Les Tuileries depuis le Nouveau Louvre

En février 1852, deux mois seulement après son coup d'État fatidique, le prince Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République française, s'installe au château des Tuileries. Cette prise de possession était une manière de symbole. Et c'était moins le président de la République que le futur empereur des Français qui faisait sienne la vieille demeure des rois. Quelques mois plus tard, le 2 décembre, triple anniversaire du coup d'État, de la victoire d'Austerlitz et du couronnement de Napoléon Ier, le maréchal de Saint-Arnaud, ministre de la guerre, annonçait aux troupes, place du Carrousel, le rétablissement de l'Empire.
Le château des Tuileries avait encore, pour vis-à-vis oriental, un quartier fort hétéroclite, mais chargé de mille souvenirs, qui le séparait rudement du palais du Louvre. Depuis Henri IV, de nombreux projets avaient été élaborés en vue d'unir les deux monuments. Sous Napoléon, ces projets avaient reçu un commencement d'exécution. L'aile de le rue de Rivoli avait été construite jusqu'au delà de la rue de l'Échelle, et une voie avait été percée dans l'axe du pavillon de l'Horloge du Louvre. Avant même le plébiscite impérial, Louis-Napoléon décidait de reprendre à son compte le "grand dessein" des siècles. Le 25 juillet 1852, il posait solennellement la première pierre du Nouveau Louvre qui, pour le gros œuvre, devait être achevé cinq ans plus tard.
Une hâte encore plus grande fut apportée à la remise en état des Tuileries. En trois mois, le château fut rafraîchi, redoré, repeint, rajeuni. C'était une bien émouvante demeure mais, pour son nouvel hôte, moins émouvante qu'inconfortable. Long de 266 mètres, le château des Tuileries reliait le pavillon de Flore à celui de Marsan, qui faisaient eux-mêmes partie de cet ensemble lentement construit et modifié depuis la Renaissance. La résidence de Catherine de Médicis, commencée par Philibert de l'Orme en 1564, continuée par Jean Bullant, agrandie par Louis Le Vau sous Louis XIV, réaménagée par Percier et Fontaine sous Napoléon et sous Louis-Philippe, formait une longue construction assez peu homogène, mais qui n'en comportait pas moins d'admirables morceaux d'architecture et de décoration dont Paris porte à jamais le deuil. Délaissé par nos rois au profit de Versailles, le château, un peu délabré, devint, à partir du règne constitutionnel de Louis XVI, la résidence des rois et des empereurs, le théâtre de toutes les tragédies royales, révolutionnaires et impériales, l'objectif de toutes les révolutions et de toutes les émeutes, la dernière d'entre elles devant lui être fatale...
Louis-Napoléon connaissait Eugénie de Guzman, comtesse de Teba, depuis 1849. Ce ne fut pourtant qu'en janvier 1853, à l'occasion du premier grand bal donné aux Tuileries après la proclamation de l'Empire, que Napoléon III se déclara ouvertement à la jeune Espagnole. Leur mariage civil eut lieu le 29 du même mois, dans la salle des Maréchaux. Le lendemain, c'est à Notre-Dame que se déroula la cérémonie nuptiale qui donnait à la France sa dernière souveraine.
C'est à celle-ci que les Tuileries durent leur ultime métamorphose. En 1858, Hector Lefuel, successeur de Visconti comme architecte des Tuileries et du Louvre, fut en effet chargé de créer des appartements privés pour l'Impératrice. Cette transformation fut, pour le vieux château, une nouvelle épreuve qui était pourtant inscrite dans l'ordre des choses. Sous Louis-Philippe, Fontaine avait déjà supprimé la terrasse située au nord du pavillon central, du côté des jardins, afin de construire un escalier monumental. Ainsi disparut en partie le vigoureux retrait construit par de l'Orme et qu'avait sagement respecté Le Vau. Au sud, Lefuel répéta l'ordonnance de Fontaine devenue, pour la symétrie, nécessaire.
Eugénie s'était découvert un culte pour Marie-Antoinette et pour le XVIIIème siècle finissant, culte qu'encourageaient à l'envi les esprits pasticheurs du nouveau règne. Telle fut l'origine du Salon Vert, du Salon Rose et du Salon Bleu, nés de l'imagination sans génie de Lefuel. Aucune photographie ne semble avoir été faite de ces pièces de prédilection de l'Impératrice, dont seules des descriptions ou des gravures nous ont conservé le reflet. Artistes et décorateurs avaient rivalisé pour entrer dans les vues d'Eugénie et pour réaliser un ensemble singulièrement raffiné certes, mais qui n'était qu'un pastiche, plus ou moins pur, du style Louis XVI où l'Impératrice, parmi ses dames d'honneur, s'amusait naïvement à jouer à Marie-Antoinette. Il reste qu'elle se plaisait encore plus dans le cabinet de travail qui suivait ces trois salons : c'est dans le décor "artiste" de cette pièce qu'elle se tenait le plus souvent. Les sièges capitonnés, les paravents, les bibelots, les souvenirs de famille, les photographies y abondaient en un désordre familier. "L'Empereur, sa femme et le petit prince" oubliaient ici, dans l'intimité, les grandeurs accablantes du château. Au-delà de la salle de bains, dont des draperies ou des dentelles abritaient la baignoire, le lavabo et la toilette à coiffer, se trouvait la chambre à coucher dont l'Impératrice n'aima jamais la lourde opulence décorative, le lit pompeux, les écrasants frontons. Enfin, Eugénie s'était fait installer, dans les combles du pavillon de Bullant, un vaste atelier mansardé où, répudiant l'imitation du style Louis XVI, elle avait accumulé, sans plan préconçu, les tapisseries des Gobelins, les potiches chinoises, les meubles de toutes époques, les cuivres et les étoffes d'Orient, sacrifiant ainsi à l'éclectisme qui régnait alors en maître.
L'Empereur habitait, quant à lui, au rez-de-chaussée de cette même aile méridionale, du côté du jardin. Dénuées de caractère, les pièces de cet appartement aménagé sous Louis-Philippe dans la belle galerie à arcades de Philibert de l'Orme, constituaient une série d'assez mornes salons (ceux des Huissiers, des Chambellans, du Conseil des ministres, des Journaux) parmi lesquels se distinguait surtout un austère cabinet de travail. Un immense plan de Paris le décorait où étaient tracées les voies nouvelles du baron Haussmann, dont l'Empereur avait été l'inspirateur déplorable. Sur une gaine, entre deux fenêtres, un buste d'Eugénie. La chambre à coucher impériale était toute proche et communiquait par un petit escalier aux appartements de l'Impératrice situés exactement au-dessus.
C'est au rez-de-chaussée de l'aile sud, mais sur la cour d'honneur, que se trouvait l'appartement du Prince impérial qui avait été celui du roi de Rome. On y voyait le berceau officiel de l'héritier de la couronne, œuvre sèche et fastueuse conçue par Baltard, à laquelle on substituait généralement un berceau plus simple qui n'en était pas moins drapé en velours blanc, capitonné d'étoiles d'or et recouvert de dentelles au point d'Alençon.
Tel était le cadre de vie de la famille impériale aux Tuileries. Il reste maintenant à parcourir les pièces historiques du château, c'est-à-dire cet ensemble précieux marqué par les styles successifs et où se déroulèrent les jeux et les rites de la dernière cour que la France ait connue et où revivait la gloire des vieux règnes.
Transformé à l'extérieur comme à l'intérieur par Louis Le Vau, sous Louis XIV, le pavillon central avait pourtant conservé, dans ses grandes lignes, le beau décor ionique de son rez-de-chaussée. Dans le double vestibule à colonnes se tenait en faction un impressionnant Cent-Gardes. Au nord, l'escalier de Le Vau avait été détruit sous Louis-Philippe. Pour le remplacer, Fontaine avait établi, en façade sur le jardin, un escalier droit et fort étroit, de style éminemment académique, mais non dépourvu de noblesse, avec ses couples de colonnes corinthiennes, sa rampe et ses candélabres en bronze. C'est ce degré que gravirent durant vingt ans, les invités impériaux. Parallèlement s'étendait, au premier étage, construite à la même époque, la vaste salle de la Paix, décorée de pilastres supportant une voûte surbaissée à caissons. Ses fenêtres donnaient sur la cour d'honneur. Une statue de la Paix en fonte d'argent, œuvre de Chaudet, marquait une de ses extrémités et lui avait donné son nom. Au-dessus de la cheminée, un portrait équestre de Napoléon III, par Dreux, avait seulement remplacé l'effigie du roi-bourgeois. Une fois franchi un portique à colonnes toscanes, on pénétrait dans la salle des Travées, établie par Percier et Fontaine sous le premier Empire, et qui était contiguë à la chapelle. Cette dernière, qui datait également de la période napoléonienne, était fort simple. Du haut de sa tribune, la famille impériale assistait, chaque dimanche, à la messe. Le petit prince y fut ondoyé et y fit sa première communion. La seule œuvre d'art notable était l'Assomption de Prud'hon, commandée par Louis XVIII, et qui dominait l'autel ; elle est aujourd'hui au musée du Louvre.
A l'extrémité de la partie nord, voisine du pavillon de Marsan, s'étendait un théâtre de plan ovale dont les architectes du premier Napoléon avaient été les auteurs. Un plancher mobile qui plaçait la salle au niveau de la scène permettait de le transformer en salle de bal ou de banquet. En 1867, à l'occasion de l'exposition universelle, un souper fastueux y réunit, autour de Napoléon III et d'Eugénie, les empereurs d'Autriche et de Russie, les rois de Prusse, d'Italie et de Suède. Il faut rappeler ici que la plus grande partie de cette aile nord abritait, à l'origine, un immense théâtre qui, construit par Le Vau et aménagé par les frères Vigarani, ingénieurs et machinistes italiens, de 1659 à 1662, "pour le délassement du jeune roi et le divertissement de ses peuples", pouvait contenir jusqu'à six mille spectateurs. La "salle des Machines" (tel était son curieux nom) accueillit au XVIIIème siècle, l'Opéra, puis la Comédie-Française. C'est là que, le 30 mars 1778, se déroula l'apothéose un peu bouffonne de Voltaire, au cours de laquelle le rusé bonhomme fut étouffé de fleurs et de couronnes trois mois seulement avant sa mort. Et c'est dans l'enceinte de cette salle que Gisors établit hâtivement, en 1793, la salle de la Convention où se jouèrent quelques-uns des plus dramatiques épisodes de la Révolution. Le "C'est la faute à Voltaire" ne prenait-il pas ici tout son sens ?
Beaucoup moins remaniée, la partie sud du château, au premier étage, avait conservé l'essentiel de ses dispositions du grand siècle. La salle centrale avait toutefois été modifiée par les deux architectes habituels de Napoléon qui, du côté du jardin, avaient édifié une tribune que soutenaient , par un manque d'imagination inexplicable, des cariatides moulées sur celles de la salle de bal du Louvre. Des portraits de maréchaux, des bustes de généraux placés sur des gaines, un balcon à consoles accroché à mi-étage complétaient la décoration de cette salle des Maréchaux où s'épanouissaient les crinolines du second Empire, les soirs de gala.
Les vieux appartements d'apparat, abandonnés par la famille impériale au profit de pièces plus humaines et plus confortables, s'étendaient en enfilade classique du côté de la cour. On trouvait tout d'abord l'ancienne salle des Gardes du Corps, décorée par les meilleurs artistes du règne de Louis XIV qui avaient donné leurs preuves dans la galerie d'Apollon du Louvre. A sa voûte, peinte par Nicolas Loyr, étaient suspendus, ainsi que dans les pièces suivantes, des lustres étincelants qui, lors des grands bals, resplendissaient de toutes leurs minces et hautes bougies. Le portrait équestre de Bonaparte par Gros faisait alors donner le nom du premier Consul à cette salle aux vigoureuses boiseries louisquatorziennes qu'animaient, en outre, des meubles opulents souvent changés. Venait ensuite l'ancienne anti-chambre du Roi que l'on appelait le salon d'Apollon. Son plafond orné de stucs magnifiques dus à Lerambert et à Girardon, et doté d'une peinture de Loyr représentant le lever du Soleil, "assis sur un char et conduisant ses coursiers", ses superbes lambris du grand siècle, n'avaient pas empêché les derniers hôtes des Tuileries d'y installer un grand pouf à coussins, une vaste table ronde couverte d'un tapis et surmontée bourgeoisement d'une coupe de Sèvres. Napoléon III et Eugénie prenaient ici leur café tout en surveillant les jeux du petit prince. "J'aime bien papa, j'aime bien maman, disait celui-ci, seulement maman voit tout et papa pense, alors il ne voit pas tout !" L'ancienne chambre de Louis XIV, décorée selon les mêmes principes, était devenue, depuis Napoléon Ier, la salle du Trône. Un dais énorme, montant jusqu'à la voûte à compartiments sculptés, abritait, sous ses draperies semées d'abeilles d'or, les deux fauteuils impériaux encadrés de torchères. La pièce suivante avait été le grand cabinet de Louis XIV, puis de Napoléon : elle était alors réduite au rôle de salle à manger. Le plafond qu'enrichissaient des stucs dorés, les frontons cintrés et coupés, les boiseries, les lambris décorés par Coypel, conféraient une grande beauté à cette pièce qui avait été pourvue sous Napoléon, par Percier et Fontaine, d'une haute cheminée en marbre que le sculpteur Taunay avait revêtue d'un bas-relief où figurait l'Histoire écrivant sous la dictée de la Victoire. Meubles de tous styles, peintures historiques voisinaient ici tant bien que mal, sans pourtant détruire l'harmonie de ce cabinet. La longue galerie de Diane mettait un terme à la solennelle enfilade de salons. Décorée, sous Louis XIV, de copies de l'Histoire de Psyché, de Carrache, entièrement restaurée sous le premier Empire, après avoir été convertie en dépôt de meubles, elle avait perdue une bonne partie de son caractère. La statue du Prince impérial et de son chien Néro, par Carpeaux, figurait au fond de cette salle où l'on dressait le buffet, lors des grandes réceptions.
Tout compte fait, durant la majeure partie du second Empire, le Louvre et les Tuileries ne cessèrent d'être un vaste chantier de construction ou de reconstruction. On comprend ainsi le peu d'affection que portait aux Tuileries la famille impériale qui préférait, à ce palais incommode, les châteaux de Saint-Cloud, de Compiègne, de Fontainebleau...
En 1857, le nouveau Louvre est pratiquement achevé. Dès 1861, Lefuel détruit, pour la reconstruire dans un style différent, la partie occidentale de la grande galerie du Bord de l'eau, y compris le pavillon de Flore et quelques travées de la façade de la galerie de Diane aux Tuileries. Une complète transformation des parties extrêmes du château, l'édification d'un escalier d'honneur et d'une chapelle à l'emplacement du théâtre, la conversion de la salle des Maréchaux en salle du Trône étaient prévues. Dans les premiers mois de 1870, les chantiers étaient fermés et l'agence de Lefuel dissoute.
Le 26 juillet, l'Empereur partant pour l'armée avec son fils, Eugénie est proclamée régente. Et c'est avec courage que, seule, elle doit suivre, des Tuileries, l'étendue du désastre militaire et assister à l'écroulement du régime. Le dimanche 4 septembre, après avoir entendu la messe, l'Impératrice quittait le château et, pour éviter la foule qui s'amassait sur la place du Carrousel, devait emprunter la grande galerie du Louvre et sortir par la porte de la Colonnade, devant Saint-Germain-l'Auxerrois. Le second Empire était terminé.
On sait comment, dans la nuit du 23 au 24 mai 1871, les Tuileries, où s'étaient retranchées les troupes insurgées de la Commune, étaient volontairement arrosées de pétrole et incendiées. On sait moins que le malheureux château, très gravement ravagé, n'était pas irrémédiablement anéanti. Non seulement, les façades précieuses avaient résisté aux flammes, mais certaines parties de l'intérieur (notamment l'escalier de Fontaine) avaient été épargnées. Après avoir longtemps tergiversé, la majorité de la Chambre des Députés, d'un coup de scrutin partisan, votait, en 1882, la démolition des ruines. Celles-ci, acquises pour 33 000 francs par un entrepreneur spécialisé qui les revendit en gros et en détail, furent dispersées aux quatre coins du monde. Quelques presse-papiers taillés dans le marbre furent distribués, en manière de consolation, aux abonnés d'un journal bien-pensant. Le centre de ce château qui résumait trois siècles d'histoire de France est aujourd'hui marqué par une bouche d'égout.
Le château des Tuileries pouvait être réparé. Au milieu de ce qui subsistait de ses murailles vénérables, un nouveau décor aurait pu abriter les meubles, tableaux, objets d'art et reliques historiques qui avaient été retirés avant l'incendie fatal. La brutale coupure aurait ainsi été évitée. La troisième République mal assurée, et que les souvenirs monarchiques effrayaient, préféra la table rase. D'aucuns songent encore à "rebâtir les Tuileries". Ce n'est là qu'une vue de l'esprit. A une supercherie historique et esthétique, il faut préférer l'abstention actuelle. Il nous reste, pour rêver moins dangereusement, d'étonnantes photographies anciennes qui nous restituent le visage exact de cette demeure scandaleusement sacrifiée. Nul incendie, nulle destruction, nulle restauration n'anéantira désormais ce château idéal.

Article d'Yvan Christ.

Lien :
Comité pour la reconstruction du château des Tuileries.
La vie à la Cour des Tuileries, conférence du général de Cossé-Brissac publiée dans la Revue du Souvenir Napoléonien.
Quand Napoléon III construisait le Grand Louvre, article de Georges Poisson publié dans la Revue du Souvenir Napoléonien.