Le congrès de Paris. Dubufe, (c) Photo RMN

Les diplomates retiennent leur souffle lorsque, le 28 février 1853, le prince Menchikov, envoyé extraordinaire du tsar, débarque à Constantinople, plein de morgue et d'arrogance. Ce flamboyant personnage est-il seulement chargé, comme le répète Nicolas Ier, de régler "la très subalterne querelle des Lieux-Saints", ou bien vient-il porter un coup fatal à l'"homme malade de l'Europe", cet Empire ottoman toujours plus décrépi ? Après quelques semaines de "suspense", la triste réalité s'impose à tous, et même aux Anglais, qui auraient tant voulu croire en la bonne foi de leur grand ami Nicolas : la querelle des Lieux-Saints n'était qu'un prétexte... Les Français, lucides, s'en doutaient. Mais les Anglais, dont le tsar avait su endormir la méfiance, n'y avaient vu que du feu.
Or, le 22 avril, le Russe Menchikov et le Français Lacour ont signé un compromis acceptable pour les deux parties en conflit, moines latins et prêtres orthodoxes. On a redéfini les privilèges des uns et des autres en Palestine. Et le 4 mai le sultan a donné son accord. La crise peut donc être considérée comme résolue.
Elle l'est pour le Quai d'Orsay, où l'on respire. Mais voilà qu'à l'initiative de la Russie, elle rebondit ! Dès le lendemain, en effet, une véritable bombe diplomatique explose. Par ultimatum du 5 mai, le prince Menchikov exige soudain du gouvernement turc, au nom de son maître, un droit de protectorat sur tous les sujets orthodoxes de l'Empire ottoman, soit plus de 10 millions de personnes, le quart de sa population ! Nul doute qu'un tel abandon de souveraineté n'amène bientôt les Russes sur le Bosphore et les Dardanelles. Jamais depuis le début du siècle la question d'Orient n'a aussi brutalement interpellé les puissances européennes.
A Londres, c'est comme si les écailles tombaient des yeux : ainsi la politique russe n'aurait pas changé depuis Pierre le Grand ? L'expansion vers les mers chaudes serait toujours un article de foi à Saint-Pétersbourg. Les Français avaient raison, eux qui avaient pris la décision, lors du conseil des ministres du 19 mars, d'envoyer leur flotte en Méditerranée au large de la Grèce afin de rassurer le sultan et signifier aux Russes que, le temps de l'effacement étant passé, il fallait de nouveau compter avec Paris. Or, cette décision prise par un empire âgé d'à peine plus de 3 mois, avec quelles critiques l'avait-on accueillie outre-Manche ! De quelles moqueries ne l'avait-on pas saluée ! Dans quel mépris tenait-on des "parvenus" bonapartistes qui s'imaginaient peut-être chausser des bottes trop grandes pour eux ! Le Times du 2 mars s'était élevé contre "toute croisade inconsidérée", celui du 22 affirmait que l'Angleterre n'avait pas à "réparer les fautes de la France en Turquie"... Mais qu'importe ! "L'Angleterre, écrit Pierre de la Gorce, a une façon à elle de pratiquer l'oubli des injures : elle excelle à oublier, non les injures qu'elle reçoit, mais celles qu'elle se permet." Alors, en ce mois de mai 1853, ce sont les beaux jours de l'Entente cordiale de 1831 que l'on croit revivre ! Toute honte bue, l'Angleterre se rapproche de cette France nouvelle qu'elle méprise et craint à la fois. Paris et Londres, en fidèles alliés, décident de soutenir la Turquie et de défendre leurs intérêts communs en Méditerranée.
Le 13 juin, c'est une flotte combinée franco-britannique qui jette l'ancre à Bésika, à l'entrée des Dardanelles. Et Napoléon III peut se dire que sa bonne étoile, décidément, le protège toujours. Il a tiré les leçons de l'échec de son oncle, et ce rapprochement avec l'Angleterre, que la Russie lui offre sur un plateau, c'est précisément la pierre de touche de l'ambitieuse politique étrangère qu'il médite. Et voilà que par la justesse de ses analyses, par la fermeté de son attitude, cette alliance vient d'elle-même à lui, sans qu'il ait besoin de la solliciter ! Quant au tsar, il commence à payer le prix de ses illusions. D'abord à l'égard des Turcs, dont il sous-estimait la capacité de résistance.
Ses troupes vont bien envahir sans combat, le 3 juillet, la Moldavie et la Valachie, possessions du sultan. Mais loin de se soumettre, ce sont les Turcs qui tireront, en octobre, les premiers coups de canon de la guerre. Nicolas paye également ses illusions sur l'Angleterre, dont il n'imaginait qu'elle pût jamais faire alliance avec sa vieille ennemie de Waterloo... et le neveu de l'Ogre ! Et que dire de l'Autriche, qui pourtant lui devait tant depuis l'intervention de ses troupes contre les Hongrois, en 1848 ? Loin de se déclarer neutre, comme il l'espérait, voilà qu'elle prend la tête de l'initiative diplomatique visant à lui faire accepter les conditions posées par les Franco-Anglais pour éviter la guerre, et même qu'elle souscrit à ces conditions !
Mais l'erreur d'appréciation la plus grave de Nicolas, c'est celle qu'il fit à propos de Napoléon III. Pourtant, dès le début de la crise, Persigny, ministre de l'Intérieur, avait tenté de mettre en garde son ambassadeur en France : "Vous croyez notre empereur dominé par un entourage terre-à-terre, avait-il dit au diplomate. Or, en le jugeant d'après les dispositions bien ou mal appréciées de son entourage, vous vous exposez à vous tromper étrangement. A force de tendre la corde au profit de votre orgueil, vous la briserez infailliblement." C'est exactement ce qui se passera...
Mais comment le tsar, dieu vivant, pourrait-il faire machine arrière ? Le 26 juin, au contraire, c'est un appel à la guerre sainte qu'il lance à ses peuples. Pourtant, les Occidentaux ne veulent pas la guerre. Ce qu'ils veulent, c'est que le tsar renonce à son exigence de protectorat et relâche la pression qu'il exerce sur le sultan. Mais l'attitude hautaine, figée, impérieuse de Nicolas va les obliger à s'avancer pas à pas jusqu'aux confins d'une guerre qui sera finalement devenue inévitable.
Le 8 octobre, après avoir patienté trois mois, les Turcs somment le prince Gortchakov d'évacuer les principautés. Car à Constantinople les esprits sont échauffés, et les ulémas prêchent la guerre sainte : il y a si longtemps qu'on les subit, les débordements des tsarines et des tsars !

Le 25, les hostilités sont déclenchées par le "muchir" Omer Pacha à Isaktcha, sur le Danube, ce qui permet au chancelier russe Nesselrode de s'exclamer : "La guerre nous est déclarée !" En fait, le déséquilibre des forces est tel que les Occidentaux n'ont d'autre choix que de pousser leurs flottes dans le Bosphore. Les 13 et 14 juin, elles mouillent à Beïcos, non loin de la Corne d'Or. Mais l'escalade se poursuit : dans le port de Sinope, en Anatolie, une flottille turque est détruite à l'ancre par des vaisseaux russes, le 30 novembre.
C'est un massacre et, qui plus est, une forme de provocation car les pavillons alliés flottent non loin de là. Au même moment, sur le front du Caucase, la mauvaise armée turque d'Asie subit défaite sur défaite face à une armée russe aguerrie par des années de lutte contre les Tchétchènes de Schamyl. Si elle veut vraiment couvrir Constantinople, il ne reste plus à la flotte combinée qu'à entrer en mer Noire. C'est chose faite le 3 janvier 1854, là encore à l'initiative de la France. Et l'Empereur, qui a sollicité les Anglais, précise par la voix de son ministre des Affaires étrangères : "La Russie a pris en gage les principautés, nous prenons en gage la mer Noire. La flotte russe ne doit plus sortir de ses ports. Ce que nous voulons, c'est la cessation pure et simple des hostilités."

Mais le 4 février, c'est la quatrième de ces initiatives brutales - après l'ultimatum de Menchikov, l'invasion des principautés et le carnage de Sinope - qui ne peuvent mener qu'à la guerre : la Russie rompt ses relations diplomatiques avec Londres et Paris. A quoi sert que le Conférence de Vienne, qui réunit les principales puissances européennes, ait dressé deux mois plus tôt devant le tsar un front diplomatique commun, et clairement désigné, par son protocole du 5 décembre 1853, la vraie nature du conflit ? "L'existence de la Turquie dans les limites que les traités lui ont assignées, déclare ce document, est devenue une des conditions nécessaires de l'équilibre européen."
Enfin, le 29 janvier, Napoléon III avait écrit au tsar une lettre au ton mesuré, conciliante, qui ne suggérait rien d'autre que le règlement du contentieux par voie diplomatique, et "le retrait de toutes les forces belligérantes des lieux où des motifs de guerre les (avaient) appelées". Mais la réponse avait été amère, agressive, insolente : "Ma confiance, écrivait Nicolas, est en Dieu et en mon droit. La Russie, j'en suis garant, saura se montrer en 1854 ce qu'elle fut en 1812... " Le 27 mars 1854, la Russie n'ayant pas répondu à leur sommation d'évacuer les principautés, la France et l'Angleterre lui déclarent la guerre.

Mais Napoléon III peut dire en ouvrant la session législative : "L'Europe sait maintenant, à n'en pas douter, que si la France a tiré l'épée, c'est qu'elle y a été contrainte." Il est confiant : le pays fait bloc derrière lui, comme il l'a fait pour élire le président de la République en décembre 1848, approuver le coup d'État en décembre 1851, saluer le rétablissement de l'Empire en novembre 1852. Il n'y a plus d'opposition, laminée par les décrets de 1852 et les lois de 1853, et la presse, à la fois mal informée et intimidée, marche aux ordres. L'opinion est généralement hostile à la Russie, qu'elle tient pour principale responsable de l'abaissement du pays depuis 1815. Et puis, dans une société livrée depuis longtemps aux seules préoccupations matérielles, la guerre d'Orient qui s'annonce n'apporterait-elle pas cette dimension héroïque si nécessaire au tempérament national, à ces "aiglons bannis des cieux" que plaignait amèrement Hugo ?
Le choléra vient de réapparaître ; la récolte de 1853 a été mauvaise, celle de 1854, comme partout en Europe, s'annonce médiocre. Mais l'Empereur sait qu'il bénéficie d'une large approbation populaire, même de la part de ses adversaires politiques. Sinon, comment se résoudrait-il à éloigner de lui la fine fleur de sa chère armée ?
En Angleterre, en quelques mois, on a changé du tout au tout. Autant on renâclait à partager les analyses de "l'aventurier des Tuileries", autant on est devenu va-t-en-guerre. On a déjà dressé, en commun avec les Français, des plans d'action et retenu des objectifs, principalement le grand port militaire de Sébastopol, en Crimée. On affiche officiellement le même but de guerre que Paris : la défense de l'intégrité ottomane.
En réalité, c'est déjà la liquidation radicale de la puissance russe que l'on vise, seule garantie à long terme pour les Indes et leurs routes commerciales, et l'on n'est pas fâché de pouvoir disposer pour cela d'autant de troupes... françaises ! Mais, contrairement à ce que l'on a beaucoup dit, Napoléon III ne sera jamais dupe, et il ne défendra jamais que ses propres intérêts. En 1856, il fera fi des récriminations de Londres pour imposer la paix qu'il voudra, quand il le voudra. En ce printemps 1854, il fait de même. Alors qu'on pousse des cris de guerre au-delà du "channel", il continue à privilégier la négociation, à compter sur l'alliance ferme de l'Autriche, et à espérer qu'une simple démonstration de force suffira pour faire reculer le tsar. Tous ces espoirs seront malheureusement déçus.
Au mois d'avril, sur les états du ministère de la Guerre, l'armée d'Orient compte 60 000 hommes, aux ordres du maréchal de Saint-Arnaud. Associées aux 30 000 Anglais de lord Raglan, ces troupes devront se réunir d'abord à Gallipoli, près des Dardanelles, puis à Varna, en Bulgarie. Qu'on imagine le transport à 3 000 kilomètres de ces dizaines de milliers d'hommes avec chevaux, artillerie, matériels, approvisionnements !

Grande première dans l'Histoire que cette "projection de forces", et pour l'armée, la marine, l'administration impériales, effort inouï, sans commune mesure avec celui de l'expédition d'Alger, vingt-quatre ans plus tôt ! On glosera beaucoup, par la suite, sur l'"impréparation", le "désordre", l'"improvisation" des départs. Mais on ne prépare bien que les guerres que l'on a l'intention de faire. Et depuis le coup d'État, la France désarmait pour ne pas inquiéter ses voisins. Et puis, que d'inconnues ! Que vont faire les Russes ? Que peuvent les Turcs ? Que décideront les Autrichiens ? Sur quelles ressources pourra-t-on compter en Bulgarie, en Crimée ou ailleurs ? En juin, 30 000 Français campent à Varna, avec 20 000 Anglais et 20 000 Turcs. En juillet-août, ils sont 50 000. Mais la situation n'a rien d'engageant : les Russes - 150 000 hommes - se sont bien frottés aux Turcs sur le Danube, mais ils n'ont pas entrepris cette descente sur Constantinople à laquelle on est venu s'opposer. Les camps alliés ont été ravagés par une épidémie de choléra, qui a emporté près de 5 000 Français. Une expédition dans la Dobrutsha, destinée à "donner de l'air" aux troupes entassées à Varna, se solde par un fiasco relatif que l'on reprochera bien à tort à Saint-Arnaud. Le 10 août, un terrible incendie dévore tous les approvisionnements de l'armée, tandis que l'état de santé du maréchal, qui souffre d'une péricardite, s'aggrave brutalement. Mais surtout, depuis le 23 juin, l'armée d'Orient n'a plus d'objectif. Ce jour-là, craignant une intervention de l'Autriche, les Russes ont évacué les principautés et se sont repliés en Bessarabie, sans que le tsar, pour autant, n'ait renoncé à ses prétentions. Alors, que faire ? Où frapper ce géant au ventre mou, sachant qu'il n'est ni question de pénétrer en Russie, ni de revenir en Europe sans avoir conjuré la menace, ni de se consumer dans l'inaction et l'épidémie ?

Le 18 juillet, à Varna, le conseil de guerre a pris une décision difficile compte tenu de la faiblesse des moyens, en artillerie notamment : se jeter en Crimée et s'emparer de Sébastopol. Assaut ou siège ? Il y a trop d'inconnues pour répondre. On a beaucoup dit que les Anglais, pour aller à Sébastopol, ont forcé la main à Saint-Arnaud. Or, les documents prouvent que c'est le contraire qui s'est produit. Si nos alliés avaient bien reçu, la veille, l' "ordre" d'attaquer la place forte, Londres leur laissait la possibilité de lui opposer "la disproportion des forces" ou une "impossibilité matérielle". Or, si lord Raglan, comme le maréchal, était favorable à l'entreprise, l'amiral anglais Dundas, exerçant un commandement indépendant, refusait d'y risquer sa flotte. La décision, c'est Saint-Arnaud qui finira par l'arracher après deux autres conseils éprouvants, les 22 et 26 août. Pour autant, si les troupes sont enthousiastes, les cadres font grises mine. Ils ne savent rien, ou presque, de ce qu'ils vont trouver en Crimée. Et puis, combien de temps restera-t-on tributaire du fragile cordon ombilical des navires, alors que la saison s'avance et que la mer Noire est celle des vents et des tempêtes ? En cas d'échec, comment imaginer un rembarquement sous le feu de l'ennemi ? Quelles perspectives !
Enfin, le 14 septembre, 30 000 Français, 20 000 Anglais et 7 000 Turcs débarquent en Crimée, près d'Eupatoria, à une quarantaine de kilomètres au nord de Sébastopol. Le 20, c'est le choc avec les 50 000 hommes de Menchikov, retranchés sur les hauteurs de la petite rivière Alma. Le plan de Saint-Arnaud visait une répétition d'Austerlitz, mais du fait de la lenteur et des retards des Anglais, il aura celle de la Moskowa : battue mais non détruite, l'armée russe se replie en bon ordre vers Sébastopol, après avoir bien pris la mesure des dangers : l'agressivité française, la solidité anglaise, la précision et la portée des fusils à canon rayé. Alors, le 23, les Russes coulent des navires en travers de la rade, réduisant à néant le projet de Saint-Arnaud d'une action combinée de vive force par terre et par mer. Serait-ce "Moscou qui recommence" ? Ce même jour, la maladie terrasse Saint-Arnaud. Le 26, il remet son commandement à Canrobert, pour mourir le 29 après que les alliés, en quête désormais urgente de ports, furent passés du nord au sud de la place vers les baies de Balaklava et de Kamiesch. Les Russes ayant mis à profit ce répit pour renforcer leurs défenses terrestres, il n'est plus question d'assaut. On débarque matériel et artillerie. On creuse, on s'établit. Le siège commence. Comment les Russes comprendraient-ils qu'en sauvant Sébastopol ils ont perdu la guerre?

C'est le début d'une longue, pénible et sanglante empoignade de onze mois. Un siège ? Pas vraiment, car il aurait fallu des effectifs deux fois supérieurs pour investir la place, qui ne cessera de recevoir des renforts et approvisionnements. On verra plutôt deux camps retranchés s'avancer l'un vers l'autre, les canons répondant aux canons, les sorties aux assauts, les contre-approches aux travaux d'approche, les tireurs d'élite finlandais aux Chasseurs de Vincennes. Dans la boue, la neige, le vent et le froid, sous des orages d'acier, moissonnés par les maladies, les hommes des deux camps souffrent mille morts et leur calvaire préfigure déjà celui des "poilus" de 1914-1918. On s'acharne car il est clair, malgré quelques opérations secondaires sur d'autres théâtres, que la décision se jouera en Crimée et pas ailleurs. Solidement campée sur les arrières des alliés, une armée russe de secours tentera trois fois de débloquer la place, mais les batailles de Balaklava (25 octobre 1854), Inkermann (5 novembre 1854), puis Traktir (16 août 1855), n'aboutiront qu'à des boucheries inutiles.
La flotte de mer Noire de la vieille Russie n'a-t-elle pas été surclassée avant tout combat et bloquée dans ses ports faute de navires à vapeur ? Que fera-t-elle sans chemins de fer ni routes dignes de ce nom ? Ce choc de l'ancienne et de la nouvelle Europe ne pouvait tourner qu'à son désavantage. Quand les Alliés s'emparent du champ de ruines de Sébastopol, le 8 septembre 1855, elle n'a plus de troupes, plus d'argent ni même d'enthousiasme. Pour la France impériale, c'est le triomphe. D'autant que la victoire est surtout française : c'est celle de Pélissier, commandant à deux fois plus de troupes françaises qu'il n'y en a de britanniques. C'est celle de Mac-Mahon qui, en s'emparant du bastion stratégique de Malakov, a fait tomber la place, tandis que les Anglais, eux, échouaient dans leur assaut du Grand Redan. Ce sentiment de frustration ne fera qu'exciter chez nos alliés le désir de prolonger la guerre, mais Napoléon III s'y refusera.

Négociant toujours à Vienne, et malgré le refus des Autrichiens de s'engager eux-mêmes, il finira par obtenir du tsar qu'il reconnaisse enfin sa défaite, le 16 janvier 1856. Alexandre II, qui a succédé à Nicolas Ier, accepte alors de traiter sur la base des "quatre points" définis par Paris : un nouveau statut pour les principautés, la liberté de navigation sur le Danube, la neutralisation de la mer Noire et la renonciation à tout protectorat sur les sujets orthodoxes du sultan. La paix sera signée à Paris, le 30 mars 1856, à l'issue d'un congrès flamboyant de cinq semaines, parmi les fastes de l'Exposition universelle et les réjouissances saluant la naissance du Prince impérial, le 16 mars.

L'Empire est alors à son apogée, triomphant à l'intérieur comme à l'extérieur. C'en est fini, semble-t-il, des vieilles lunes de 1815, et chacun peut croire que le monde marche vers un "nouvel ordre international", pétri de droit et de justice. L'Empereur apparaît comme le père de la future Roumanie, l'arbitre des nations, celui vers qui se tournent tous les regards, celui que l'on adore ou que l'on redoute. Mais cet état de grâce ne durera pas. L'armée, qui a perdu 95 000 hommes, a montré sa force, mais aussi ses faiblesses, des faiblesses auxquelles il ne sera pas porté remède : dédain du travail d'état-major, primauté de la baïonnette sur l'intelligence, tendance des grands chefs à la courtisanerie. De même, on a fait, soixante ans avant Pétain, le constat que "le feu tue". L'armée n'en conserve pas moins képis et pantalons rouges. Quant au service sanitaire, on ne fera rien pour le rendre plus performant : il n'y eut qu'une seule Florence Nightingale durant cette guerre, et... elle était anglaise.
Avec l'Autriche, il est clair qu'on marche vers l'affrontement : en ayant accepté l'alliance du Piémont, son pire ennemi, Napoléon III a mis le doigt dans le guêpier italien. Grâce à lui, au prix dérisoire de vingt-huit tués en Crimée, Cavour commence à jouer dans la cour des grands et à préparer la guerre contre Vienne. Plus tard viendra Bismarck. Que pourra la "bonne étoile", alors, face à la "realpolitik" ? Avec l'Angleterre, frustrée, les relations vont vite se refroidir, d'autant que l'Empereur, pour intimider Vienne, cherche à se rapprocher du tsar. Il est vrai que Napoléon III n'a jamais voulu l'écrasement de son adversaire et que, de cette guerre sans haine, est née une sorte de sympathie franco-russe.
Mais au-delà des bonnes paroles, comment Alexandre oublierait-il l'humiliation subie ? Et puis, en multipliant les émissaires secrets, en se livrant aux plaisirs de la diplomatie parallèle, l'Empereur, de plus en plus, va jeter le trouble chez ses collaborateurs.
Certes, sa faiblesse a toujours été d'être seul. Mais il le sera toujours davantage. Et à la longue, sa politique italienne détachera de lui jusqu'à une large fraction de son électorat catholique. La guerre de Crimée, finalement, si elle a magistralement imposé le second Empire à une Europe réticente, a malheureusement donné à l'Empereur tous les moyens de conduire la politique étrangère qu'il ambitionnait. Or c'est elle, précisément, avec le principe du soutien aux nationalités, qui constituait le maillon faible de son système.
En cela, le triomphe de Sébastopol portait en germe le désastre de Sedan.

Article d'Alain Gouttman paru dans le numéro spécial du magazine Historia de septembre/octobre 1995.

A lire :

G. Spillmann, Napoléon III face à la Russie et à la Turquie dans la Revue du Souvenir Napoléonien, 1972.

A écouter :

1854 : la Guerre de Crimée. La première marche de Napoléon III sur l’Europe : émission de Christophe Dickès sur Canal Académie, invité : Pierre Milza.

A consulter :

Site de Mark Conrad sur l'histoire militaire russe.