Saint-Cloud, le château et le parc. Daubigny, (c) Photo RMN

Investi de la dignité impériale à Saint-Cloud le 1er décembre 1852, dans la galerie d'Apollon, par les grands corps de l'Etat, Napoléon III passa une partie de ses années de règne au château, où il fit exécuter quelques travaux de décoration : la dernière œuvre de Pradier, Sapho, fut exposée sur ses ordres dans le vestibule.
Chaque année, au printemps et à l'automne, Napoléon III et Eugénie établissaient leur cour à Saint-Cloud. "La vie y était à l'ordinaire paisible et sans pompe, rapporte le comte Fleury. Des promenades en voiture dans le parc, dans les bois de Meudon, de Ville-d'Avray ou de Saint-Cucufa, des excursions à Versailles ou à Trianon, où l'Empereur chassait à l'automne, étaient les seules distractions, avec de très rares représentations théâtrales". Des réceptions royales se déroulèrent pourtant au château à plusieurs reprises : celles de Victoria, de Charles XV de Suède, de Don François d'Assise, époux d'Isabelle d'Espagne, de Charlotte du Mexique, etc.
C'est de Saint-Cloud, où il avait déclaré la guerre à la Prusse, que, le 28 juillet 1870, Napoléon III partit pour l'armée. "Vaguement, dit Pierre de La Gorce, l'Empereur portait de tous côtés des yeux qui ne fixaient rien, et égarait un peu au hasard quelques mots doux, tristes et résignés". Jamais plus il ne reverrait Saint-Cloud ni Paris. Comme l'histoire de la France du XIXème siècle est sinistre, vue de ces palais successivement désertés par leurs hôtes et souverains !
Trois mois plus tard, le château n'était plus qu'une ruine.
Le second Empire avait peu modifié Saint-Cloud. En 1862, la vieille et historique Orangerie avait toutefois été démolie, qui gardait le souvenir du 18 Brumaire : au revers du grand corps de logis, elle prolongeait l'aile orientale, du côté des jardins. Quelques travaux de réaménagement avaient été en outre entrepris pour complaire aux désirs de l'Impératrice, qui avait voué un culte à Marie-Antoinette : c'est ainsi que le décorateur Cruchet avait transformé pour Eugénie l'ancienne chambre d'Henriette d'Angleterre qui devint un salon néo-Louis XVI, semblable à ceux qui étaient alors exécutés sur les ordres de la souveraine aux Tuileries. Des meubles authentiques avaient été transportés au château, notamment l'illustre bureau à cylindre de Louis XV (qui a fait retour à Versailles). Dans les appartements privés, on retrouvait la "fantaisie tapissière" d'Eugénie, son goût pour les bibelots pittoresques, pour les fauteuils confortables et capitonnés. D'énormes lits à colonnes et à rideaux se dressaient dans les diverses chambres du château.
A la veille de la guerre, Saint-Cloud n'en restait pas moins, dans ses traits essentiels, ce qu'il avait été avant la Révolution. On gravissait toujours les degrés du bel escalier construit par Mique sous Louis XVI qui donnait accès aux pièces de parade : le vaste salon de Mars, où Mignard avait, au plafond, décrit l'Olympe ; le salon de Vénus, décoré par Lemoine et Nocret au XVIIème siècle, mais réaménagé sous le premier Empire qui en avait fait la salle du trône ; le salon de la Vérité doté d'un plafond de Coypel et, lui aussi, remeublé sous Napoléon Ier ; la salon de Mercure, converti en salle de billard après avoir été modifié à plusieurs reprises, etc.
La galerie d'Apollon, décorée, disait-on au début du XVIIIème siècle, "de tout ce qui peut rendre un pareil lieu magnifique et charmant", constituait l'ensemble le plus saisissant de Saint-Cloud. L'histoire d'Apollon avait été peinte par Mignard tout au long de la voûte cintrée. La disparition d'une telle composition est une perte irréparable pour l'art français du siècle de Louis XIV. Des tableaux des meilleurs peintres du XVIIIème siècle décoraient les murs de la galerie : sauvés de l'incendie comme plusieurs des meubles rares qui y avaient été disposés, ils sont actuellement conservés dans les grands musées ou palais nationaux.
Dès l'annonce des premiers désastres militaires, l'Impératrice-régente avait en effet "donné l'ordre de transporter à Paris, au Louvre et au Garde-Meubles, les tableaux et objets d'art qui ornaient le palais". L'opération se poursuivit tant bien que mal, en raison des évènements dramatiques, après le 4 septembre. Le 19 du même mois de l'"année terrible", l'ennemi occupait Saint-Cloud.
L'histoire de l'incendie du château est restée assez complexe. Le feu semble avoir pris naissance dès le 13 octobre, un obus ayant été lancé du Mont-Valérien par les batteries françaises. Selon le témoignage des contemporains, les Prussiens, qui avaient déjà commencé le pillage, pudiquement baptisé du nom de "sauvetage", n'auraient nullement cherché à circonscrire l'incendie qui se propagea avec une extrême rapidité. Pis encore : ne retrouva-t-on pas, après la catastrophe, des bidons de térébenthine qui avaient été disposés sous le lit de l'Empereur ? Ne décela-t-on pas des traces de pétrole sur les murs calcinés ? Quoi qu'il en soit, et toute vaine polémique rétrospective mise à part, la perte du château de Saint-Cloud était, en quelques heures consommée.
Au pillage des Prussiens s'ajouta, en février 1871, à l'issue des combats de Montretout, celui des Français qui firent main basse sur tout ce qui avait pu subsister de l'ancienne splendeur du château. "Maraudeurs d'un côté, Prussiens de l'autre, dit le comte Fleury, "cognèrent, frappèrent, détruisirent pour détruire ce qui ne pouvait être emporter". Tout cela fut non moins inexcusable qu'abominable.
Jusqu'au bout, le sort du château de Saint-Cloud s'identifia à celui du château des Tuileries. Bien qu'affreusement mutilé comme celui-ci, celui-là était réparable, comme en témoignent les photographies des ruines qui, durant vingt ans, dressèrent dans le parc leur silhouette désolée. On préféra, en 1891, raser le tout, "vandalisme méthodique et réfléchi" que rien ne justifiera jamais...
"Quelques épaves des sculptures ont échoué en Bulgarie et en Amérique. Le fronton, acquis par la princesse Clémentine d'Orléans, fut remployé par le roi Ferdinand de Bulgarie dans son château d'Euxinograd, sur les bords de la Mer Noire. Deux grands bas reliefs représentant Le Triomphe de Flore et La Course d'Hippomène et d'Atalante qui décoraient le grand escalier du château ont traversé l'Océan Atlantique et sont présentement exposés au musée de Philadelphie" (L. Réau, Histoire du vandalisme).
Ainsi finit Saint-Cloud, victime des horreurs de la guerre et de ses séquelles. Ainsi fut effacée l'une des images les plus fidèles et les plus émouvantes de l'ancienne France.

Article de Yvan Christ.

Lien : Histoire de Saint-Cloud, "résidence princière, royale et impériale".