ollivier4.jpgMinistre de la Justice du 2 janvier au 10 août 1870 (avec l'intérim des Affaires étrangères du 14 avril au 15 mai).
Né à Marseille (Bouches-du-Rhône) le 2 juillet 1825, mort à Saint-Gervais-les-Bains (Haute-Savoie) le 20 août 1913.

Fils d'un député républicain des Bouches-du-Rhône proscrit lors du 2 décembre, Emile Ollivier fit des études de droit et devint avocat à Paris, peu avant la révolution de 1848. Celle-ci lui valut, grâce aux relations de son père avec Ledru-Rollin, d'être nommé commissaire de la République dans les Bouches-du-Rhône, à l'âge de 22 ans. Muté en Haute-Marne sous Cavaignac, il retourna à ses activités d'avocat en janvier 1849, chassé par le triomphe du parti de l'Ordre aux élections présidentielles, dans le sillage de Louis-Napoléon. En 1857, il parvint à se faire élire député de la Seine, et accepta de prêter serment à l'Empire, afin de pouvoir effectivement siéger au Corps législatif. Sa carrière parlementaire débutait ainsi sous le signe du compromis. Il n'en abandonna pas pour autant ses convictions républicaines et s'affirma d'emblée comme le principal orateur de la petite opposition des "Cinq". Mais le décret du 24 novembre 1860 fit naître en lui l'espoir d'une évolution du régime vers un empire parlementaire à la construction duquel il se voua désormais. Encouragé en cela par Morny, il adopta l'attitude d'un opposant résolu et pragmatique, réclamant vigoureusement des réformes mais jugeant sur ses actes un gouvernement qu'il avait à coeur d'approuver lorsque celui-ci s'engageait - même timidement - dans la voie qu'il lui indiquait. Réélu en 1863, il se rapprocha encore du régime lorsqu'il accepta d'être le rapporteur de la loi de 1864 octroyant le droit de grève, puis de rencontrer l'Empereur l'année suivante : il était désormais dans une perspective d'opposition dynastique. Devenu suspect à ses anciens amis républicains et rejeté par eux, il se vit proposer des postes ministériels, d'abord par Morny, en 1865, puis plus sérieusement par Walewski, en 1867 : on lui offrit le portefeuille de l'Instruction publique et la fonction d'orateur du gouvernement. Mais il refusa d'entrer seul au ministère, au milieu de bonapartistes autoritaires, ce qui aurait donné à son ascension un parfum de trahison ; il voulait au contraire que son arrivée au pouvoir signifiât clairement le triomphe de ses idées et le ralliement de Napoléon III à ses conceptions. Après les promesses libérales de la lettre impériale du 19 janvier 1867, déçu par l'application qui en était faite par Rouher, il se posa désormais comme son rival et l'attaqua vivement dans ses discours.
Battu dans la Seine en 1869 par un républicain radical, mais élu dans le Var contre un indépendant, il se vit désormais comme l'arbitre de la situation et le chef du tiers parti victorieux. Après une dernière tentative pour l'associer avec un ou deux de ses amis à un ministère impérial, Napoléon III accepta finalement, le 27 décembre 1869, de charger Ollivier de "lui désigner les personnes pouvant former autour de lui un cabinet homogène représentant fidèlement la majorité du Corps législatif". C'était la victoire du parlementarisme et le début d'une ère constitutionnelle nouvelle pour l'Empire. Ollivier constitua alors un gouvernement d'hommes nouveaux, dont la base parlementaire associait les bonapartistes libéraux (centre droit) et les orléanistes ralliés à l'Empire libéral (centre gauche), mais dont les bonapartistes autoritaires (droite) étaient exclus (le centre gauche avait mis leur exclusion du gouvernement comme condition à sa propre participation, au demeurant fort restreinte). Ollivier, avec le ministère de la Justice et des Cultes, avait protocolairement le pas sur ses collègues ; disposant de la confiance et de l'affection de Napoléon III, il était le véritable chef du ministère. Mais son autorité était sourdement contestée par les ministres du centre gauche, Daru et Buffet, qui n'acceptèrent pas que l'Empereur lui attribuât le titre de vice-président du Conseil. Ceux-ci, d'ailleurs, rompirent dès avril avec le cabinet. Et Ollivier, refusant de se rapprocher de la droite autoritaire pour compenser cette défection, en vit son assise fragilisée.
Pendant les six mois durant lesquels il dirigea le gouvernement, il accomplit une oeuvre importante qui fut malheureusement interrompue par la guerre. Ordre et liberté, tels étaient les deux objectifs de son action : "En présence des conservateurs inertes et déconcertés, disait-il, il y a deux courants ardents, celui de la révolution, celui de la liberté. S'ils s'unissent définitivement, le péril commencera. La sagesse est de les opposer l'un à l'autre, et de vaincre le premier par le second, les conservateurs devenant la réserve qui décidera de la journée." Fidèle à ses idées et loyal vis-à-vis de l'Empereur qu'il aimait bien, il engagea une révision constitutionnelle d'ensemble qui créa un système semi-parlementaire (Constitution du 21 mai 1870) ; il abandonna les procédés de la candidature officielle, renvoya Haussmann et quelques autres préfets autoritaires, amnistia Ledru-Rollin exilé depuis 1849, fit appliquer avec modération la législation sur la presse ; parallèlement, il mettait fin à l'agitation qui régnait depuis 1868 en faisant preuve de fermeté face aux manifestations dues à l'affaire Victor Noir, en emprisonnant Henri Rochefort après avoir obtenu la levée de son immunité parlementaire, en envoyant la troupe contre les grévistes du Creusot, en faisant arrêter les principaux dirigeants de la section française de l'Internationale des travailleurs. Le succès du plébiscite de mai 1870 qui consacrait la réussite de sa politique affaiblit en fait son gouvernement en redonnant de l'audace et du poids aux bonapartistes autoritaires. Mérimée jugea fort bien sa situation en écrivant : "Emile Ollivier est persuadé qu'il est le plus grand homme d'Etat de notre temps, et qu'il peut tout faire. Il me rappelle Lamartine en 1848, qui se croyait aussi maître de la situation." En réalité, il était un isolé, "un homme de bonne volonté et d'idéal, égaré dans ce monde de la fraude, de la mauvaise foi et de la haine", selon ses propres termes ; considéré comme un traître par les républicains, honni des bonapartistes autoritaires, il était étranger, par ses sentiments démocratiques et ses vues sociales, aux conservateurs libéraux et cléricaux qui formaient sa majorité. Sa force n'avait résidé que dans la nécessité d'une évolution libérale qu'il avait su prévoir et encourager. Il ne se maintenait plus désormais que grâce au soutien personnel de Napoléon III. La guerre entraîna sa chute : bien que personnellement favorable à la paix, il se laissa dépasser par Gramont et par les partisans de la guerre ; restant assez passif face à leurs initiatives, il assuma pourtant personnellement la responsabilité du déclenchement des hostilités en déclarant maladroitement au Corps législatif qu'il acceptait l'affrontement avec la Prusse "d'un coeur léger... je veux dire d'une coeur confiant que n'alourdit pas le remord parce que cette guerre que nous faisons, nous la subissons". Les premiers revers fournirent l'occasion de le renverser, à une écrasante majorité, le 9 août : "La Chambre, décidée à soutenir un cabinet capable de pourvoir à la défense du pays, passe à l'ordre du jour." Sa carrière politique se terminait ainsi à 45 ans.
Exilé en Italie jusqu'en 1873, battu dans le Var en 1876 et en 1877, il consacra le reste de sa vie à se justifier par la plume, notamment dans les 17 volumes de son Empire libéral, plaidoyer sous forme de mémoires qui constituent une véritable histoire détaillée du second Empire. Rémusat disait de lui : "C'était un homme d'esprit, un peu doucereux, un peu doctoral, parlant de lui-même avec confiance ... dont les pensées étaient toujours honnêtes et élevées. Il avait foi aux idées en général et aux siennes en particulier. Ses opinions étaient avancées sans être violentes. Il savait différer d'avis sans haïr. Il était radical sans être révolutionnaire." Orateur unanimement reconnu, républicain sincèrement rallié à Napoléon III, fondateur de l'Empire parlementaire, Emile Ollivier sut réconcilier le bonapartisme et la liberté. Il redonna une nouvelle jeunesse et une nouvelle légitimité au régime ébranlé et vieillissant, grâce à son talent énergique, à son idéalisme pragmatique, à son audace réformatrice. Mais la défaite balaya son oeuvre et brisa son destin. Resté à peine six mois au pouvoir dans toute sa vie, broyé par les évènements, écrasé sous les attaques injustes ou excessives, il n'en est pas moins l'une des personnalités les plus attachantes de son époque et l'une des plus grandes figures du second Empire.

Francis Choisel in Le Dictionnaire des Ministres, Perrin, 1990, dir. B. Yvert.

A lire :

A. Troisier, Emile Ollivier et l'Italie dans la Revue du Souvenir Napoléonien, 1979.