rouher3.jpgMinistre de la Justice du 31 octobre 1849 au 24 janvier 1851, du 10 avril au 26 octobre 1851 et du 3 décembre 1851 au 22 janvier 1852. Ministre de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux publics du 3 février 1855 au 23 juin 1863 (avec l'intérim de l'Algérie et des Colonies du 7 au 24 mars 1859). Ministre présidant le Conseil d'Etat du 23 juin au 18 octobre 1863. Ministre d'Etat du 18 octobre 1863 au 17 juillet 1869 (avec le portefeuille des Finances du 20 janvier au 13 novembre 1867).
Né à Riom (Puy-de-Dôme) le 30 novembre 1814, mort à Paris le 3 février 1884.

Petit-fils de notaire, fils d'avoué, Eugène Rouher après un passage, comme boursier, à l'Ecole navale, s'orienta vers des études de droit et devint un des avocats d'affaires les plus réputés de Riom. Il échoua, comme candidat guizotin, aux élections législatives de 1846, mais fut élu deux ans plus tard à l'Assemblée constituante, comme républicain du lendemain, avec une profession de foi dans le ton du jour, mais contre la liste des républicains de la veille. Il appuya la politique conservatrice, vota en décembre pour Cavaignac et fut réélu en 1849 sur la liste du parti de l'Ordre. Rapidement rallié à la politique de l'Elysée, probablement recommandé à Louis-Napoléon par Morny, son collègue du Puy-de-Dôme, il reçut le portefeuille de la Justice le 31 octobre 1849, et, jusqu'à l'arrivée de Baroche, fut l'orateur principal du ministère. Il avait alors 35 ans. Il défendit avec vigueur et conviction la politique de reprise en main du pays après la tourmente révolutionnaire, et y participa en utilisant les procureurs pour obtenir d'eux des rapports mensuels sur "la situation morale et politique du département", qui devaient l'informer en particulier sur "les menées sourdes ou apparentes des partis" ; en ordonnant de nombreuses poursuites contre la presse montagnarde ; en faisant voter la loi de juillet 1850 sur la presse, dirigée contre "ces mauvais imprimés que l'on répand à bas prix dans les villes et dans les campagnes où ils propagent les préjugés, entretiennent les erreurs, excitent les passions et corrompent la conscience publique" ; en organisant la déportation pour les prisonniers politiques (en remplacement de la peine de mort, abolie en 1848 pour ce type de délits). Et il fit scandale lorsqu'il dévoila à la tribune le fond de sa pensée en s'exclamant : "ce grand ébranlement social produit par le 24 février (...) que je considérerai toujours, moi, comme une véritable catastrophe". Lorsque le Président et l'Assemblée furent en conflit ouvert, il répugna à rompre avec le parti de l'Ordre. Renversé le 19 janvier 1851, il retrouva son portefeuille le 10 avril mais l'abandonna le 26 octobre : il resta étranger au coup d'Etat, dans lequel il ne souhaitait pas se compromettre. Le 2 décembre, il alla même jusqu'à dégager complètement sa responsabilité en écrivant au directeur de l'Imprimerie nationale : "J'apprends par voie indirecte que des documents portant ma signature sont transmis pour être envoyés en province. Je suis entièrement étranger à ces actes et vous prie de ne pas y maintenir ma signature." On a d'ailleurs dit de lui plus tard qu'il "n'était pas de nature aventureuse, ni héroïque ; il savait profiter des audaces, non courir des risques". Il fut néanmoins nommé une nouvelle fois au ministère de la Justice, le lendemain, et accepta. Il participa alors à la répression en déférant les agitateurs aux tribunaux, en révoquant de nombreux juges de paix ; et il eut une part essentielle dans la rédaction de la Constitution de janvier 1852. Mais la confiscation des biens de la famille d'Orléans entraîna sa démission. Sa carrière se poursuivit alors au Conseil d'Etat dont il devint vice-président lorsque Baroche en fut nommé président. A la tête de la section de législation, de la Justice et des Affaires étrangères, il continua à avoir une influence importante dans la rédaction des projets judiciaires et dans leur défense au Corps législatif.
En 1855 s'ouvrit une nouvelle phase de sa vie politique : pendant huit ans, il allait, au ministère de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux publics, avoir en charge l'économie française, conjointement avec le ministère des Finances. Il avoua par la suite : "Je n'étais point arrivé au ministère du Commerce avec des idées préconçues ; j'étais étranger aux matières auxquelles j'allais me consacrer. (...) Je n'ai point étudié les questions économiques dans les livres de théories." Mais, s'il était novice en ces matières, c'était un homme de dossiers, disposant d'une énorme puissance de travail, ce qui lui permit de devenir rapidement un des plus remarquables ministres "techniciens" du second Empire et d'accomplir une oeuvre grande et durable.
Il s'attacha dans tous les domaines à développer la prospérité, à favoriser les nouveautés et le progrès. Son passage au ministère fut marqué par une loi encourageant le drainage, par l'assainissement de la Brenne, des Dombes, de la Sologne, par le boisement des Landes, par de nombreux travaux d'endiguement des fleuves et des cours d'eau (après les inondations de 1856), par des travaux dans les ports, par la création d'assurances mutuelles contre la grêle et la mortalité du bétail. Il contribua au remarquable essor des chemins de fer, commencé depuis le début du règne, veillant avec une attention scrupuleuse aux intérêts du contribuable et à ceux des usagers ; c'est sous son administration que furent signées les conventions de 1857 qui répartissaient le réseau français entre six compagnies. Convaincu des vertus de la liberté économique et de la concurrence, il s'attacha à alléger la tutelle de l'Etat sur les sociétés anonymes en créant le S.A.R.L., décréta la liberté d ela boulangerie et, surtout, mena une politique commerciale résolument libre-échangiste, dont il resta jusqu'à la fin de sa vie l'avocat convaincu et zélé : il commença par supprimer progressivement les prohibitions, notamment pour l'entrée des matières premières, suspendu puis supprima l'échelle mobile sur les céréales, élargit le système des admissions temporaires, et fut le principal négociateur du traité de commerce de 1860 avec la Grande-Bretagne, dont MM. Chevalier et Cobden avaient eu l'initiative, et qui, préparé dans le plus grand secret, fut qualifié par les protectionnistes de "coup d'Etat douanier" ; il le compléta par des conventions douanières avec la Belgique, le Zollverein, l'Italie.
Napoléon III songea autour de 1860 à lui confier de nouvelles responsabilités. Il le fit entrer au conseil privé, lui proposa en novembre 1860 un poste de ministre sans portefeuille puis, en octobre 1862, le ministère de l'Intérieur. Rouher préféra rester au ministère des Travaux publics mais accepta finalement, dans le remaniement de 1863, la présidence du Conseil d'Etat puis, à la mort de Billault, quelques mois plus tard, le ministère d'Etat. Il eut alors en charge la défense au Corps législatif de l'ensemble de la politique gouvernementale. Il déploya dans ces fonctions tout son talent d'avocat. Les contemporains le décrivent comme "légèrement gêné par un reste de prononciation d'Auvergne" mais "orateur de premier ordre". "Excellant à résumer d'une vigoureuse synthèse l'opinion de ses adversaires", "flattant la majorité (bonapartiste) à son endroit sensible, en se collant à elle, en lui prouvant qu'elle était perdue si elle le perdait", "ayant une largeur d'aperçus, une sûreté de connaissance, une vigueur méthodique, une aisance puissante, une clarté d'exposition et une force de démonstration qui ont été rarement égalées", "il s'entendait admirablement à enlever le vote de la majorité par un de ces mouvements d'éloquence dont il a le secret". Ce qu'un homme de la rue résumait ainsi : "Il n'y en a pas un à la Chambre pour lui fermer le bec. Il a de la poigne et de la gueule et il les tient tous dans sa main."
Ses fonctions, comme son talent, l'amenèrent à prendre peu à peu de l'ascendant sur les autres ministres. Censé défendre leur politique, il s'imposa d'abord comme leur conseiller puis comme un véritable Premier ministre les dirigeant, disposant de la confiance totale de l'Empereur, et exprimant sa pensée. Il plaça des hommes à lui aux rouages importants de l'Etat et dans certains journaux, se constituant ainsi une clientèle et une presse fidèles. On parla alors à son sujet de "vice-empereur", de "grand vizir" ou de "rouhernement". Pendant six ans il personnifia la politique impériale. En matière internationale, il était dans le secret des combinaisons de Napoléon III ; partisan de la politique des nationalités, peu attaché au pouvoir temporel du pape en Italie, voyant sans crainte la croissance de la Prusse en Allemagne, il était fermement attaché à la paix, souhaitait le désarmement et la réduction des crédits militaires, et conseillait en toute occasion les attitudes de conciliation. A l'intérieur, de tempérament autoritaire, il freinait les réformes libérales engagées par Napoléon III. En janvier 1867, il ne put empêcher l'annonce de nouvelles libertés, qu'il avait déconseillées, et auxquelles il continua à s'opposer ; mais, en dépit d'une manoeuvre de Walewski et des partisans de l'évolution, il resta à son poste et reçut même en sus le portefeuille des Finances (Fould, malade, avait démissionné et ne voulait pas que son vieil adversaire, Magne, lui succédât). La double charge étant trop lourde, Rouher abandonna d'ailleurs ce portefeuille quelques mois plus tard. Concentrant toutes les attaques sur sa personne à une époque difficile pour l'Empire (surtout après 1867), il devint la cible de la presse et dut déployer des efforts de plus en plus grands face à un Corps législatif de plus en plus remuant, et sur lequel Thiers, réapparu en 1863, lui disputait l'ascendant (oppositions à l'expédition du Mexique, à la politique italienne, à la loi Niel, au libre-échange, critiques des autoritaires contre les concessions libérales, des libéraux sur la lenteur des réformes, attaques contre la faiblesse face à la politique prussienne, etc.). "Rouher est un avocat fort habile, disait le prince Napoléon, mais ce n'est pas un homme d'Etat. Toute son attention se concentre sur les moyens d'atténuer les difficultés. On vit ainsi au jour le jour." Et Persigny : "Tout le péril vient de deux hommes (Rouher et Baroche) qui personnifient l'impopularité dont le gouvernement de Napoléon III est frappé aux yeux d'une partie du public, dont le public est fatigué, ennuyé, presque honteux, de deux hommes (...) qui représentent précisément le système mesquin, bourgeois, de petites roueries (certains disaient rouheries), de petits expédients sans foi, sans conviction, sans moralité, sans grandeur, qui caractérisait le gouvernement de Louis-Philippe." Déjà, lorsqu'il était avocat à Riom, on avait pu dire : "Certains prétendent qu'il supplée à une notable insuffisance dans l'argumentation proprement juridique par des talents de procédurier et par l'art de la dissertation." Ceux qui l'accusaient de s'accrocher au pouvoir ajoutaient : "Qu'il prenne garde d'être le Guizot de la situation."
Les élections de 1869 furent pour lui un échec, en ce qu'elles confirmaient la nécessité d'une évolution libérale. Après avoir lu le message de Napoléon III du 12 juillet annonçant un nouveau pas dans la voie des réformes, il démissionna, déclarant en conseil : "Je suis fatigué, écoeuré des attaques, des injures dont je suis accablé depuis longtemps. Il y a six ans que je suis sur la brèche ; il faut que je m'éloigne ; sans cela on dira encore que je veux escamoter le message comme j'ai escamoté la lettre impériale du 19 janvier 1867." Nommé aussitôt président du Sénat, il garda un rôle de premier plan mais affecta de ne pas gêner la tâche de ses successeurs.
Après la chute de l'Empire, étant rentré à l'Assemblée nationale en 1872, il fut jusqu'en 1881 le véritable chef du groupe parlementaire bonapartiste, plaidant à chaque occasion la cause de l'Empire déchu et vilipendé, et travaillant sans relâche à une restauration impériale. Il reconquit là l'estime de ceux-mêmes qui, parmi les bonapartistes, l'avaient critiqué quand il était tout-puissant, tel Maupas : "Autant la critique est permise sur les actes de l'ancien ministre d'Etat, pendant son passage aux affaires, autant le respect se commande pour le sujet fidèle qui consacrait à ses souverains déchus jusqu'aux derniers restes de ses forces, jusqu'aux dernières heures de sa vie."

Francis Choisel in Le dictionnaire des ministres, Perrin, dir. B. Yvert.