Forge, 1862. Bonhommé

Louis Napoléon Bonaparte se présentait volontiers comme un faiseur de miracles, seul capable par sa magie politique d'arracher la France à son inertie et aux vieux démons de la révolution. Lorsque les notables, après l'avoir longtemps considéré comme un inquiétant perturbateur, vinrent à penser qu'il pouvait contribuer à rétablir l'ordre menacé, bien peu accordèrent de l'importance à ses idées économiques, confondues alors dans une nébuleuse saint-simonienne faite d'industrialisme et de philanthropie. Le monde de l'argent le considérait avec suspicion et ses relations d'affaires se limitèrent longtemps à la société des boursicoteurs et surtout des créditeurs qui pouvaient répondre à ses éternels besoins d'argent.
On avait tort pourtant de ne pas prêter attention à sa culture industrielle hétéroclite, glanée au fil de son expérience anglaise ou lors de son séjour à la prison de Ham. En s'emparant du pouvoir par la force, à un moment où les affaires étaient paralysées par la crainte d'une victoire des "rouges" à l'élection présidentielle de 1852, Louis Napoléon Bonaparte écarta brutalement les incertitudes qui pesaient sur l'engagement des milieux d'affaires. Les conditions générales d'une reprise étaient alors rassemblées : les capitaux accumulés sous la monarchie de Juillet étaient abondants, l'or californien aux portes de l'Europe.
L'Empereur comptait sur une nouvelle donne économique pour installer durablement le nouveau régime. Il fallait achever rapidement l'unification du marché national, encore très imparfaite. Le pouvoir trancha, dans ce domaine, en faveur du chemin de fer, écartant le plan concurrent des canaux, hérité du passé. Par une politique de fusion des lignes concédées, il arbitra un partage des zones de trafic et procéda à l'intégration de tronçons, jusque-là isolés, dans un réseau cohérent[1].
Cependant, le coût de l'opération était exorbitant, et la confiance des milieux d'affaires tenait, pour une bonne part, au maintien de la politique de rigueur budgétaire. D'où l'impossibilité de s'engager dans la voie des dépenses et de l'endettement public. Il fallut donc trouver des moyens originaux de financement : l'État, en accordant à l'émission d'obligations de chemins de fer sa garantie d'un taux d'intérêt de 3% mobilisa une épargne d'investisseurs encore perplexes à l'égard des chances du grand capitalisme et étendit l'emprunt obligataire jusqu'aux "petits capitalistes". Le succès de ce nouveau pacte entre le pouvoir et les possédants fut extraordinaire et suscita une vague de spéculation sans précédent. Dès la fin de 1852, la réalisation totale du réseau de chemins de fer était assurée.
Les coups d'éclat d'un petit groupe proche de l'Empereur et dans lequel figuraient le duc de Morny, le spéculateur Mirès, Persigny, les frères Pereire définirent une doctrine économique nouvelle dans laquelle on ne retenait du saint-simonisme que les hauts profits et la promesse d'une croissance continue. Cette économie du "coup de théâtre permanent" avait toutefois son versant politique : elle se donnait aussi pour but de reproduire le choc psychologique fondateur du régime et redéfinissait les contour du libéralisme français hérité de l'orléanisme.
L'idée première était d'assurer un élargissement permanent du marché. La loi du nouveau régime était la prospérité sans fin : après les chemins de fer, le bouleversement des villes, la révolution ferroviaire portée dans toute l'Europe, le canal de Suez, l'Asie... Mais l'ampleur du projet nécessitait du crédit, des moyens de paiement nouveaux en grande quantité. Le Crédit Mobilier, banque par actions créée en 1852 par les frères Pereire avec l'appui de Napoléon III, eut pour objectif de commanditer l'industrie avec un crédit moins cher, de desserrer les entraves de la Banque de France, gardienne de l'émission de la monnaie fiduciaire, et d'émettre des obligations à court terme proches de billets de banque portant intérêt.
Les représentants de la finance traditionnelle se sentirent menacés. La "haute banque", bien qu'elle profitât de ces grandes opérations ferroviaires et immobilières, afficha son hostilité à l'égard de méthodes qui faisaient craindre le "papier-monnaie", l'inflation, l'endettement, les hauts cours de la bourse artificiellement entretenus par les parvenus des affaires au détriment des positions acquises. Très rapidement, le capitalisme saint-simonien se heurta à la résistance des orthodoxes de la finance. Et pourtant, en dépit des accidents de la Bourse qui furent très précoces, en dépit de la chute de rentabilité des opérations ferroviaires quand il fallut construire les lignes secondaires, l'impulsion première fut telle que la croissance la plus vive du siècle emporta l'économie au fil de la décennie 1850.
Jusque-là, l'industrie était encore largement articulée sur l'activité agricole. A l'opposé de l'Angleterre, elle était allée chercher les travailleurs à la campagne plus qu'elle ne les avait concentrés dans les villes. L'espace économique français restait très hétérogène. Le prix du charbon pouvait être multiplié par cinq entre le carreau de la mine et lieu de consommation, ce qui, à Paris, donnait aux importations de Newcastle l'avantage sur la production du Centre. Le chemin de fer - en 1852, 3 870 kilomètres de chemins de fer étaient construits et exploités, en 1870, 17 000 - fit naître le marché unique français et permit à l'industrie de gagner en autonomie face à l'agriculture. Si le secteur textile y restait dominant en poids, les entreprises de biens de production devinrent le nouveau moteur de la croissance. La production métallurgique, contrainte de faire face à la brutale poussée des commandes ferroviaires et des charpentes métalliques pour la construction urbaine, fut multipliée par cinq des années 1840 aux années 1850.
Le second Empire fut une période d'autant plus faste qu'un équilibre parut trouvé entre la modernité industrielle et les bases classiques de la prospérité nationale[2]. Toutes deux purent progresser en parallèle. La petite entreprise de la fabrique parisienne ou lyonnaise, fondée sur un travail qualifié, un savoir-faire et un goût français qui faisaient fureur aussi bien dans les belles demeures en Virginie que dans l'aristocratie anglaise, vendit des oies façonnées, des bronzes, des bijoux, de l'ébénisterie...
Les grands magasins, vitrine de la prospérité impériale, n'empêchèrent pas l'ouverture de boutiques à la mode sur les nouvelles avenues d'Haussmann. Le petit entrepreneur parisien, épaulé par un réseau de crédit sophistiqué, vendit jusqu'aux deux tiers de ses produits à l'extérieur et parvint à moderniser ses techniques de production et de vente dans une structure sociale inchangée. La confection adopta la machine à coudre, l'ébénisterie la scie mécanique, la bijouterie se lança dans le bijou en faux et en plaqué...
La France rurale ne resta pas à l'écart de la prospérité impériale. L'orientation des prix à la hausse apporta à une paysannerie endettée et malheureuse un soulagement réel. La viticulture, encore presque partout présente, connut alors son apogée. Quelques régions d'agriculture capitaliste - le Nord, le Centre - confirmèrent leur progrès technique en pariant désormais sur la betterave à sucre et la pomme de terre, certaines parvenant même à profiter des nouveaux chemins de fer pour exporter leurs produits jusque vers l'Angleterre. Au même moment, une accélération de l'émigration rurale (les campagnes perdirent plus d'un million d'habitants sous le second Empire) allégeait le poids démographique des campagnes qui avait atteint, en 1850, son maximum historique. Enfin, le plein emploi fut presque réalisé, alors que les Français avaient terriblement souffert du chômage sous la IIème République.
La conviction que les années impériales avaient fait entrer la France dans la modernité économique a donc été très longtemps partagée par les historiens. Or cette idée est désormais contestée. Le pic de croissance des années 1850 apparaît aujourd'hui comme l'aboutissement d'un mouvement qui a commencé vers 1840. La continuité aurait prévalu dans ce domaine, de la monarchie de Juillet au second Empire. Ainsi, M. Levy-Leboyer notamment relève une croissance annuelle du produit industriel de 2,2% dans les années 1850, mais de 1,6% seulement dans la décennie 1860, contre 1,5% et 2,2% respectivement pour les décennies 1820 et 1830.
On a également tendance actuellement à établir une rupture dans l'évolution du rythme de croissance, au tournant de l'année 1860. A partir de cette date et jusqu'à la fin du siècle en effet, on entre dans un mouvement long, celui d'un tassement des performances de l'économie française. Bien qu'il soit difficile de faire le partage entre ce qui appartient à la conjoncture et ce qui relève de la responsabilité du pouvoir impérial, le second Empire se trouve donc, aux yeux des historiens, en charge de la responsabilité majeure d'avoir été le moment où la France a "décroché" d'un mouvement de modernisation qui faisait d'elle le premier pays de l'Europe continentale.
Depuis les travaux de Paul Bairoch, toute une école d'historiens insiste sur le rôle qu'aurait joué, dans ce décrochage, le traité de libre-échange signé avec le Royaume-Uni en 1860 - "le coup d'État douanier". Conclu dans le plus grand secret, ce traité, révolutionnaire dans un pays aussi protectionniste que la France et défini pour dix ans, imposait la suppression de toutes les prohibitions et établissait des droits de douane dont le montant était fixé à 30% du prix des produits importés. L'Empereur comme Michel Chevalier - qui avait mené l'essentiel des négociations avec le représentant britannique, Richard Cobden - affichaient en cette circonstance une philosophie économique nouvelle : l'enrichissement de la nation serait accru et non hypothéqué par l'échange commercial avec un pays riche.
Mais ce choix comportait des risques, dans la mesure où il imposait au patronat français une concurrence nouvelle. En somme, après avoir imaginé une première métamorphose du capitalisme français en 1852 avec la dynamique des emprunts obligataires, le second Empire voulait en précipiter une seconde fondée sur la conviction (lucide) que le protectionnisme - indispensable pour lancer l'industrialisation - devenait un obstacle dès lors que les entreprises devaient entamer une nouvelle phase de développement. Cette décision demandait un courage et une audace que n'avaient pas eus les régimes précédents, et révélait une autonomie nouvelle de l'État à l'égard des représentants des intérêts économiques.
Le traité n'eut pas les effets ravageurs que redoutaient nombre de patrons. Certes, des entreprises cotonnières, vieillies, disparurent ; la métallurgie au bois périclita ; Pouyer-Quertier, le puissant filateur rouennais, tempêta au Corps législatif en annonçant que les bénéfices de sa fameuse usine, La Foudre, étaient tombés de 1,8 million de francs à 800 000. Mais la pression extérieure ne fit que précipiter un changement en cours. La balance des échanges commerciaux avec la Grande-Bretagne resta favorable à la France ; l'extension du libre-échange en Europe par tout un jeu de traités qui suivirent le premier permit une forte hausse des exportations françaises durant les années 1860.
Toutefois, cette ouverture ne profita pas directement aux nouvelles industries. Même si le pays devint - et c'était une performance remarquable - concurrent de l'Angleterre dans les ventes de machines et de matériels ferroviaires, la force de ses exportations en Europe reposait sur ses atouts traditionnels : les soieries, les vins fins, les draps, les produits de luxe et de demi-luxe.
D'autres forces, négatives celles-là, étaient déjà à l'œuvre. Depuis le tournant des années 1860, les salaires s'orientaient à la hausse. Pour toute une partie de l'industrie française, qui avait joué jusque-là, face à la forte productivité anglaise, sur la faiblesse des salaires français, la compétitivité parut compromise. La hausse des salaires ne fut pas compensée par un renouvellement des machines générateur de gains de productivité. En outre, l'amélioration du pouvoir d'achat permit surtout de mieux manger mais ne provoqua pas une dynamique d'achat de biens durables.
En fait, par étapes, l'Empereur avait partiellement perdu l'initiative dans le domaine économique. Le traité de 1860 fut peut-être le dernier acte de volontarisme en la matière, et encore n'entraîna-t-il qu'une partie des acteurs. Les compagnies de chemin de fer avaient perdu leur rôle d'impulsion. Les grands commis de l'État, les ingénieurs, des orléanistes reconvertis comme Achille Fould, ne pensaient plus désormais qu'à stabiliser la situation. On vit revenir aux affaires un milieu traditionnel, moins entreprenant. La Banque de France fit barrage au Crédit Mobilier, Rothschild l'emporta sur les Pereire[3]. Le recours aux emprunts devint de plus en plus difficile, et les jongleries d'Haussmann pour masquer le coût des travaux de Paris unifièrent les oppositions.
La France des bourgs protesta contre les grandes dépenses parisiennes et demanda des efforts en faveur des routes et des chemins. Le Corps législatif, ennemi de la dépense, fit savoir au pouvoir impérial qu'il convenait de rentrer dans les règles administratives usuelles. Loin de rassurer, l'Empereur inquiétait. A partir de 1867, alors que la guerre du Mexique était juste terminée, Napoléon III faisait craindre l'aventure d'un conflit en Europe. Le héros providentiel était devenu un personnage encombrant.
Peut-on, dans ces conditions, parler de miracle économique du second Empire ? L'idée ne semble pas incongrue si l'on valorise ce mouvement étonnant qui a permis en quelques années, alors qu'on avait atermoyé si longtemps, de construire l'infrastructure ferroviaire d'un marché français enfin unifié, et cela grâce à de nouvelles pratiques financières, qui permirent à l'État de dépenser moins que les régimes antérieurs. Miracle encore quand l'on considère qu'une nation dont la production de fonte ne représentait que 20% de celle de l'Angleterre ne fut pas écrasée par le traité de libre-échange de 1860.
L'euphorie fut toutefois de courte durée et l'économie impériale ne parvint pas à faire souche, pas plus que la famille des Bonaparte. Le "bond en avant" de la modernisation eut bien lieu. Il ne fut toutefois ni assez profond, ni assez cohérent pour éviter le lent déclassement de la puissance économique française à la fin du XIXème siècle.

Article de Francis Démier, professeur à l'université de Paris-X-Nanterre et à l'Institut d'études politiques de Paris paru dans le numéro 211 de la revue L'Histoire.

A lire :

J. Wolff, Napoléon III face à la crise économique de 1857-1858 dans la Revue du Souvenir Napoléonien, 1997.

Notes

[1] En 1857, des quarante-deux sociétés exploitant des lignes de chemins de fer qui existaient au moment où Louis Napoléon arriva au pouvoir, il ne restait que six grandes compagnies (Nord, Orléans, Midi, Est, Ouest, PLM), régnant chacune sur une région. L'État leur accorda des baux d'exploitation de quatre-vingt-dix-neuf ans, ce qui facilitait l'amortissement des investissements et rendait les entreprises ferroviaires plus rentables.

[2] L'enrichissement de la France du second Empire peut se mesurer de multiples façons. Le nombre des livrets de caisses d'épargne est passé de 742 840 à 2 079 140. La circulation fiduciaire, de 250 millions de francs, a atteint 1,354 milliard de francs. Les réserves de la Banque de France ont crû de 123 millions à 1,190 milliard.

[3] Toujours à court d'argent, n'ayant pas obtenu l'autorisation d'augmenter son capital, le Crédit Mobilier subit une grave crise en 1866-1867. La Banque de France n'accepta de sauver l'établissement qu'après avoir obtenu la démission des Pereire.