain, la guerre civile et étrangère, le désordre généralisé ont, par deux fois, imposé une solution autoritaire en France. Napoléon Bonaparte, en 1799, et son neveu Louis-Napoléon, en 1851, ont voulu restaurer la puissance de l'État par des coups de force, tout en se réclamant des acquis de 1789. Lors de son retour au pouvoir, en 1958, le général De Gaulle n'incarne-t-il pas lui aussi cette tradition bonapartiste ?

Caricature de Spinga parue dans L'Histoire

"L'idée napoléonienne consiste à reconstituer la société française bouleversée par cinquante ans de révolution, à concilier l'ordre et la liberté, les droits du peuple et les principes d'autorité." Ainsi s'exprime en 1840, dans son exil londonien, Louis-Napoléon Bonaparte.
Retenons dans ce qu'il affirme là les deux mots clés de ce qu'il appelle "l'idée napoléonienne" et qui est pour nous le bonapartisme : peuple et autorité. Devenu Napoléon III, le même auteur publie en 1862 une vie de Jules César. Ce n'est pas par hasard. La référence romaine ne s'applique pas seulement au conquérant mais à celui qui a voulu établir son pouvoir absolu sur le consentement des plébéiens. Les deux régimes napoléoniens que la France voit s'installer au début et au milieu du XIXème siècle s'affirment pareillement des régimes forts et personnels se réclamant du peuple. Le bonapartisme est devenu le césarisme moderne.
Le bruit des armes qui est à l'origine comme à la chute des régimes césarien et bonapartiste pourrait faire croire à leur fragilité, voire à leur nature factice. En fait, le césarisme fut au principe d'un empire durable ; de même que les deux empires napoléoniens furent-ils plus stables que les régimes qu'ils remplaçaient. Si l'on veut compléter cette observation par le fait qu'au XXème siècle deux républiques parlementaires ont encore laissé place, en 1940 et en 1958, à des régimes peu ou prou césariens, on peut se demander légitimement si le bonapartisme n'est pas l'une des tendances lourdes de la vie politique française.
Au départ, en 1799 (18 brumaire) comme en 1851 (2 décembre), c'est un régime qui prend forme sur les ruines d'une république parlementaire abattue par un coup d'État. Le maître d'œuvre a déjà conquis depuis longtemps les faveurs de l'opinion. Comme César, à la tête d'une armée prétorienne avant de franchir le Rubicon, Napoléon Bonaparte s'est imposé aux foules par la gloire militaire. La campagne d'Italie de 1797 lui a valu le surnom de "Notre-Dame des Victoires" (Lodi, Arcole, Rivoli, ...). Il est devenu membre de l'Institut, au siège de Carnot frappé de proscription. Mais le nouveau chef a su dessiner sa propre image de héros national : c'est avec les richesses accumulées en Italie qu'il finance la fondation de journaux qui assènent au public les récits de ses prouesses. D'emblée, sa carrière politique s'appuie sur la propagande.
Louis-Napoléon Bonaparte, lui, ne pourra pas jouir de la réputation militaire, mais le neveu qu'il est héritera des palmes reçues par l'oncle. Les lettrés, les gens à latin, les hommes politiques considèrent le surgeon napoléonide comme un "crétin" - facile à tenir en main. Ils se trompent : Louis-Napoléon n'a guère d'éloquence mais il a une culture scientifique et des connaissances en matière économique très au-dessus de la moyenne. Surtout, ils sous-estiment la ferveur populaire que la légende napoléonienne va assurer à l'épigone du vainqueur d'Austerlitz. "Napoléon le petit", comme dit Victor Hugo ? Peut-être, mais qui a su capter la charge de fascination disponible en provenance de "Napoléon le Grand". L'élection présidentielle de 1848, consécutive à la révolution de Février et faite au suffrage universel, concrétise le magnétisme exercé par le patronyme historique : au lieu de choisir parmi les politiciens déjà connus, le peuple envoie à l'Élysée un obscur, mais d'éclatante lignée.
Voilà donc deux hommes jugés hors du commun, l'un par la réputation de ses exploits, l'autre par un nom désormais élevé à la puissance d'un mythe, qui décident ou de prendre le pouvoir ou de s'y maintenir de manière illégale. S'ils y parviennent, c'est qu'ils répondent à une apparente nécessité. Le coup d'Etat originel est pratiqué dans la crise d'une république en état de décomposition - "l'anarchie" dit Napoléon. Le Directoire n'arrive pas à se maintenir lui-même, vaille que vaille, qu'au moyen de manipulations électorales et d'élections cassées, tantôt contre les jacobins, tantôt contre les royalistes. Le système politique issu de l'échec de la monarchie constitutionnelle, voulue par les Constituants de 1789, n'a pu trouver son équilibre ; la guerre étrangère coûte cher, les finances sont délabrées ; la division religieuse reste profonde : "Lorsque je me mis à la tête des affaires, expliquera Bonaparte, la France se trouvait dans le même état que Rome, lorsqu'on déclarait qu'un dictateur était nécessaire pour sauver la République."
L'idée d'un "sauveur" courait même les rangs de la gauche : les jacobins s'imaginèrent avant Brumaire se concilier l'alliance du soldat d'Italie et d'Égypte ; à défaut, ils songèrent à Bernadotte, autre général et récent ministre de la Guerre. Cependant, le dictateur en herbe n'entendait point se lier les mains à un parti : il était au-dessus de tous. Il sut pourtant trouver des appuis dans les gouvernants de l'heure, à commencer par Sieyès. Finalement, celui-ci tira les marrons du feu pour lui : Bonaparte, mal assuré devant l'assemblée des Cinq-Cents transportée à Saint-Cloud, abreuvé d'injures, menacé d'être mis hors-la-loi, ne doit finalement son salut qu'à l'intervention décidée de son frère Lucien, président de l'assemblée rebelle, et de ses fidèles soldats, Leclerc et Murat en tête. Le coup d'État parlementaire devenait un coup d'État militaire : les représentants du peuple étaient dispersés par le sabre.
Le "coup du 2 décembre" en 1851 fut tout autre. Un président de la République, inéligible, entend se maintenir à la tête de l'État par la force. Il y réussit, mais au moyen d'une répression sanglante contre les soulèvements sporadiques, localisés mais non sans intensité, que son action déclenche. Cependant, loin d'être le résultat d'un caprice despotique, le coup d'État venait à point pour remplacer un régime républicain sans âme. La IIème République, en effet, était née dans un concours d'espérances populaires et d'apparente fraternisation des classes et des convictions philosophiques.
Entre-temps, les arbres de la Liberté, plantés au lendemain des journées de février 1848, avaient été déracinés. La peur des ouvriers insurgés avait établi dans le sang des journées de Juin une république conservatrice, au sein de laquelle les conservateurs patentés n'arrivaient pas à s'entendre, et d'abord sur la nécessaire "fusion dynastique" (autrement dit, la réconciliation des deux branches de la famille royale, légitimiste et orléaniste) qui leur eût permis la restauration de leurs vœux. A l'approche de l'échéance électorale, la peur des rouges a poussé une partie d'entre eux à se rallier à la solution bonapartiste, c'est-à-dire à la réforme constitutionnelle permettant à Louis-Napoléon d'être de nouveau éligible - puisqu'il était prévu à l'origine un seul mandat de quatre ans.
En vain ; ils ont échoué face à une coalition de droite et d'extrême gauche. Convaincu de représenter le sentiment général contre la résistance d'une partie de la classe politique, le Président en appelle au peuple par voie d'affiche et dissout l'Assemblée au moyen de l'Armée. Le sang répandu dans les jours suivants marquera le régime d'une tâche indélébile : il était né d'un "crime", comme dira Victor Hugo. Mais la violence de la répression ne doit pas masquer la réalité d'un assentiment profond dans toutes les couches de la nation : la IIème République avait massacré plus d'ouvriers en juin 1848 que d'opposants n'étaient morts sous le coup d'Etat de décembre 1851 ; néanmoins elle restait un danger aux yeux de ceux-là mêmes qui en avaient la direction. Ainsi le futur Napoléon III pouvait se targuer d'offrir au peuple une revanche sur les "Burgraves" du pouvoir et aux bourgeois l'assurance d'une protection face aux révolutionnaires ; d'une part, il rétablissait le suffrage universel et, de l'autre, il assurait la restauration de l'ordre. Le bonapartisme se définira comme garant conjoint des valeurs (ou de certaines valeurs) de gauche comme de droite, dans une perspective de réconciliation et d'union nationale.

Le chef face au peuple

La force pouvait permettre provisoirement de gouverner une société en état de division endémique. Au-delà, le régime qui en résulte a besoin de légitimité. Les deux Napoléon la recherchèrent d'abord dans le principe de la souveraineté nationale. L'un et l'autre ont pu se prévaloir de s'appuyer sur les "masses", au détriment des castes et des oligarchies. Les deux dictateurs, leur coup étant fait, entendirent faire ratifier leur pouvoir par le suffrage universel.
Par trois fois, en l'An VIII (le Consulat), en l'An X (le Consulat à vie) et en l'An XII (l'Empire héréditaire), Napoléon Bonaparte met au référendum le changement de Constitution, sans passer par des assemblées. La consultation populaire s'apparente à un plébiscite : il s'agit de donner ou non sa confiance à un homme. La démarche prend un tour démocratique dans la mesure où le régime directorial défunt s'établissait sur le suffrage censitaire. Le tête-à-tête entre le chef et le peuple, sans intermédiaire, est l'une des marques intrinsèques du bonapartisme. Dans le concret, ce premier essai est équivoque : on attendit deux mois les résultats de la première consultation. Lucien Bonaparte, ministre de l'Intérieur, se "trompa" avantageusement dans ses additions : il fallait démontrer la base populaire du nouveau régime. De même, Napoléon le neveu. Il commença par faire proclamer, dans la nuit même du coup d'État, le rétablissement d'un suffrage universel, qui avait sensiblement mutilé au détriment des pauvres par l'assemblée conservatrice[1]. Puis, il procéda à une consultation, d'abord en décembre 1851, pour faire ratifier la réforme constitutionnelle qui lui attribuait une présidence décennale, puis en 1852, pour faire confirmer le rétablissement de l'Empire : dans les deux cas, un triomphe.
Certes, ni l'oncle ni le neveu n'abusèrent du plébiscite : un résultat négatif ou simplement médiocre pouvait leur coûter ou entamer cette légitimité obtenue des urnes dès l'origine. Mais l'appel au peuple constitue la ressource légale dont on peut user à souhait ; tel Napoléon Ier, au retour de l'île d'Elbe, tel Napoléon III qui, contesté par les élections législatives de 1869, propose un référendum sur ses réformes en 1870 et obtient un succès qui lui permet de replâtrer son autorité. Dès 1844, Louis-Napoléon écrivait : "Aujourd'hui le règne des castes est fini : on ne peut gouverner qu'avec les masses ; il faut donc les organiser pour qu'elles puissent formuler leurs volontés et les discipliner pour qu'elles être dirigées et éclairées sur leurs propres intérêts."[2]
La fin des "castes", c'était aussi la mise au pas des assemblées. Le bonapartisme est le contraire du parlementarisme - haine et mépris des assemblées, "trait caractéristique et fondamental de son esprit", disait Tocqueville, qui refuse de se rallier. Avec le suffrage universel au lieu du droit divin, le régime bonapartiste reprend le mouvement de la monarchie absolue : guerre aux corps intermédiaires ! plus d'égalité promise et moins de liberté offerte ! centralisation accentuée ! et des fonctionnaires partout, plutôt que des élus ! Dans ce domaine, Napoléon achève l'œuvre des Bourbons : au pouvoir des intendants, supprimés par la Révolution, il donne pour suite celui des préfets en 1800. Ceux-ci, comme autant d'empereurs délégués départementaux, tissent à travers le pays un réseau d'influence, de surveillance, d'action, aux fins d'unifier le pays sous la direction du grand homme. "La chaîne d'exécution, disait Chaptal, descend sans interruption du ministre à l'administration et transmet la loi et les ordres du gouvernement jusqu'aux dernières ramifications de l'ordre social avec la rapidité du fluide électrique."
Tout est organisé pour donner la prépondérance absolue à l'Exécutif : l'Empereur a l'initiative des lois. L'opposition parlementaire, s'il en est, est réduite par tous les moyens - y compris les moyens "légaux" comme la candidature officielle. Le régime doit encore sa modernité au double emploi de la police et de la propagande. La censure et les images d'Épinal font bon ménage dans le régime bonapartiste. Quant à l'Université, d'où pourraient venir des objections, elle tombe, elle aussi, sous la férule du maître, au moyen du monopole. "Il n'y aura pas d'état politique fixe, déclara Napoléon, s'il n'y a pas un corps enseignant avec des principes fixes."
Les étudiants ne sont pas les seuls visés : dès l'enfance les petits Français doivent apprendre obéissance et reconnaissance. Ainsi, Napoléon avait fait introduire dans le catéchisme une question flatteuse : "- N'y a-t-il pas des motifs particuliers qui doivent plus fortement nous attacher à Napoléon Ier notre empereur ? - Oui, car il est celui que Dieu a suscité dans les circonstances difficiles pour rétablir le culte public de la religion sainte de nos pères et pour en être le protecteur. Il a ramené et conservé l'ordre public par sa sagesse profonde et active. Il défend l'Etat par son bras puissant ; il est devenu l'oint du Seigneur par la consécration qu'il a reçue du Souverain Pontife, chef de l'Église universelle."
Néanmoins, le bonapartisme n'est pas un simple régime démagogique et policier. Napoléon Ier et Napoléon III n'ont pu créer ou restaurer l'Empire que dans la mesure où ils répondaient à une demande forte. Le premier eut le mérite aux yeux des Français de stabiliser la vie politique après dix années de déchirement, de guerre civile, et de guerre extérieure. Le Concordat de 1801, qui posait les bases de la réconciliation religieuse, et la paix d'Amiens, mettant fin en 1802 à la coalition étrangère, furent les actes initiaux sur lesquels Napoléon pouvait bâtir sa puissance. Lui et son neveu, se plaçant au-dessus des partis, au-dessus des classes, claironnaient n'avoir qu'un but : la grandeur nationale. De fait, les deux régimes bonapartistes en produisirent à foison.
Cette grandeur impliquait le dynamisme économique et la paix sociale. Un volontarisme d'État est notable en ce domaine sous le premier, et plus encore sous le second Empire. De la création de la Banque de France à la politique des grands travaux (assèchement des Landes, routes internationales, lignes de chemin de fer, ...), du traité de libre-échange avec l'Angleterre, en 1860, au percement de l'isthme de Suez, achevé en 1869, les signes abondent de l'impulsion économique venue en haut. Le succès dans tous les domaines devait corroborer le plébiscite.

Parmi toutes les œuvres de gloire, dont le bonapartisme nourrit son auto exaltation, la plus grande reste celle de la puissance militaire. Dans un premier temps, l'Empire "c'est la paix"[3]. Mais bien vite, quelles que soient les circonstances atténuantes, le nom des deux Napoléon devient synonyme de conquête. Le concept même d'Empire implique celui de guerre, car l'essence de l'Empire, c'est la puissance dominatrice. Un rêve les obsède l'un et l'autre. Le premier imagine la création d'une Europe française, le "Grand Empire" : considéré par les autres souverains comme un usurpateur, issu de la Révolution abhorrée, il passera une bonne partie de son règne et usera le gros de ses forces contre l'hydre des coalitions. En même temps, il fait souffler sur le continent le vent des idées révolutionnaires, donne le branle aux vieilles monarchies, éveille le sentiment de nationalité, construit des routes et des ponts, refait dix fois la carte de l'Europe. "Napoléon, écrit Engels, était en Allemagne le représentant de la Révolution, l'annonciateur de ses principes, le destructeur de la vieille société féodale." Et Hegel avant lui : "De tels progrès n'ont été possibles que grâce à un homme extraordinaire, qu'il est impossible de ne pas admirer."
Avec les bulletins de la Grande Armée, le grand homme répand à travers le pays son image de héros légendaire. Une fois Napoléon vaincu et exilé, les républicains et les libéraux verront moins en lui "l'Ogre corse" que le vaillant soldat de la Révolution défiant les dynasties séculaires, les anciens régimes restés en vie, la fédération des tyrans. Napoléon le neveu, malgré ses serments, retrouvera, lui aussi, le chemin des champs de bataille après un demi-siècle de paix. Porté au pinacle par les noms des victoires remportées qui claquent comme des drapeaux, ils ne pourront survivre à la défaite des armes. Avant la chute finale, deux retraites lugubres préfigurent l'effondrement de l'Empire : pour l'un, la retraite de Russie ; pour l'autre, le retour du Mexique. Les grands rêves se sont dissipés, Alexandre doit rentrer à la maison. Alors, la pire des humiliations est infligée au stratège : l'invasion de sa patrie par les armées étrangères.
Pile et face : les trompettes de la gloire et le glas de la défaite. Les Français ont été enivrés, et certains le sont toujours, par l'extraordinaire épopée impériale. Le neveu, on le sait, ne pourra la recommencer, mais il touchera les dividendes du capital accumulé par le fondateur. Dans Les Déracinés, Maurice Barrès nous montre cinq jeunes Lorrains débarqués à Paris, se retrouvant aux Invalides : "Le tombeau de l'Empereur, pour des Français de vingt ans, ce n'est point le lieu de la paix, le philosophique fossé où un pauvre corps qui s'est tant agité se défait ; c'est le carrefour de toutes les énergies qu'on nomme audace, volonté, appétit. Depuis cent ans, l'imagination partout dispersée se concentre sur ce point. Comblez par la pensée cette crypte où du sublime est déposé ; nivelez l'histoire, supprimez Napoléon : vous anéantissez l'imagination condensée du siècle. On n'entend pas ici le silence des morts, mais une rumeur héroïque ; ce puits sous le dôme, c'est le clairon épique où tournoie le souffle dont toute la jeunesse a le poil hérissé."
On connaît le revers de la médaille : les hécatombes et autres horreurs de la guerre. Mais aussi : la nécessité de vaincre, pour se maintenir au pouvoir. Colosse aux pieds d'argile, le régime bonapartiste ne peut survivre à la défaite militaire. Sans doute est-ce devenu le lot des nouveaux régimes et seules les vieilles monarchies pouvaient-elles se permettre les défaites à répétition. Mais, dans le cas napoléonien, tout se passe comme si le régime en place se trahissait lui-même quand il ne cherche pas la gloire sous le feu des canons. Il est comme poussé vers Austerlitz ou Magenta ; et finalement, vers Waterloo ou Sedan.

Jusque-là, nous avons pris le bonapartisme comme un bloc. En bonne rigueur, il faudrait maintenant nuancer. D'abord le terme lui-même s'applique plus exactement au régime créé par Louis-Napoléon Bonaparte, même si les traits du modèle étaient déjà assez bien tracés sous Napoléon Ier. Les deux régimes, en fait, ont été soumis à une évolution inverse. Dans le premier cas, on a vu une dictature populaire, plébiscitaire, se transformer en monarchie impériale. Dans le second cas, on a vu une présidence de la République décennale devenir Empire, mais un Empire qui à la longue s'est sensiblement libéralisé, rendant même dans la dernière année un rôle majeur au Parlement. Malgré les différences, l'un et l'autre régimes souffrent d'une contradiction analogue - celle qui oppose le principe de la légitimité populaire et le principe d'une nouvelle dynastie héréditaire.
Dans le cas de Napoléon Ier, la contradiction a pris la forme d'une évolution caricaturale. Sa volonté de légitimation dynastique est passée par deux actes qui remettaient en cause ses origines. Le premier est son mariage avec l'Autrichienne Marie-Louise, précédé de son divorce d'avec Joséphine. En forçant la porte de la maison de Habsbourg, l'ancien général corse, l'ancien jacobin, le "Robespierre à cheval", comme disait Mme de Staël, troquait en bourgeois gentilhomme nouveau style son passé révolutionnaire pour un blason d'Ancien Régime. Le second fait a été le sacre de l'Empereur par le pape le 2 décembre 1804 : c'était donc une légitimité de droit divin qui devait couronner la transformation du régime. Et l'on a vu plus haut, dans le passage du catéchisme, que Napoléon entendait effectivement être considéré par la formule de la royauté française : il était "l'oint du seigneur". Le modèle bonapartiste s'altérait : Napoléon perdait volontairement son originalité, qui venait du compromis réalisé entre les principes révolutionnaires et la restauration de l'autorité de l'État.
Dans le cas de Napoléon III, point de velléité de ce genre : le suffrage universel reste jusqu'au bout la vraie source de légitimité. Oui mais... lui aussi entend bien renouer avec un régime dynastique. Comment pouvait-on, dès lors, concilier le principe héréditaire et le principe plébiscitaire ? Celui-ci s'attache à une personne unique, à sa dignité propre ; celui-là, notion abstraite, se réfère à une fonction. Que d'aventure un non vienne désavouer le chef de l'État, doit-il partir ? Est-il imaginable qu'en pareil cas, un héritier, quel qu'il soit, voire un enfant, prenne sa place ? On touche ici à une borne du bonapartisme. Dans son essence, il a besoin du soutien populaire pour naître et durer ; dans son ambition, il rêve de se perpétuer dans sa progéniture : c'est toute la bâtardise d'un régime tiré entre sa sympathie affichée pour "les masses" et ses aspirations monarchiques.
Pour résoudre la contradiction, Napoléon Ier, on l'a dit, choisit tant bien que mal le retour au droit divin (tout au moins jusqu'au Cent Jours) ; Napoléon III lui, était condamné à solliciter l'adhésion du suffrage universel. Celui-ci ne fut pas convié à un autre plébiscite entre 1852 et 1870, mais il l'était régulièrement pour les élections législatives. Du même coup, le régime devait s'armer de toutes les précautions, utiliser tous les conditionnements de l'époque, imaginer toutes les propagandes pour garder le soutien du peuple. Monarchie incomplète, l'empire bonapartiste devait éviter la crise d'impopularité. D'où résulte en grande partie son volontarisme mais aussi, pour le pire, sa fuite en avant.

Le bonapartisme s'appuie-t-il sur des couches sociales privilégiées ? Est-il la traduction politique d'une domination de classe ? De fait, des contemporains ont vu en lui la garantie d'un ordre bourgeois contre le danger révolutionnaire : la peur des jacobins en 1799, la peur des "partageux" en 1851, la demande d'autorité étatique de la part des possédants ont été maintes fois relevées. Louis Veuillot, qui a le langage dru d'un catholique d'extrême droite, écrit sans ambages au lendemain du 2 Décembre, considéré par lui comme "une véritable contre-révolution", que Louis-Napoléon est pour "les hommes d'ordre, l'homme au fouet qui rendra à la société ses fermes assises sur un prolétariat dûment maîtrisé". Plus proche de nous, Pierre Barberis, historien de la littérature d'inspiration marxiste, présente Napoléon III comme "le chien de garde du capitalisme français forgeant son avenir."
L'analyse de Marx était plus fine. Pour l'auteur du 18-Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 Décembre répondait à la nécessité d'en finir avec les divisions internes de la bourgeoisie. Celle-ci était partagée entre sa fraction foncière et sa fraction industrielle. La seule entente possible entre elles deux avait été l'établissement de cette république neutre sur la défaite du prolétariat. Restaurer la monarchie eût signifié l'avantage d'une fraction sur l'autre, c'est pourquoi la fusion dynastique était impossible. Ce désaccord entraîne un courant du Parti de l'Ordre à rallier la solution napoléonienne. C'est donc de l'incapacité de la classe bourgeoise à trouver un commun langage et une politique commune que va sortir le coup d'Etat du 2 Décembre.
Cependant, cette solution étatique ne tombe pas du ciel. Louis-Napoléon Bonaparte est assuré d'une base sociale, qui est aussi une base électorale de granit : celle de la paysannerie "parcellaire". Dans cette France, profondément rurale, le bonapartisme va signifier la défense de la petite paysannerie propriétaire, conservatrice, dont les membres isolés les uns des autres se trouvent dans l'incapacité de faire entendre leurs voix, c'est-à-dire leurs intérêts de classe. Déjà Napoléon Ier avait consolidé, par le Code civil, la petite propriété de plein droit fraîchement acquise par les paysans ; Napoléon III s'en fera le défenseur à la fois contre les anciens maîtres et contre les nouveaux notables citadins.
Les élections successives n'ont jamais démenti l'attachement de la petite paysannerie au régime bonapartiste. Proudhon, adversaire de Marx, confirmera l'analyse. Cela dit, Marx, fidèle à sa méthode, a tendance à subordonner la politique aux impératifs de l'économie et de la lutte des classes. Les personnages de la scène sont toujours, ou presque, l'incarnation d'un intérêt de classe. Or, si le bonapartisme a constitué un modèle politique, applicable grosso modo à d'autres époques et à d'autres conjonctures, il faut le saisir dans sa spécificité politique. Marx lui-même, dans son célèbre pamphlet, fait état des "intérêts particuliers" de tel ou tel député en contradiction avec les intérêts de sa classe : il admet donc que dans la cuisine politique les individus et leurs passions singulières mettent au moins un grain de sel qui change le goût du plat final. Les acteurs du champ politique ne sont pas sans arrêt en train de se demander ce qui vaut le mieux pour le groupe social dont ils sont issus ; quand bien même ce serait le cas, ils pourraient s'opposer à leurs collègues du même groupe, non sur la finalité de leur action, mais sur ses moyens.
Bref, la brillante analyse de Marx ne nous satisfait pas pleinement. La dictature napoléonienne, comme tout autre régime politique, ne descend pas des airs, pour parler comme lui : elle a besoin d'un enracinement dans la société. Admettons que la paysannerie en fut le terreau durable. Mais on parlerait du régime napoléonien sans utiliser un terme en "isme" si l'on n'avait pas eu l'idée qu'un certain type de régime politique avait été inventé, dont certains traits l'apparentent au césarisme de l'Antiquité, et dont les caractères fondamentaux pouvaient se retrouver en d'autres époques, sans paysannerie majoritaire. La fondation de la Vème République nous encourage dans cette voie.

Certes, les différences entre gaullisme et bonapartisme sautent aux yeux. De Gaulle n'a pas enterré le régime des libertés (les atteintes portées à la liberté de la presse pendant la guerre d'Algérie avaient commencé sous la IVème République). De Gaulle n'a jamais instauré un régime qui donnât la prépondérance à l'armée (ses adversaires les plus résolus furent même des officiers supérieurs). Surtout, De Gaulle n'a jamais voulu fonder ni un Empire ni une dynastie. Cela dit, les éléments du bonapartisme ne manquent pas dans le système qu'il achève de mettre en place en 1962.
A l'origine, De Gaulle bénéficie, peut-être pas d'un coup d'Etat mais en tout cas d'un coup de force - celui du 13 Mai - canalisé vers lui par les responsables de l'armée d'Algérie. Certes, plus habile que Bonaparte à Saint-Cloud, le Général obtient l'investiture du Palais-Bourbon. Mais il revient au pouvoir dans des conditions au moins aussi troubles, dans un pays qui se croit au bord de la guerre civile. Justement, De Gaulle se place au-dessus des clans, récusant ce "système des partis" qui, à ses yeux, a fait tant de mal à la France, répétant à sa manière le mot de Lucien Bonaparte : "Le gouvernement ne veut plus, ne connaît plus de partis, et ne voit en France que des Français."[4] Leitmotiv du "rassemblement", lequel n'est pas sans résultat : jusqu'au bout, une partie de l'ancien électorat de gauche lui reste fidèle !
Lui aussi, De Gaulle, est précédé d'une "légende" : celle du Patriote intransigeant, l'homme du 18 Juin, le Libérateur du territoire, celui qui a replacé la France au rang des grands, après la terrible humiliation de 1940. Héritier de sa propre gloire, homme providentiel, accueilli comme un sauveur par un pays embourbé dans les contradictions de l'heure et la lutte des factions, il va faire adopter une Constitution et établir un système où l'on retrouve, surtout après la réforme constitutionnelle de 1962, mainte caractéristique du bonapartisme : la légitimation par le référendum-plébiscite, l'affaiblissement des assemblées, le renforcement de la centralisation administrative sous la forme technocratique, le rapport affectif qu'il entretient avec "les masses". Les voyages en province sont un de ces moyens efficaces pour court-circuiter les assemblées intermédiaires : les plongées dans la foule, les poignées de main à la chaîne, les mots qu'il fait tomber sur des oreilles émerveillées... Ajoutons-y l'art renouvelé de la propagande. De Gaulle sait s'entourer d'écrivains fameux - Malraux, Mauriac et d'autres - qui colorent de leur style l'épopée gaullienne. La diffusion de la télévision arrive à point ; il en use bientôt en artiste, tout en ayant soin d'en faire surveiller les messages...
Quand, aujourd'hui, on rencontre quelques jeunes gens faisant le pèlerinage de Colombey, on repense aux cinq Lorrains de Barrès devant le tombeau de Napoléon : De Gaulle avait réveillé le désir de gloire nationale : il avait été le Résistant suprême ; il demeurait le farouche garant de l'indépendance française. Il pouvait bien "abandonner" l'Algérie : c'était dans le mouvement de l'histoire ; il compensait le prestige colonial par la nouvelle réputation d'un grand pays moderne, dynamique, résolu à forger les armes de sa défense. La mise au point de la bombe A puis de la bombe H, la diplomatie gaullienne défiant la république impériale des Etats-Unis, la reconnaissance de la Chine communiste, le départ de l'OTAN... A chaque coup, les Français rendus à leur fierté par tant d'audace s'imaginaient revivre une époque héroïque. Le développement économique des années soixante, le redressement du franc, les progrès de la législation sociale[5] : on retrouverait encore bien des traits de ressemblance, mutatis mutandis, avec le second Empire. La synthèse gaulliste : une monarchie républicaine.

Le second Empire, dans les trois dernières années de son existence, s'est libéralisé. A terme, au vu de l'évolution générale des nations industrielles d'Occident, on pourrait imaginer une évolution parallèle du système impérial vers des institutions et des pratiques voisines de celles que De Gaulle a mises en place. La grande différence reste le choix dynastique. De Gaulle a voulu fonder, non un empire héréditaire, mais une monarchie républicaine, c'est-à-dire élective. Reste que Napoléon III et De Gaulle remettent en jeu leur légitimité par le référendum-plébiscite dès que le doute s'insinue entre le guide et la nation. Dans le cas gaulliste, le modèle s'est épuré, s'est débarrassé de la contradiction mentionnée plus haut : le Chef se retire sur la volonté du peuple. La synthèse gaulliste démontra sa validité par le départ du Général au lendemain du référendum perdu de 1969. En ce sens, sa monarchie républicaine était aussi une monarchie démocratique.
Longtemps, la Révolution a laissé libre cours à une intrigue principale dans la société française : la lutte des héritiers de 1789 et des fidèles de la monarchie catholique. En fait, le double échec de la Restauration et de la monarchie constitutionnelle de Juillet laisse place, dans le champ politique, à la concurrence de deux systèmes, tous deux issus de la Révolution : république parlementaire et régime bonapartiste. Chacune des quatre républiques parlementaires, du Directoire à la IVème République, s'est achevée à l'avantage d'un sauveur suprême, pourfendeur du régime d'assemblée. Car même si le régime de Vichy échappe à la catégorie du bonapartisme, il lui prend néanmoins quelques-uns de ses caractères, à commencer par la haine des partis et la mise au rancart du Parlement. Par quatre fois, un homme chargé de gloire foudroie, sous les applaudissements des "masses", le "système des partis". A chaque fois, il peut - au moins à ses débuts - compter sur une ferveur populaire que les républiques défuntes n'ont jamais atteinte.
La IIIème République, qui fut l'essai le plus réussi de république parlementaire, fut régulièrement l'objet des assauts néo-bonapartistes. Le boulangisme en a été l'épisode le plus échevelé : derrière le panache d'un général, qui électrisait les foules, les "révisionnistes" ont fait le procès d'un régime jugé par eux sans tête, sans âme, sans gloire. Le Brumaire boulangiste n'eut pas lieu ; du moins les manifestants menés par le cheval blanc de Boulanger n'ont pas remisé leur passion après la défaite. Dans le nationalisme antidreyfusard comme dans les ligues des années trente, on a de nouveau entendu des cris de haine contre le parlementarisme, régime de voleurs, régime de honte, régime d'impuissance. La IVème République, quant à elle, vit sa constitution ratifiée par une minorité d'électeurs inscrits ; les sondages entrant dans les mœurs, on peut observer que le régime était mort dans les cœurs bien avant le 13 Mai.
La république plébiscitaire, chère à Déroulède, est restée pour bien des Français le régime de leurs vœux. Un grand chef, extra- et antiparlementaire, l'enthousiasme populaire, un "grand dessein", la fin des querelles partisanes, la communion nationale... Tout cela est autrement exaltant pour eux que le parlementarisme d'importation anglaise, qui n'est que bavardages, tripotages et faiblesse. Chez beaucoup, en effet, l'imaginaire politique s'accommode mal des formes et des lenteurs du travail d'assemblée. Surtout, les images de la représentation nationale sont perçues comme celles de la division. Une aspiration intime à l'ordre et à l'union, particulièrement dans une conjoncture de crise, pousse à intervalles répétés à réclamer l'homme fort... jusqu'au jour où l'on s'en débarrasse, ne supportant plus sa tutelle.
Notre histoire politique, depuis le milieu du XIXème siècle, paraît ainsi balancer entre un régime parlementaire qui fonctionne mal et un régime de type bonapartiste qui séduit mais finit dans le drame. Serions-nous en passe d'en sortir ?

Article de Michel Winock paru dans le numéro spécial de juillet/août 1989 de la revue L'Histoire.

Notes

[1] Par la loi électorale du 31 mai 1850, proposée par Thiers, la majorité de l'Assemblée fait obligation aux électeurs d'avoir trois ans de domiciliation dans le canton, ce qui écarte une bonne partie de "la vile multitude" (environ un tiers des électeurs en moins).

[2] Cité par Alain Plessis, "Napoléon III, un dictateur ?" in Dictature et Légitimité, sous la direction de M. Duverger, PUF, 1982.

[3] Allusion au mot prononcé à Bordeaux par le prince Louis-Napoléon Bonaparte au printemps 1852 : "Certaines personnes disent : l'Empire c'est la guerre ; moi je dis : l'Empire c'est la paix."

[4] Cité par Jean Tulard, "Les dictatures de l'époque libérale : Napoléon Ier", in Dictature et Légitimité (voir plus haut).

[5] Une législation sociale qui reste néanmoins en deçà des velléités affichées - notamment dans la théorie de l'association Capital-Travail. Le thème de la "participation" aurait pu être l'axe d'une politique sociale, mais De Gaulle s'en avisa trop tard : la grandeur extérieure avait eu la priorité ; la crise de Mai-68 révéla l'erreur. Le bonapartisme veut être populaire mais ne se donne pas les moyens de l'être jusqu'au bout.