Compiègne, façade principale. Coll. Ron Sheeley

Reconstruit sur ordre de Louis XV par l'architecte Ange-Jacques Gabriel à partir de 1751, le château de Compiègne ne fut terminé qu'à la veille de la Révolution. A partir de 1799, les bâtiments furent occupés par une section du Prytanée militaire qui accueillit l'école technique dite de la Montagne. Dès la proclamation de l'Empire, le château fut intégré au domaine impérial sous le nom de palais et, deux ans plus tard, Napoléon confia la remise en état des lieux à l'architecte Louis-Martin Berthault. En 1808, la décision d'héberger à Compiègne le roi d'Espagne détrôné, Charles IV, et sa famille ne laissa pas le temps de modifier la décoration des appartements aménagés vingt ans plus tôt pour Marie-Antoinette et ses enfants. Seule, la chambre de la reine reçut un décor complémentaire de panneaux peints dans le goût pompéien. Cet appartement fut occupé au second Empire par la princesse Mathilde ou, le cas échéant, par un souverain étranger invité à Compiègne. Napoléon III et Eugénie s'installèrent dans les appartements impériaux de 1810-1811 sans y apporter de notables modifications. Ils conservèrent même une partie du mobilier de Jacob-Desmalter, notamment dans leurs chambres où ils se contentèrent de faire supprimer les baldaquins et de faire ajouter des fauteuils confortables à capitons auprès des cheminées ; dans le grand salon de l'Impératrice, où se tenaient les dames du palais de service, les sièges livrés en 1809 furent aussi maintenus en place. En 1856, l'extrémité de l'appartement de l'Impératrice fut attribuée au Prince impérial : le salon Bleu, au plafond garni de peintures exaltant la vie du guerrier par Girodet, et aux murs tendus de moire brodée de fil d'or, lui servait de salle de jeu et d'étude ; le salon des Fleurs, orné de panneaux de liliacées peints par Dubois père en 1810, contenait son lit d'enfant et il prenait ses repas dans la salle à manger aux parois de stuc imitant le marbre jaune antique. Là aussi, le mobilier du premier Empire fut, dans l'ensemble, réutilisé.
La Restauration et la monarchie de Juillet n'avaient en effet pas changé grand chose aux aménagements opérés entre 1808 et 1814, se contentant de faire reprendre les travaux dans l'ancienne chambre du roi dont Napoléon III fit encore remanier le plafond. C'est aussi entre les deux Empires que furent terminées les deux constructions ordonnées par Napoléon Ier : la galerie de bal et la chapelle contiguë que l'architecte de Louis XVI n'avait pas eu le temps de bâtir. Louis-Philippe fit installer une salle de théâtre dans l'ancien jeu de paume. C'est cette salle qui fut utilisée pour tous les spectacles donnés au second Empire. Ainsi on ne doit à l'architecte de Napoléon III, Grisard, qui fut en charge du palais de Compiègne de 1853 à sa mort en 1865, qu'une construction : l'aile qui sépare l'ancienne vaste cour des Cuisines en deux parties dont la première, ouvrant sur la place d'Armes, fut appelée cour de la Régie tandis que la seconde gardait son nom. Le rez-de-chaussée de cette aile, qui date de 1858, était affecté au service des officiers et l'étage aux repas de la Cour quand les convives étaient peu nombreux. Décorée de huit cartons de tapisseries peints entre 1735 et 1744 par Charles Natoire et entrés à Compiègne sous Louis-Philippe, cette salle du grand étage porte le nom de galerie Natoire. Si les évènements de 1870 n'avaient pas empêché Ancelet, le successeur de Grisard, de mener à bien la construction du théâtre neuf relié au château par un pont couvert enjambant la rue latérale, la "galerie neuve" aurait permis de faire communiquer les grands appartements du château avec la nouvelle salle de spectacle. Dès la proclamation de l'Empire, Napoléon III vient passer dix jours à Compiègne du 18 au 28 décembre 1852. Ce premier véritable séjour revêt une double importance : d'une part, parmi les cent un invités il y a Mademoiselle de Montijo qui est accompagnée de sa mère et dont les proches de l'Empereur savent déjà que celui-ci est amoureux, d'autre part le programme de ce séjour, comprenant chasse à courre, chasse à tir et soirée théâtrale, préfigure ce que seront les "séries" qui ne commenceront qu'en 1856. Des travaux furent effectués au printemps 1853, dus à des problèmes de capacité de logement, pour créer douze appartements dans une partie de l'aile donnant sur la rue latérale. Seize logements supplémentaires furent installés l'année suivante, mais déjà, quand la Cour revint à Compiègne avec cent neuf personnes en octobre 1853, les conditions d'hébergement étaient améliorées.

La cour à Compiègne, (c) Photo RMN

Il n'y eut pas de séjour en 1854 et 1855, et c'est seulement à partir de 1856 que fonctionna, sous la responsabilité de l'Impératrice, l'organisation de l'accueil en "séries" successives d'invités qui étaient conviés pour sept jours au cours de l'automne, généralement en novembre et en décembre. Le palais se transformait alors en une sorte de grand hôtel qui abritait domesticité des invités et personnel de la Couronne compris, environ neuf cents personnes en même temps. Ces séjours réunissaient essentiellement des gens du même milieu, membres de la famille impériale, dignitaires du régime, personnalités politiques et hauts fonctionnaires habitués à se fréquenter ; mais étaient aussi reçus des représentants des mondes de la littérature, des arts et des sciences. Deux noms se retrouvent sur la plupart des listes : celui de Viollet-le-Duc qui restaure le château de Pierrefonds, et celui de Mérimée qui fait partie des familiers d'Eugénie. Le rituel du déroulement des séries était immuable. Le soir de leur arrivée, les invités étaient présentés à Leurs Majestés dans le salon des Aides de camp ; suivait le dîner que l'on prenait dans la galerie de bal, seul repas obligé du séjour. La soirée se passait pour certains au salon des Aides de camp dit aussi salon des Cartes, où l'on pouvait jouer au billard chinois ou au palet et où l'on dansait parfois au son d'un piano mécanique ; d'autres, qui préféraient bavarder ou jouer aux cartes, se réunissaient plutôt dans le salon de réception voisin dit aussi salon de Famille. Une soirée de chaque série se déroulait au théâtre où les comédiens français et les acteurs du Gymnase, de l'Odéon, des Variétés, etc. venaient jouer les succès du moment. Une autre était volontiers consacrée à un spectacle d'amateurs préparé et interprété par les invités eux-mêmes dans la salle à manger de l'Empereur transformée pour la circonstance en théâtre volant. Une chasse à courre qui se terminait le soir par une curée froide aux flambeaux dans la cour d'honneur du château et une chasse à tir où plusieurs centaines de pièces à poils et à plumes étaient abattues, occupaient chacune une journée quel que soit le temps. Les autres sorties, souvent suivies à contre cœur par ceux qui craignaient l'humidité et le froid, consistaient à accompagner l'Impératrice au chenil, à se rendre à Pierrefonds pour aller voir la progression des travaux de Viollet-le-Duc ou, pour quelques-uns, à escorter l'Empereur impatient de connaître les dernières découvertes d'Albert de Roucy aux fouilles de Champlieu, de Mont-Berny ou d'autres sites de la forêt. Rentré au château avant la nuit, on était libre d'occuper à sa convenance la fin de l'après-midi, sauf si l'on était de ceux que la souveraine avait personnellement invités à prendre le thé dans le salon de musique de son appartement. Les invités que l'Empereur ou l'Impératrice ne retenaient pas auprès d'eux se recevaient de chambre à chambre pour discuter, allaient emprunter de la lecture à la bibliothèque qui leur était réservée, ou encore, dans les dernières années, venaient après le dîner se détendre au fumoir décoré dans un style évoquant la "haute époque" et confortable comme un salon de club anglais. Le 15 novembre, il était de tradition de fêter la sainte Eugénie, et les représentations du théâtre d'amateurs étaient généralement préparées pour ce soir-là. La veille, chaque invité offrait à l'Impératrice un bouquet de fleurs, et un feu d'artifice était tiré dans le parc.

Compiegne, thé de l'Impératrice. Moullin, (c) Photo RMN

Napoléon III toucha fort peu au parc paysager à l'anglaise voulu par son oncle et conçu par Lelieur, puis par Berthault, qui n'avaient gardé du tracé de l'ancien jardin à la française resté inachevé et détérioré à la Révolution que les quinconces nord et sud dont le dessin avait été simplifié. Napoléon III se contenta de faire supprimer une partie du berceau de verdure pour dégager la vue sur le mont Ganelon, site d'intérêt archéologique, et de faire ajouter aux orangers de la terrasse de nouveaux arbustes tels que des palmiers, des grenadiers, des lauriers d'Apollon et des camélias. Le charme si naturel de ce parc, prolongé sans rupture végétale par la forêt, avait tant séduit l'Impératrice qu'elle tint à en rappeler le souvenir jusque sur les terres de sa propriété anglaise de Farnborough en dénommant "Compiègne" une partie de son domaine d'exil. Compiègne avait marqué la vie de celle qui, pour voyager incognito, se faisait appeler comtesse de Pierrefonds.

Article de Françoise Maison in Le Dictionnaire du Second Empire, Fayard, 1995.

Lien : site officiel du château de Compiègne.
La cour à Compiègne sous le second Empire, article de Jean-Marie Moulin dans la Revue du Souvenir Napoléonien.