Le château de Pierrefonds

Quand on visite Pierrefonds, on peut avoir plusieurs attitudes. Se sentir charmé par l'aspect poétique, presque féerique, de ce château situé au cœur de la forêt, de ce grand jouet bâti pour l'empereur Napoléon III. Le considérer comme une admirable leçon d'art militaire ou le blâmer en traitant cette reconstitution de jeu d'enfant, de restauration "à la Viollet-le-Duc" - l'expression n'est-elle pas devenue proverbiale - et regretter tout le plaisir romantique que la ruine de Louis d'Orléans aurait pu apporter si on l'avait laissée telle qu'elle était. Nous recommanderons donc au visiteur de ne pas prendre à priori violemment parti, et d'envisager qu'il se trouve devant une œuvre que Viollet-le-Duc a voulu très sérieuse, mais qu'il a réalisée en fonction des besoins d'une Cour sensible au dépaysement poétique et, selon son propre génie créateur.

Historique

La position de Pierrefonds peut surprendre. On comprend mal l'importance d'une telle construction dans un endroit relativement retiré. Ce n'est pas un château que l'on voit de partout comme Coucy, c'est un château que l'on découvre tout à coup et qui parait être davantage un réduit qu'une position forte ; Louis d'Orléans, prétendant à la couronne de France rêvait de se constituer un état dans l'état et semble avoir voulu se ménager au cœur du domaine giboyeux, qui pouvait aussi bien se prêter aux plaisirs de la chasse qu'aux buts défensifs, une retraite puissante. Selon Viollet-le-Duc lui-même "Pierrefonds appuyé à la forêt vers le nord-ouest, se trouvait commander un magnifique domaine, facile à garder sur tous les points, ayant à sa porte une des plus belles forêts de Paris. C'était donc un lieu admirable pouvant servir de refuge et offrir les plaisirs de la chasse au châtelain". Sur cette excellente position naturelle, on a bâti successivement au moins trois châteaux : un ou plusieurs châteaux primitifs, dont le premier semble remonter aux Carolingiens, la forteresse que Louis d'Orléans, frère de Charles VI, fit édifier au XIVème siècle ; le château de Napoléon III reconstruit ou plus exactement restauré au XIXème siècle par Viollet-le-Duc.

Le château primitif jusqu'à la fin du XIVème siècle

Il y en a eu sans doute plusieurs et au moins deux. On établit d'abord à Pierrefonds, ou à proximité, sans que rien permette de situer exactement où elle était, une résidence royale carolingienne, le palais du Chêne.
A partir du XIème siècle, on connaît les noms des seigneurs de Pierrefonds, les Nivelon. Au sujet de l'emplacement du château disparu de ses seigneurs, les historiens ne sont pas d'accord. Pour Viollet-le-Duc, qui a trouvé en avant de la façade sud du château actuel des substructions (constructions cachées dans le sol) paraissant dater des XIIème et XIIIème siècle et à l'est près de la tour de Charlemagne, une poterne (petite porte dans une muraille fortifiée) remontant également au XIIème siècle, l'emplacement du château de Pierrefonds n'a jamais bougé et le château des Nivelon se trouvait là où il est encore actuellement. Cette théorie coïncide avec la règle générale qui veut que les châteaux soient toujours rebâtis à leur emplacement primitif. Par contre, selon les thèses de M. J. Harmand, il n'y avait à l'emplacement du château actuel, qu'un simple manoir et le château primitif se trouvait sur une colline voisine au lieu dit "La ferme des Rochers" près de l'église. Il est fréquent, notamment dans le Soissonnais que les châteaux soient édifiés à proximité de l'église, et l'opinion de J. Harmand parait fort plausible.
Le dernier Nivelon étant mort sans postérité directe, Philippe-Auguste acquiert Pierrefonds en 1185 et Charles VI en 1392 le donne avec tout le Valois, à son frère Louis d'Orléans.

Le château de Louis d'Orléans et sa destruction

L'état débile du roi Charles VI favorise la lutte qui va opposer Louis d'Orléans à son oncle, le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi. Louis, avant d'être assassiné en 1407, par ordre de son cousin Jean sans Peur, fils de Philippe le Hardi, tente d'asseoir sa puissance militaire en réaménageant des sites militaires antérieurement occupés. Ainsi reconstruit-il La Ferté-Milon.
D'après Louis Grodecki, ce n'est pas avant 1392, quand les vastes ressources du comté de Valois furent à sa disposition, que Louis d'Orléans put songer à faire commencer la forteresse, dont les travaux étaient certainement en cours en 1397. Les noms de trois maîtres d'œuvre chargés des terrassements et de la maçonnerie sont connus : Jean Le Noir, Arnould Luilly et Donat de Poinzon ou de Pouzanot. Il est vraisemblable que lors de l'assassinat du duc, la forteresse était achevée.
Au cours des XVème et XVIème siècles, elle connut sans trop grands dommages il est vrai, les vicissitudes de la guerre de Cent ans et des guerres de religion. Mais en 1616, Antoine d'Estrées son gouverneur, père de la belle Gabrielle, embrasse le parti des mécontents et Louis XIII la fait assiéger ; après s'en être emparé, il la fait démanteler, ne laissant que de très belles ruines qui, dès le XVIIIème siècle, attirèrent dessinateurs et graveurs.

Le château de Napoléon III

Le courant romantique, au début du XIXème siècle, attire à Pierrefonds les artistes qui y trouvent une inspiration propre à satisfaire le goût du moment.
La découverte de sources sulfureuses accroît encore l'attrait du château et provoque une floraison de guides à usage populaire. Le 11 août 1832, Louis-Philippe donne à Pierrefonds, à l'occasion du mariage de sa fille avec le roi des Belges, Léopold Ier, un grand banquet au milieu des ruines. Dès 1848, le château est inscrit sur la liste des monuments historiques et, en 1850, le Prince-président, le futur Napoléon III, y fait une visite. On sait l'importance qu'eut Compiègne dans la vie de la Cour de Napoléon III, qui y séjournait fréquemment, et où avaient lieu les fameuses "séries" réunissant gens de cour, écrivains et artistes. Napoléon III, qui s'intéressait à l'archéologie, avait, sur la recommandation de Prosper Mérimée, alors inspecteur en chef des Monuments Historiques, et ami de l'Impératrice, accueillis à Compiègne l'architecte Viollet-le-Duc que l'Impératrice appelait "ma bonne Violette". On ne sait si l'idée de lui confier les travaux de restauration du château vint de l'Empereur ou de l'Impératrice, toujours est-il que Viollet-le-Duc se rendit très vite indispensable et, qu'en 1857, il fut chargé par l'Empereur de restaurer Pierrefonds. Cette même année, Viollet-le-Duc publia sa notice sur Pierrefonds qu'il a dû décrire en prévision des travaux.
Ceux-ci commencèrent en 1858. Jusqu'en 1861, on cherche surtout comme il avait été prévu, à restaurer le château. On opère alors une restitution partielle du "donjon" et du "logis" seigneurial de Louis d'Orléans.
A partir de la fin de 1861, le principe de "ruine pittoresque" est remplacé par celui de "résidence impériale". Sur une base moyenâgeuse, Pierrefonds devient un édifice nouveau, "une folie romantique" créée en grande partie par Viollet-le-Duc pour les besoins de la chasse et des divertissements de la Cour. Il s'agit moins désormais de "restauration" que de "reconstruction". Viollet-le-Duc, connaissant parfaitement et estimant au plus haut point les techniques de l'architecture du Moyen-âge, cherche en rebâtissant Pierrefonds, non pas à les copier servilement mais, en s'inspirant d'elles, à créer une forme d'architecture originale.
Le gros œuvre est achevé en 1866. L'Empereur fait installer dans la "grande salle" et les pièces voisines, la belle collection d'armes et d'armures qu'on peut voir exposée aujourd'hui au musée des Invalides. Mais il reste beaucoup à faire et les travaux ne sont pas finis quand survient la guerre de 1870. Les collections sont évacuées et la chute de l'Empire ôte à Pierrefonds sa destination primitive de "jouet princier".
La fin de la reconstruction est alors laborieuse. Viollet-le-Duc meurt en 1879. L'architecte Ouradou, son gendre, le remplace, achève la chapelle et la salle des Gardes. Le décor intérieur reste inachevé.

Restauration de Pierrefonds. Chevallier, (c) Photo RMN

Les extérieurs

La position topographique du château, situé à l'extrémité d'un promontoire surplombant de trois côtés des pentes assez prononcées, présente l'inconvénient d'être dominée au sud par un plateau plus élevé d'où une attaque est relativement facile. Le constructeur de Louis d'Orléans ne semble pas avoir été sensible à ce défaut. Peut-être était-il sûr de l'efficacité de l'épaisseur de ses murailles. De toute façon le développement de l'artillerie, qui allait survenir quelques années plus tard, allait rendre très rapidement anachronique ce système de défense traditionnel. Viollet-le-Duc, lui, a voulu justifier cet emplacement en prétendant qu'il existait enter le château et le plateau un profond fossé et trois retranchements pour canons, ce qui ne peut être vrai, de toutes façons, qu'à partir du XVIème siècle. Il a donc reconstitué ce fossé et a ceinturé le château de "boulevards" qu'il a étayés d'un amoncellement, fort pittoresque, de dispositifs extérieurs de défense, succession de portes, de chicanes, de ponts-levis, de châtelets, dont l'efficacité militaire est parfaitement nulle. Ces ouvrages ne peuvent être considérés que comme des créations pures et simples de Viollet-le-Duc, destinées à impressionner le visiteur et à le mettre dans une atmosphère guerrière. En effet, tout est rationnel dans l'architecture du Moyen-âge, et la taille ridicule de ces défenses accessoires est tout à fait disproportionnée avec l'importance de la forteresse. On n'a jamais vu dans une forteresse de cette époque, et même après, des châtelets d'entrée détachés de la muraille proprement dite et rendus ainsi parfaitement indéfendables et inutiles. Ils ne font que contribuer à l'aspect de décor de théâtre donné par Viollet-le-Duc à la "Folie impériale" de Napoléon III.
Il n'en est pas de même pour l'aspect extérieur du château proprement dit. L'élévation extérieure de Pierrefonds, contrairement à celle des ouvrages dont nous venons de parler, semble avoir été, en gros, restituée avec exactitude, et ce qui restait du château lui-même suffisait en grande partie à imaginer son aspect antérieur. En effet, si les côtés ouest et sud s'étaient écroulés, les courtines (portions de remparts entre les tours) et les tours des autres faces n'avaient été qu'ébréchées par des entailles verticales, faisant subsister des portions de murs dans toute leur hauteur.

Le château forme donc, aujourd'hui comme au temps de Louis d'Orléans, un quadrilatère irrégulier, flanqué au milieu et aux angles de chacun de ses côtés de huit grosses tours semi-cylindriques de défense. Chacune de ses tours était décorée d'une statue abritée par une niche, représentant un preux, et chaque tour semble avoir, comme à La Ferté-Milon, été dédiée à l'un de ces preux. Également comme à La Ferté-Milon, un grand bas-relief représentant l'Annonciation orne la façade principale du château. Quelques-unes des statues des niches et du bas-relief ont été déposées dans une salle du château. Celles qui sont en place actuellement sont du XIXème siècle.
On ne s'étonnera pas de voir placer sur une façade uniquement promise à la défense des statues décoratives et un morceau digne de figurer dans une église. En ce début de XVème siècle, le château commençait à être considéré non plus comme un pur objet de défense, mais comme une demeure décorée d'éléments rappelant les grands thèmes de la chevalerie et les grands héros de l'Histoire de l'Antiquité et de la Bible.
Le trait le plus caractéristique du système défensif de Pierrefonds, trait esquissé dans d'autres forteresses du XIVème siècle mais véritablement inauguré dans le Pierrefonds de Louis d'Orléans, est d'avoir muni les courtines et les tours elles-mêmes de deux chemins de ronde superposés. Le premier, couvert d'un toit afin de rendre impossible l'escalade au moyen d'échelles, repose sur des machicoulis (saillies de maçonnerie percées d'ouvertures par lesquelles on peut assommer l'assaillant en laissant tomber sur lui des projectiles divers). Le mur qui ferme le chemin de ronde comporte des créneaux. Les parties pleines de ces créneaux sont percées d'archères cruciformes (fentes en forme de croix pour les tirs d'arbalète), ce qui permet d'atteindre aussi bien les assaillants éloignés que ceux proches des murailles.
Le chemin de ronde supérieur n'est pas couvert, mais possède aussi des créneaux et des meurtrières. Il formait une seconde ligne de défense. Il faut noter que ce deuxième chemin de ronde, dans la partie qui correspond à la courtine, est de niveau avec le premier crénelage des tours. Sur ce plan s'ordonne donc une ligne horizontale et très élevée de défense, principe adopté à la Bastille et appliqué à La Ferté-Milon : désormais on peut communiquer entre les tours, contrairement au principe des châteaux plus anciens où chaque tour était considérée comme un réduit de défense indépendant.
Deux tours, celle d'Alexandre et celle de Jules César, comportent un troisième étage défensif, également crénelé. Selon Viollet-le-Duc, cet étage était une sorte de passerelle de commandement où se tenaient des officiers surveillant d'en haut les opérations. Beaucoup de spécialistes de la fortification contestent cet étage restauré et créé par Viollet-le-Duc, ainsi que la forme des tours de guet, observatoires élevés au-dessus des tours de Charlemagne et de Jules César. Cependant ces "fantastiques cheminées" forment l'un des éléments les plus hallucinants du château, un de ceux qui contribuent le plus à faire de lui, non pas une ennuyeuse restitution scolaire, mais une création pleine de vie et de fantaisie.
On remarque enfin, en faisant le tour du château, deux poternes : la première, élevée de deux mètres au-dessus du sol extérieur, faisant communiquer les souterrains du château avec le boulevard extérieur, à la base de la tour de Josué. Elle était utilisée pour les sorties et les rentrées des rondes. La seconde, percée dans le mur reliant le donjon à la chapelle, était destinée à la montée des provisions à l'aide d'un treuil.

Les intérieurs

Dispositions des bâtiments

Si l'extérieur de Pierrefonds correspond assez bien dans son ensemble à ce que devait être la forteresse de Louis d'Orléans, qui pouvait offrir, par la solidité de ses matériaux, l'épaisseur de ses murs et la hauteur de ses tours, une résistance à toute épreuve, l'intérieur est presque entièrement une création de Viollet-le-Duc : il l'a doté d'un décor purement imaginaire, digne d'une résidence où la Cour impériale aurait pu s'installer, mais inadapté à une forteresse dans laquelle tout décor était superflu. Après avoir franchi le petit châtelet et un pont de bois, on atteint le pont-levis et la poterne faite d'une porte charretière et d'une petite porte pour piétons. Une herse (grille de fer rappelant la forme d'une herse) coulissant dans les parois latérales de la porte charretière pouvait barrer l'entrée de la cour en cas d'attaque. Une triple rangée de mâchicoulis, placés au-dessus du passage, menaçait enfin un éventuel visiteur inopportun.

Pierrefonds, le pavillon d'angle.

La grande cour et le donjon

A l'intérieur de la cour, la distribution des bâtiments qui s'appuient aux courtines d'enceinte est la suivante : à gauche, un grand corps de logis allongé, deux autres au fond de la cour et vers la droite, à l'extrémité droite, la chapelle et, directement à droite de l'entrée, le donjon, non pas isolé comme celui du château de Coucy, mais adossé à la façade principale et ainsi incorporé au système défensif général. Au voisinage du donjon, immédiatement à droite de celui-ci, se trouve la "cour des provisions", serrée entre la tour de Charlemagne, la chapelle et la courtine d'enceinte. C'est par elle, et à l'aide de la poterne décrite ci-dessus, que se faisait le ravitaillement du château. En cas d'irruption ennemie, cette cour était séparée de la cour principale par une poterne fortifiée, percée dans le mur reliant le donjon à la chapelle.
Les soubassements du donjon sont les seuls témoins de son état ancien, dans l'ensemble bien restitué par Viollet-le-Duc, notamment la façade du côté de la cour des provisions, qui montre en quoi devait consister l'élévation primitive de toutes les façades intérieures des bâtiments de Louis d'Orléans : grand mur aveugle, percé dans ses parties hautes de fenêtres à meneaux (montant en pierre séparant par le milieu la surface d'une fenêtre et employé au Moyen-âge et à la Renaissance), encadrées de colonnettes et couronné d'un chemin de ronde sur mâchicoulis.
Un simple coup d'œil sur les bâtiments, tels qu'ils se présentent dans la grande cour depuis que Viollet-le-Duc les a reconstruits, montre avec quelle liberté il a refait son château dans un style qui annoncerait plus la Renaissance que le XIVème siècle. L'aile ouest comprend un portique dont les clefs de voûte à figures monstrueuses et grotesques étonnent par leur fantaisie. Au fond de la cour et à droite jusqu'à la chapelle, s'élèvent des bâtiments entièrement neufs que l'on doit considérer, pour reprendre la description de Louis Grodecki, "comme un décor de théâtre digne d'un opéra de Meyerbeer, d'une complication étourdissante et d'une asymétrie calculée".
On remarquera particulièrement le perron d'angle dont les rampes portent d'extraordinaires animaux fantastiques dus à la main du sculpteur Frémiet (1824-1910), ainsi que sur un socle la statue équestre en bronze de Louis d'Orléans, également par Frémiet.

La chapelle

La chapelle est la réussite la plus incontestable de Viollet-le-Duc à Pierrefonds. Il ne restait qu'une partie des murs extérieurs et quelques unes de ses voûtes primitives qui forment actuellement celles de l'abside (terminaison arrondie de la nef principale).
Viollet-le-Duc, faisant preuve d'une audace peu commune, a élevé au-dessus de l'abside une vaste tribune voûtée, qui donne à l'ensemble de la chapelle actuelle un impressionnant et audacieux élancement qu'animent, de leur profondeur prise dans l'épaisseur des murs, les tribunes latérales et les galeries qui les surmontent. La sécheresse des voussures rectangulaires, très saillantes, percées d'oculus, augmente encore l'impression de hauteur et d'élancement de l'ensemble. Enfin, grâce aux ruptures de niveau et aux changements d'orientation des murs, Viollet-le-Duc a réussi le tour de force de faire tenir le plus de choses possible en peu d'espace.
Le portail de cette chapelle est beaucoup plus disparate. Il comprend un tympan assez médiocre représentant un Saint-Denis accompagné de Rustique et d'Eleuthère. Aux piédroits (montants verticaux soutenant les voussures du portail) figurent les statues de Louis d'Orléans et de Valentine Visconti, sa femme ; au trumeau (pilier divisant verticalement en deux le portail) Saint Jacques le Majeur, sous les traits de Viollet-le-Duc lui-même.

Le donjon

Viollet-le-Duc a restitué le donjon avec exactitude, ainsi que la grande tarasque qui orne la façade nord-est du bâtiment attenant et sert de descente aux eaux fluviales. En revanche, le perron couvert et le somptueux escalier à vis sur lequel il donne sont des créations de Viollet-le-Duc.
Nous pénétrons d'abord dans le donjon. La première salle à laquelle nous accédons à l'aide de l'escalier à vis tenait lieu d'antichambre et de salon. Elle occupe la moitié du donjon au premier étage. Elle est couverte d'un plafond plat, soutenu par de grosses poutres qui reposent sur d"énormes corbeaux. Sur les murs et le plafond sont peints le porc-épic de Louis d'Orléans et l'aigle impériale. De ce décor presque monochrome, où les tons les plus soutenus règnent dans le haut et les tons les plus pâles dans le bas, se dégage une impression quasi orientale. Mais la plus grande originalité de cette salle, où le détail est plus soigné que l'ensemble un peu mort, réside dans la façon dont sont traités les lambris (revêtements en bois) sculptés d'animaux ou de figures fantastiques et le banc réversible au très beau décor végétal stylisé. Viollet-le-Duc se montre ici un véritable précurseur du style 1900, de ce que l'on appellera le "Modern style".

La chambre de Napoléon III

De la pièce suivante, très sombre, et qui servait de cabinet de travail à Napoléon III, on passe à travers l'épaisseur de la courtine dans la cour de Jules César, où se trouvait la chambre à coucher de l'Empereur. Elle est garnie, elle aussi, d'un lambris sculpté, très simple, sorte de synthèse du style gothique et non pas copie servile et sotte de ce dernier. A la sorte d'exagération et d'exaspération des formes, très vivantes, que dénote le décor d'abeilles, se superpose le dessin très simplifié et un peu ennuyeux de la frise supérieure, qui représente les scènes de la vie noble au Moyen-âge. Une peinture de chasse seigneuriale revêt le manteau de la cheminée.
La chambre de l'Impératrice se trouve au-dessus de la chambre de Napoléon III. De forme octogonale et voûtée, elle est ornée comme les précédentes d'un lambris sculpté et entièrement peinte de rinceaux, de feuillages et autres ornements. Sur le manteau de la cheminée, on voit une sorte d'arbre peint où apparaissent les bustes des chevaliers de la Table Ronde.

La salle des Preux

On sort du donjon par un passage à ciel ouvert, situé au-dessus de la grande porte du château et l'on parvient dans l'antichambre de la "salle des Preux" ou grande salle, qui occupe l'étage de l'aile ouest. Longue de 50 mètres, large de plus de 9 mètres, cette immense salle est recouverte d'un lambris caréné. Des lignes très sèches soulignent la structure de cette salle lumineuse, que l'on peut considérer comme l'une des dernières grandes galeries après la Galerie des Glaces. Non seulement elle était destinée à servir de salle de bal, mais aussi de cadre à la somptueuse collection d'armes de Napoléon III. Une photographie ancienne nous permet de juger de l'effet qu'elle devait produire quand elle renfermait encore cette collection.
L'entrée est surmontée d'une tribune pour les musiciens et décorée des statues de Charlemagne, de Roland, de Turpin, de Guilaume de Toulouse et d'Olivier, statues néo-gothiques de Gondran, faites d'après les dessins de Viollet-le-Duc. Ces statues, très raides, et peu fouillées, d'une polychromie très hardie, deviennent presque abstraites à force de simplification. Une fois de plus nous pouvons admirer le libre jeu de Viollet-le-Duc qui cherche moins à faire un pastiche qu'à créer son propre style.
A l'autre extrémité de la salle se trouve la monumentale cheminée au manteau orné de neuf statues de preuses. Pour amuser l'Empereur et l'Impératrice, Viollet-le-Duc a donné à la reine Sémiramis et à ses huit compagnes, le visage des dames de la Cour. Nous avons de gauche à droite : Tamaris (maréchale Canrobert), Deijenne (princesse Murat), Lanpédo (duchesse de Malakoff), Hippolyte (baronne de Pierres), Sémiramis (impératrice Eugénie), Pentésilée (duchesse de Cadore), Taucqua (duchesse de Bassano), Deisille (comtesse de la Poeze), Ménélippe (madame Carette).
Comme le dit Louis Grodecki, "l'inspiration de ces statues, toutes aimables et maniérées, exprime bien l'esprit de ce "romantisme d'emprunt" du second Empire".

La salle des Gardes

On descend par un très curieux escalier à double révolution, imité probablement de la double vis de Chambord. Laissant à droite l'entrée des sous-sols, auxquels on accède par un escalier où l'exiguïté des balustrades, le surplomb des volées aident à donner une impression de vertige convenant parfaitement à l'accès des prisons et oubliettes, on atteint le rez-de-chaussée et l'aile ouest, où se trouve la "salle des Gardes". Elle comporte trois salles dominées par des balcons exceptionnellement inesthétiques. Viollet-le-Duc a prétendu que la salle des Gardes servait jadis au cantonnement des mercenaires, troupes peu sûres qui s'y trouvaient enfermées, et que les officiers du château surveillaient des balcons. Cette hypothèse est peu plausible.
Actuellement, tout l'intérêt de ce rez-de-chaussée réside dans la belle cheminée, presque entièrement ancienne, aux armes de Louis d'Orléans, et dans les très beaux fragments de sculptures provenant des niches anciennes du château, Jules César à l'armure frappée de l'aigle impérial, Charlemagne, un globe à la main et le torse du roi Arthur. Les deux fragments les plus remarquables sont, d'une part la statue de Saint-Michel qui évoque déjà le style que Claus Sluter emploiera à Dijon, et la statue de la Vierge provenant du grand relief de l'Annonciation qui a été refait sur la façade et que l'on doit rapprocher des sculptures célèbres de La Ferté-Milon.
Enfin, signalons au bout de la salle, la maquette du château exécutée sous la direction de Wyganowski, l'aide principal de Viollet-le-Duc à Pierrefonds.

Viollet-le-Duc a reconstitué à Pierrefonds un château où se manifeste, certes beaucoup d'humour, mais qu'on aurait tort d'estimer comme un simple décor de théâtre à la différence des châteaux de Louis II de Bavière, où seul existe le côté rêve et un peu délirant. Pierrefonds, dans cette clairière du Valois, fait d'abord songer à une représentation des "Très Riches Heures du Duc de Berry" et évoque pour nous l'architecture de cette époque. C'est aussi un des plus beaux exemples de la redécouverte de l'art médiéval, qui influencera tellement l'art du XIXème siècle, transposé par Viollet-le-Duc, et orienté vers des formes extrêmement originales et nouvelles.

Article de M.-J. Salmon.