duruy.JPGMinistre de l'Instruction publique du 23 juin 1863 au 17 juillet 1869.
Né à Paris le 10 septembre 1811, mort à Paris le 25 novembre 1894.

Issu d'une famille d'ouvriers de la manufacture des Gobelins, Victor Duruy, grâce à une bourse, put poursuivre des études qui le menèrent à l'Ecole normale et à l'agrégation d'histoire où il fut reçu premier. Titulaire de divers postes de professeur de lycée, il se fit connaître par la publication de travaux érudits et de manuels scolaires qui lui donnèrent une renommée internationale. Spécialiste d'histoire de l'Antiquité, il fut consulté par Napoléon III lorsque celui-ci entreprit la rédaction de son Histoire de Jules César. Dès lors, le souverain suivit avec attention la carrière de Duruy, le faisant nommer inspecteur d'académie et professeur à l'Ecole normale, puis inspecteur général et professeur à l'Ecole polytechnique et enfin, à la grande surprise de l'intéressé, l'appelant au ministère de l'Instruction publique. Disposant de la confiance totale de l'Empereur, qui avait appris à le connaître au cours de conversations à bâtons rompus, qui partageait ses vues généreuses et ses ambitions réformatrices, et qui appréciait son honnêteté scrupuleuse et sa franchise un peu rude, Victor Duruy fut l'un des rares ministres du second Empire dont l'action ait été une oeuvre véritablement personnelle : "Jamais ministre n'eut tant de liberté et ne fut moins entravé par l'ingérence du souverain dans son administration intérieure" affirmait-il lui-même. L'Université, quelque peu étonnée de la promotion spectaculaire de cet homme qui ne comptait pas parmi ses dignitaires, lui apporta finalement son concours empressé ; après tant d'années de défiance de la part du pouvoir, elle était fière et heureuse de seconder un ministre sorti de ses rangs, animé de son idéal et de sa mystique de diffusion du savoir, qui la défendait hautement et lui faisait confiance, un chef hardi qui savait l'aiguillonner pour la bonne cause et était toujours prêt à payer de sa personne. En revanche, son scepticisme religieux, son laïcisme militant et sa volonté de combattre l'influence prédominante du clergé sur l'enseignement public lui attirèrent l'inimitié des évêques et des catholiques ; respectueux de la liberté de conscience, il ne souhaitait pourtant pas une guerre scolaire et réprouva plus tard l'anticléricalisme de Jules Ferry, mais il tenait à ce que l'Université n'abandonnât à l'Eglise aucun secteur de l'enseignement, et qu'elle s'imposât dans une juste et équitable concurrence, par la supériorité de sa pédagogie et de son organisation et par le rayonnement de ses maîtres et de ses travaux. Il s'agissait pour lui, et selon ses propres termes, de "contenir, sans persécution ni taquineries vexatoires, mais par l'application de la loi et surtout par l'essor donné aux écoles laïques, les progrès des dix-huit congrégations enseignantes déjà reconnues et ceux des associations non autorisées". De même, ses idées démocratiques et libérales, son souci de l'éducation populaire et du progrès social l'isolèrent quelque peu au sein du Conseil des ministres. Bonapartiste plus par attachement personnel à Napoléon III que par système (favorable à la révolution de 1830, hostile à Guizot mais aussi à la révolution de février, il avait voté Cavaignac en 1848 et contre le plébiscite de 1851), il avait des convictions proches de celles de l'opposition républicaine, qui firent de lui le précurseur de la politique scolaire de la IIIème République. Il accomplit en six ans une oeuvre remarquable, bien qu'inachevée sur bien des points, et incomplète en raison des résistances auxquelles il se heurta trop souvent, notamment celles du ministre des Finances et de la commission du budget du Corps législatif. Il donna un essor important à l'enseignement primaire, en particulier par la loi du 10 avril 1867 : il imposa à chaque commune la création d'écoles de filles, comme la loi Guizot l'avait fait pour les garçons (plusieurs milliers d'écoles de filles et de garçons furent créées sous son administration), et développa la gratuité (incitant les communes pauvres à la décréter, avec garanties de subventions de l'Etat ; ne fixant plus de limite budgétaire a priori à l'octroi de bourses ; et créant la Caisse des écoles pour l'aide aux élèves nécessiteux), mais il ne réussit pas à obtenir l'obligation qu'il aurait souhaité décréter ; il améliora le sort des instituteurs et le traitement des institutrices ; il élargit le contenu des programmes (histoire de France, enseignement pratique de notions industrielles ou agricoles pour les garçons, de travail ménager pour les filles) ; il développa les cours pour adultes (plus de 800 000 auditeurs en 1869) considérés comme un complément indispensable de l'école primaire : "Sans les cours d'adultes, l'école primaire place dans les mains de l'enfant un instrument qui se rouille promptement et devient inutile." Dans l'enseignement secondaire, il abandonna la "bifurcation" de Fortoul et créa un enseignement secondaire "spécial", destiné à dispenser "une instruction appropriée aux besoins des industriels, des agriculteurs et des négociants", c'est-à-dire sans latin ni grec, mais avec des matières pré professionnelles adaptées au tissu économique local ; il introduisit dans les lycées l'enseignement de l'histoire contemporaine immédiate, rétablit l'enseignement de la philosophie (ce fut sa première décision, huit jours après sa prise de fonctions) et développa l'enseignement des langues vivantes, de la musique, du dessin, de la gymnastique ; il créa aussi pour les jeunes filles, abandonnées jusque-là à l'Eglise, un enseignement secondaire spécial : "Songeons à organiser l'éducation des filles, car une partie de nos embarras actuels vient de ce que nous avons laissé cette éducation aux mains de gens qui ne sont ni de leur temps, ni de leur pays." Dans le cycle supérieur, autant par souci patriotique de voir la France briller par l'éclat de sa culture et de ses découvertes que par amour de la science, il fonda l'Ecole pratique des hautes études afin de développer la recherche et de former des savants : "Elle se propose de fortifier pour les lettres savantes l'érudition, et d'exciter dans les sciences l'esprit d'invention. (...) A l'Ecole normale, le soin de former l'élite de nos professeurs ; à l'Ecole des hautes études, celui de préparer des savants." Il autorisa des cours libres, dont il suivit la naissance avec le plus vif intérêt, et proposa sans succès au gouvernement un projet de liberté de l'enseignement supérieur, qu'il renouvela après son départ, comme simple sénateur. On notera enfin qu'il rénova les palmes académiques pour en faire la décoration prisée qu'elle est aujourd'hui ; qu'il étendit à toute la France le concours général limité jusque-là à Paris ; qu'il fonda le lycée français de Constantinople ; et qu'il s'efforça de développer l'enseignement du français à l'école primaire aux dépens du patois dans les provinces excentrées (Pays basque, Flandre, Lorraine germanique, Alsace) où il se heurta au clergé local. Les élections de 1869, en imposant à l'Empire une alliance avec l'opposition libérale conservatrice et cléricale ainsi que le renvoi des ministres du régime personnel de Napoléon III, amenèrent sa retraite, bien qu'il fût d'opinions assez proches de celles d'Emile Ollivier, qui envisagea un moment de l'associer à son cabinet, lors du remaniement d'avril 1870.
Il siégea au Sénat jusqu'à la fin de l'Empire, s'engagea lors de la guerre comme simple garde national pour assurer la défense de Paris, et resta éloigné de la vie politique après 1870. Il se consacra alors à nouveau à ses études érudites, qui lui ouvrirent les portes de l'Institut, au titre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, de l'Académie des sciences morales et politiques, et enfin de l'Académie française.

Francis Choisel in Le Dictionnaire des Ministres, Perrin, 1990, dir. B. Yvert.

Bibliographie :

Jean-Charles Geslot, Victor Duruy, historien et ministre (1811-1894), préface de Jean-Yves Mollier. Collection : Histoire et civilisations, Presses Universitaires du Septentrion.