Le prince Louis-Napoléon harangue les troupes à Strasbourg

La ville d'eau de Baden, à la fin de l'été, est tout à fait charmante. La meilleure société d'Europe s'y donne rendez-vous. En ces années 1830, c'est, de loin, le séjour le plus en vogue. A côté des princes et des têtes couronnées, on rencontre évidemment cocottes et aventuriers. Mais dans quelle catégorie classer le couple qui s'avance à petits pas comptés sous les tilleuls et les marronniers ? Lui pourrait passer pour un de ces hobereaux allemands dont les hôtels regorgent. Elle, malgré sa jolie tournure, possède ce je-ne-sais-quoi qui indispose les duchesses douairières. C'est elle, plutôt, qui attire le regard. Lui, s'il était seul, on ne le remarquerait pas.
A Baden, dans les jardins, la foule est considérable. Ceux qui prennent les eaux côtoient ceux qui viennent uniquement pour se distraire, pour se montrer, pour se perdre, pour retrouver un être aimé, vivre une "aventure", dépenser leur rente et un héritage. A ces visiteurs d'une saison, Baden offre tous les plaisirs, des plaisirs dont l'attrait est si puissant qu'on accourt de l'Europe entière, certes, mais seulement, aussi, de quarante lieues à la ronde, pour passer un après-midi, une soirée. Qui n'a pas les moyens d'un séjour prolongé vient se donner l'illusion du grand air, l'espace d'un dîner, d'une valse, d'un concert. En costumes d'été, les "lions" de sous-préfecture passeraient presque pour des milords. Éléonore et le "pigeon"

Parmi les habitués de Baden, en cette année 1836, il y a les officiers français des garnisons de l'Alsace proche. Ils débarquent des voitures de louage dans des vêtements civils un peu fripés. En fait, ils n'ont guère qu'un pont à traverser. On les remarque aisément à leur façon, très française, d'être effrontés. Le couple s'est arrêté. En tête d'une bande de jeunes gens à l'allure militaire, un robuste quinquagénaire s'avance. L'homme a le port avantageux, quoique manifestement gêné par ses habits civils. Il a le torse puissant, le muscle fort, le cheveu raide. Il s'incline devant la femme, qui lui présente son compagnon...
Cet instant est l'aboutissement d'une petite conspiration vieille de trois mois à peine. Le prince Charles Louis Napoléon Bonaparte, fils cadet de la reine Hortense et du roi Louis de Hollande, a devant lui le colonel Vaudrey, commandant le 4ème d'artillerie en garnison à Strasbourg, quartier Austerlitz. Il va enfin pouvoir exposer son grand projet à un officier qui a connu, dans sa jeunesse, la gloire des aigles impériales. Néanmoins, la mission d'Eléonore Brault, épouse Gordon n'est pas encore terminée. Si Vaudrey a fait le voyage de Baden, c'est aussi pour obtenir les faveurs de la belle. Dans l'esprit de celui qui a utilisé Éléonore, Jean Gilbert Victor Fialin, dit "de Persigny", il ne s'agit pas qu'elle laisse filer le "pigeon". Persigny, l'aventurier, vingt-cinq ans, est l'homme des manigances. Son ascendant sur le prince Bonaparte est évident. Son goût pour la conspiration vient de trouver à s'employer.

Les ailes encore petites de Louis-Napoléon

Depuis que son cousin, le duc de Reichstadt est mort, en 1832, alors que son frère aîné, Charles Napoléon Louis, était mort à Forli en 1831, Charles Louis Napoléon se sent pousser les ailes d'un aigle. Lors des Cent Jours, de Juan-lès-Pins à Paris, l'oncle a marché au milieu de l'enthousiasme populaire. Le mythe glorieux hante les jours et les nuits du neveu. Il s'en est entretenu bien souvent avec Persigny...
"Se jeter inopinément au milieu d'une grande place de guerre, y rallier le peuple et la garnison par le prestige du nom, l'ascendant de l'audace (...). Se porter aussitôt, à marches forcées, sur Paris, avec toutes les forces disponibles (...). Avec tout ce qui serait électrisé par la magie d'un grand spectacle...[1]", tel est le plan qui germe jour après jour dans le cerveau du prétendant comme dans celui de son "conseiller".
En juin, lors d'un précédent séjour à Baden, Louis Napoléon s'est lié avec quelques-uns des officiers français qu'il a remarqués et invités à sa table. Au café, il leur a volontiers exposé ses idées sur le gouvernement de la France et la gloire des armes. L'avenir, selon le prince, passe par l'alliance de la démocratie et de l'autorité. "Il est temps qu'au milieu du chaos des partis une voix nationale se fasse entendre..."
En petit comité, on a choisi de "prendre" Strasbourg. Cette ville patriote compte une importante garnison évaluée à 10 000 hommes : deux régiments d'artillerie, trois d'infanterie, un bataillon de pontonniers à dix compagnies, un arsenal, et des ressources considérables...Strasbourg électriserait Besançon, Lyon et Grenoble, Metz et Nancy. Louis Napoléon se voit déjà marchant à travers les Vosges, la Lorraine et la Champagne, à la tête de 50 000 soldats déterminés. Ce qu'il faut, à l'héritier de Bonaparte, c'est un authentique chef de guerre capable de magnétiser la troupe et de la guider. On croit le trouver en ce colonel Vaudrey auquel Persigny envoie Éléonore Brault, se fondant sur sa réputation d'homme à femmes...

"Qu'il ne compromette pas sa famille..."

Dans la ville d'eau allemande, toutefois, il n'y a pas que des gandins insouciants et des militaires comploteurs. La police de Louis-Philippe y entretient naturellement quelques "oreilles" et nombre de "mouches". Les autorités de Strasbourg ont rapidement connaissance de la présence du prince Bonaparte et de l'agitation qu'il mène auprès des officiers en visite. Quand Vaudrey renter de permission, le général Voirol le convoque et l'interroge... Vaudrey avoue. Oui, il a bien rencontré le prince... Non, il ne sait rien.
Le 14 août 1836, Louis Napoléon se permet une lettre au brave général Voirol, qui, au lieu de répondre, file chez le préfet et lui donne communication de l'invite, puis rend compte au ministre de la Guerre.
Vers la fin du mois, ne tenant plus d'impatience, Louis Napoélon vient nuitamment, clandestinement, à Strasbourg, où il rencontre une vingtaine d'officiers parmi ceux qu'il a vus à Baden.
- Le neveu de l'Empereur est le bienvenu parmi nous ! s'écrient ces braves. Il ne languira pas dans l'exil ! Nous lui rendrons sa patrie !
Persuadé qu'il a convaincu, Louis Napoléon regagne son autre pays, la Suisse, où il est capitaine d'artillerie - et "bourgeois honoraire" du canton de Thurgovie. Il ne lui reste plus qu'à attendre. Toutefois, après le général Voirol, il tâte du vieux général Exelmans (qui ne sera maréchal qu'en 1851, un an avant sa mort). Louis Napoléon lui envoie le comte de Bruc. Exelmans n'est pas très chaud.
- "Il" n'a pas de parti en France, soupire le vieux général. C'est folie de songer au renversement de ce qui est. Qu'il ne compromette pas sa famille...
Pendant ce temps, la belle Éléonore comble les vœux du colonel Vaudrey. L'artilleur de Strasbourg s'autorise une escapade de quelques jours aux environs de Dijon. De là, sous le nom de M. et Mme de Cessay, les deux amants gagnent Colmar, puis Fribourg, où l'excellent Persigny les retrouve.
Le 25 octobre, Louis Napoléon quitte sa mère. Il vole d'auberge en auberge jusqu'à Baden, où il "pernocte" (selon le terme employé par le procureur général au procès qui va suivre) le 27. Le 28 au soir, il entre prudemment dans Strasbourg où Persigny a loué un logement, au 17 de la rue de la Fontaine, sous le nom de "Manuel".
M. de Querelles, vingt-cinq ans, a loué un appartement rue des Orphelins... Le 29 au soir, les conjurés s'y réunissent. Il y a là Vaudrey, évidemment, le lieutenant Laity, Couard, Poggi, Gros, Petry, Dupenhoat, de Schaller, tous officiers, et quelques autres dont on taira les noms car "il y aurait trop à punir"... Louis Napoléon donne lecture des premières proclamations qui seront imprimées dans la nuit et placardées sur les murs d'Alsace. Outre les officiers, les conjurés civils sont Parquin, chef de bataillon de la Grade nationale de Paris, qui se déguise en général, Querelles, bien sûr, Gricourt, qui est allié aux Beauharnais, Persigny, qui endosse l'uniforme d'officier d'état-major, Lombard, ancien chirurgien de l'hôpital militaire de Strasbourg, Thelin, valet de chambre du prince Bonaparte.

Coup d'État dans une chambre à coucher

Le chef de la conjuration se lève au point du jour, le 30 octobre. Il écrit deux lettres à sa mère, la reine Hortense. Dans la première, il lui annonce la victoire. Dans la seconde, la défaite.
Vaudrey est arrivé au quartier Austerlitz. Quand 6 heures tintent aux horloges de Strasbourg, on entend la trompette sonner le réveil.
- Messieurs, dit l'"empereur", le moment est arrivé ! Nous allons voir si la France se souvient encore de vingt années de gloire. La petite troupe se met en marche. Il fait froid. La neige tombe... Mais ce n'est pas encore la retraite de Russie. En avant, il y a Querelles, en grand uniforme de chef d'escadron, qui porte un drapeau historique surmonté d'une aigle. Louis Napoléon est revêtu de la tenue d'artilleur. Il arbore les insignes de la Légion d'honneur et le chapeau d'état-major... Pas du tout le fameux "petit chapeau" de l'autre, comme la légende s'en est, depuis, répandue.

Le prince Louis-Napoléon haranguant les troupes de Strabourg. Lariviere.JPG

Vaudrey, pendant ce temps, distribue de la monnaie à ses soldats. De la monnaie et des cartouches. Quand l'"empereur" se présente à la grille du quartier Austerlitz, le colonel Vaudrey va à sa rencontre et le salue de son sabre. Proclamation. "Vive l'empereur" ! Le régiment répète le cri. Musique en tête, le 4ème d'artillerie sort du quartier. Cinq détachements sont envoyés par la ville. Leur tâche est de soulever le 3ème d'artillerie et de faire prisonnier son colonel, ainsi que le général Lalande, qui réside au quartier, d'imprimer des affiches, de soulever les pontonniers... Persigny s'en va arrêter le préfet. Il le saisit au lit.
Quand le régiment de Vaudrey se présente devant son hôtel, le général Voirol est encore au lit. Son cocher le réveille. Voirol a juste le temps d'enfiler son caleçon lorsqu'un "jeune homme" se présente dans sa chambre.
- Venez embrasser Napoléon II (sic), dit le "jeune homme", qui n'a pas encore choisi vraiment son nom. Voirol le repousse et enfile sa culotte.
C'est alors que le conjuré Parquin intervient en enferme Voirol dans un pièce attenante. Mais le général connaît les lieux. Il s'échappe et ameute des officiers étrangers au 3ème d'artillerie qui passaient par là. On remonte dans la chambre. On se bat au corps à corps. En chemise, Mme Voirol et sa mère se jettent dans la mêlée. Des canonniers du 3ème interviennent. Ils hésitaient. Ils lâchent leur colonel. Le général Voirol se dégage et se réfugie au 16ème de ligne, dont il prend le commandement et marche sur la préfecture.

"Le fils est mort. Je ne connais que le roi."

Entretemps, Vaudrey et "Napoléon II" ont couru au 46ème de ligne, caserne Finckmatt. A la grille se tient un brave, le sergent Régulus Debarre.
- Tu sers depuis longtemps, mon brave ? demande le pseudo-empereur.
- Vingt-cinq ans de service, et avec honneur ! répond Régulus.
- Je suis le fils de l'Empereur !
- Le fils est mort, je ne connais que le roi !
Les canonniers envahissent la cour, mais un officier du 46ème refuse d'obéir au colonel Vaudrey. Échauffourée. Le lieutenant-colonel Taillandier intervient alors. Il refoule les envahisseurs dans un coin de la cour et les bloque contre un mur. Il arrête Parquin et lui arrache ses épaulettes de général.
La lutte s'engage à nouveau lorsque paraît le commandant du 46ème de ligne, le colonel Paillot ; elle ne va pas tarder à cesser parce qu'elle est "impossible".
- On croit, dans la ville, que le mouvement a été tenté en faveur de Charles X, dit Paillot. On est furieux contre vous ! Vaudrey se rend. Et "Napoléon II". Les insurgés sont enfermés dans le corps de garde de la caserne puis transférés à la prison de la ville. Le préfet a été libéré. Persigny a réussi à s'enfuir.
A 8 heures, tout est terminé.
A 8 h 30, le général Voirol envoie une dépêche au ministre de la Guerre, à Paris. Pendant trente heures on n'en connaîtra que la première partie : "Ce matin, vers 6 heures, Louis Napoléon, fils de la duchesse de Saint-Leu, qui avait dans sa confidence le colonel d'artillerie Vaudrey, a parcouru les rues de Strasbourg avec une partie de..." Ennuis techniques du télégraphe, sans doute dus au...brouillard. Il faudra attendre l'arrivée du commandant de Franqueville, aide de camp du général Voirol, pour que Paris puisse lire la suite : "...son régiment au cri de Vive Napoléon ! Ils se sont présentés à la caserne occupée par le 46ème de ligne pour le soulever. Moi-même j'étais bloqué chez moi par un piquet d'artillerie, mais grâce à la fidélité et au dévouement sincère de mes troupes, ce jeune imprudent a été arrêté ainsi que son complice, etc."
L'affaire de Strasbourg jeta la panique au Palais-Royal. Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, tout le monde était sur pied. Le "danger", pourtant, était bel et bien passé. Le général Voirol, dans l'émotion, fut fait pair de France...
Le 9 novembre, à la nuit, Louis Napoléon fut conduit sous escorte de gendarmes à Paris. Il y arriva le lendemain soir et fut enfermé à la préfecture de police.

Robe de soie noire et deux boucles coquines

La presse et l'opinion publique le condamnèrent sévèrement. A Vienne, Metternich, qui surveillait l'Europe, jugea l'échauffourée "ridicule jusqu'à l'absurde". La reine Hortense, qui se trouvait à Paris, se précipita aux pieds de Louis-Philippe, pour implorer sa clémence...
Louis Napoléon, en fait, embarrassait le pouvoir. Un procès public risquait de lui donner la tribune qu'il n'avait pas et qu'il recherchait. On l'exila en Amérique... Le 15 novembre, il arrivait à Lorient, d'où il embarquait peu après sur la frégate Andromède, aux ordres du commandant Henri de Villeneuve. Sitôt à bord, cet officier lui remit, de la part du roi, une cassette contenant 15 000 francs-or.
Tandis que le chef du complot voguait vers l'Amérique, on disputait, en France, du tribunal devant lequel on traduirait les coupables. On choisit finalement l'instance de la cour d'assises.

Procès des conjurés de Strasbourg. Deveriat.JPG

Le procès s'ouvrit le 6 janvier 1837 dans le palais de justice de Strasbourg, sous la présidence de M. Gloxin. Sept accusés étaient présents. Mme Gordon-Brault fit des effets de toilette (robe de soie noire, collet à grandes broderies, chapeau de satin blanc...). Deux boucles coquines de cheveux noirs encadraient son visage. On nota son regard, également noir, et vif, son teint clair et rosé, qui rougit, cependant, à l'évocation de ses relations avec le colonel Vaudrey.
Les accusés furent acquittés le 18 janvier après vingt minutes de délibération du jury. Un grand banquet suivit.
La presse anglaise approuva le verdict. Metternich, lui, jugea que l'acquittement était "un évènement déplorable".
A Londres, où il s'était réfugié, Persigny expliqua le sens à donner à l'affaire. A New York, Louis Napoléon rencontra d'anciens bonapartistes et revint en Europe au milieu de 1837. Sa mère mourut le 3 octobre de cette année-là. Et lui recommença de comploter...

Article de Gérard Guicheteau publié dans la revue Historama.

Notes

[1] D'après le texte paru en 1838 : Laity, Relation historique des évènements du 30 octobre 1836.