thouvenel2.jpgMinistre des Affaires étrangères du 4 janvier 1860 (prise de fonction le 24 janvier) au 15 octobre 1862.
Né à Verdun (Meuse) le 11 novembre 1818, mort à Paris le 18 octobre 1866.

Fils d'un général du premier Empire disgrâcié après le retour des Bourbons, Edouard Thouvenel fit des études de droit à Paris, puis embrassa la carrière diplomatique sous Louis-Philippe. En poste en Grèce au moment de l'affaire Pacifico (1850), il devint directeur des affaires politiques au ministère après le 2 décembre, à l'âge de 34 ans, et fut envoyé comme ambassadeur à Constantinople en mai 1855, en pleine guerre de Crimée.
Nommé sénateur sur sa demande en 1859, il fut appelé au ministère des Affaires étrangères le 4 janvier 1860 en remplacement de Walewski, prit ses fonctions vingt jours plus tard, après un intérim de Baroche durant lequel celui-ci négocia et signa le traité de commerce avec l'Angleterre.
Son ministère fut principalement marqué par la réalisation de l'unité italienne, au lendemain de la victoire franco-piémontaise contre l'Autriche. Thouvenel s'efforça de rassurer les puissances conservatrices inquiètes des bouleversements en Italie centrale et méridionale, et empêcha leur coalition contre la France et le Piémont ; grâce à son habileté et à sa fermeté dans les négociations, il obtint dans les meilleures conditions le rattachement à la France de la Savoie et du comté de Nice, promis à Napoléon III par Cavour lors de l'entrevue de Plombières (l'Empereur semble avoir songé à récompenser Thouvenel en le nommant comte de Nice, mais celui-ci aurait refusé cet honneur). Il fut aussi chargé de négocier l'intervention française en Syrie, au nom de l'Europe, à la suite des massacres de chrétiens en 1860.
Il avait déclaré, lors de son arrivée au ministère : "Je n'ai point de politique à moi, et je demanderai à l'Empereur de me bien définir la sienne afin de m'y conformer." On en jugea pourtant différemment dès cette époque : "Monsieur Thouvenel est le meilleur choix qui pouvait être fait quant à la capacité, mais il est d'un caractère trop indépendant pour demeurer longtemps ministre." de fait, dès novembre 1860, il donna sa démission parce qu'il désapprouvait l'évolution libérale inaugurée à cette date ; mais il fut maintenu à son poste. Il fut également assez réservé, dès le départ, à propos de l'expédition du Mexique : "Mon intention est de presser encore Sa Majesté, une fois notre amour-propre satisfait par l'occupation de Mexico, de ne point prendre à notre charge la candidature de l'archiduc Maximilien avec toutes ses conséquences." Et dans la guerre de Sécession, il était favorable à une neutralité bienveillante vis-à-vis du Nord, alors que Napoléon III envisageait avec sympathie l'éventualité d'une victoire du Sud. Mais c'est surtout à propos de la question romaine qu'il entra en désaccord avec l'Empereur. Après la mort de Cavour, avec lequel il avait engagé des négociations au sujet de la présence de nos troupes dans la capitale pontificale, il devint partisan d'une évacuation unilatérale, alors que Napoléon III persistait à rechercher un accord impossible entre le pape et le jeune royaume d'Italie ; il apparut désormais comme l'un des membres du clan "italianissime", fut pour cela en butte à l'hostilité de l'Impératrice, de Walewski et du parti clérical, et fut finalement sacrifié en octobre 1862, après une crise interne au ministère sur le sujet, au cours de laquelle il avait mis son poste en balance. Plusieurs de ses collègues l'avaient soutenu en agissant comme lui, mais reprirent finalement leur démission à la demande de l'Empereur.
La disgrâce de Thouvenel, à quelques mois des élections législatives, était une satisfaction donnée aux catholiques, mais aussi un avertissement à l'Italie dont les exigences et l'entêtement mécontentaient de plus en plus l'Empereur. Qualifié dès 1854 de "plus fort rédacteur de la diplomatie européenne aujourd'hui", il aimait à entretenir une correspondance privée avec ses ambassadeurs pour leur expliquer sa politique, et excellait dans le maniement des questions de droit international. Il fut à l'origine de la publication régulière des documents diplomatiques, à partir de février 1861, sous la forme de "livres jaunes" imités des "livres bleus" britanniques. Attaché aux formes de la diplomatie traditionnelle, il souffrit des méthodes secrètes de Napoléon III qui agissait en dehors de lui, et selon des procédés peu conventionnels. Ainsi put-il dire, à propos de la question italienne : "J'ignore les buts politiques de l'Empereur ; je marche dans les ténèbres, sans but, sans plan, avançant, reculant, à travers une politique double et jamais expliquée." Ce sentiment fut pour beaucoup dans son retrait. Remplacé par Drouyn de Lhuys, il succéda à ce dernier à la tête du conseil d'administration de la Compagnie des chemins de fer l'Est, présida en 1864 la commission d'arbitrage instituée à propos du canal de Suez, refusa la présidence du Corps législatif après la mort de Morny, et fut nommé en août 1865 grand référendaire au Sénat. Travailleur acharné, il avait usé prématurément sa santé ; et la mort de sa jeune femme comme la nouvelle alarmante des succès prussiens en Allemagne hâtèrent sa fin : il mourut en 1866 à l'âge de 48 ans.

Francis Choisel in Le Dictionnaire des Ministres, Perrin, 1990, dir. B. Yvert