Rappelons d'abord que le saint-simonisme a été un mouvement complexe, qui s'est modifié au fil du temps. Il est né des idées des idées développées par Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, notamment en 1821 dans un ouvrage intitulé Du système industriel, où il précise son objectif : "Le but de mon entreprise est d'améliorer le plus possible le sort de la classe qui n'a pas d'autre moyen d'existence que le travail de ses bras. Cette classe est la plus nombreuse."
Pour cela, il préconise, non point une révolution violente, mais une réforme radicale, le remplacement parmi les élites des "classes oisives" (les frelons) par les classes "industrieuses" (les abeilles) et, grâce à des institutions rénovées, le triomphe du monde industriel. En effet, le progrès, qui doit permettre l'amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, est à chercher moins dans un mode nouveau de répartition des revenus que dans l'accroissement de la production industrielle.
Après la mort du maître en 1825, ses disciples immédiats, notamment le polytechnicien Prosper Enfantin, recrutent de nombreux adeptes séduits par la nouvelle doctrine, notamment parmi de jeunes ingénieurs nés durant les premières années du siècle. L'école saint-simonienne connaît son véritable apogée, en tant que mouvement de pensée, autour de 1830, avant d'être fortement ébranlée en 1832 par un procès qui conduit en prison pour quelques mois ses principaux responsables, coupables d'avoir constitué à Ménilmontant une communauté socialiste qui avait fait scandale.
Mais les disciples ne se sont pas contentés d'exposer la doctrine du maître. Ils y ont ajouté de nouveaux développements fort divers, si bien que le saint-simonisme a finalement éclaté après 1832 en plusieurs courants. Quelques-uns rêvent toujours d'un nouveau culte qui donnerait à l'industrie son âme. Hantés par l'idée d'un bouleversement prochain du monde, ils sont convaincus que celui-ci doit être religieux autant qu'industriel ! D'autres évoluent dans un sens plus radicalement socialiste, accentuant l'aspect dirigiste de la doctrine du maître, dénonçant la propriété privée des moyens de production, prônant la suppression de l'héritage et une action énergique de l'État. Mais la plupart d'entre eux, souvent de jeunes ingénieurs qui dans leur jeunesse avaient abandonné leurs études pour adhérer à la "religion nouvelle", reviennent ensuite à leurs activités scientifiques et pratiques.
Il en est ainsi de Paulin Talabot, engagé dans la réalisation de la ligne de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, et d'Henri Fournel, ingénieur-conseil de plusieurs entreprises minières et métallurgiques. Surtout de Michel Chevalier et des frères Émile et Isaac Pereire. L'ingénieur des Mines Michel Chevalier, qui s'était converti au saint-simonisme en 1829, était devenu l'année suivante le directeur du Globe, désormais l'organe officiel des saint-simoniens, et l'auteur de presque tous les manifestes de ceux-ci. Après avoir été emprisonné à Sainte-Pélagie en 1832, il était, dès 1833, "rentré dans le monde, décidé à y faire une carrière brillante". Il a alors rompu avec l'école saint-simonienne, mais tous ses écrits, en particulier ses articles dans le très officiel Journal des débats, montrent qu'il en a retenu un certain nombre de thèmes, auxquels il reste indéfectiblement attaché. Avant tout "l'amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre". Pour atteindre cet objectif, il compte sur l'impulsion d'un État autoritaire qui seul peut encourager les capitalistes à se lancer dans de grands travaux publics, en particulier dans l'édification de tout un réseau de chemins de fer. En outre, le libre-échange doit permettre le développement du commerce, qui conduira au rapprochement des peuples et à la disparition des guerres. Enfin, cette expansion industrielle et commerciale ne se réalisera que grâce aux miracles du crédit.

La grande famille des saint-simoniens

Sur ce point, Michel Chevalier rejoint les idées des Pereire, deux jeunes Juifs d'origine bordelaise, qui avaient sympathisé (surtout Isaac) avec les saint-simoniens et qui devaient rester jusqu'à la fin de leur vie en contact avec les membres de la "secte". Ils avaient gardé de cette expérience leur foi dans les progrès de l'économie qui seule améliorerait le sort des travailleurs et leur volonté de dispenser largement à cette fin le crédit. "Le signe où vous reconnaîtrez qu'une institution financière est bonne, écrivent-ils, c'est lorsqu'elle aura pour effet d'augmenter les salaires des travailleurs et de diminuer les revenus des oisifs" - en somme, de lointains précurseurs de Keynes qui, un siècle plus tard, souhaitera l'euthanasie des rentiers[1]! En tout cas, toujours pour améliorer le sort des travailleurs, ils préconisent une baisse du taux de l'intérêt, symbolisé par le taux de l'escompte de la Banque de France, immuablement fixé à 4%, un niveau très élevé, puisque les prix avaient plutôt tendance à baisser et que les usagers du crédit devaient payer couramment 2 à 3% d'intérêt de plus.
Le "saint-simonisme" pratique auquel on pense quand on évoque le second Empire est donc le fait d'hommes qui ont adhéré avec enthousiasme lorsqu'ils avaient vingt-cinq ou trente ans aux idées saint-simoniennes, et qui, une génération plus tard, sont parvenus à des postes importants dans le monde des affaires : ils appartiennent aux élites du temps, sans pour autant renier tous les rêves de leur jeunesse. La plupart d'entre eux se sont, sans beaucoup d'hésitations, ralliés au régime né du coup d'Etat du 2 décembre 1851. C'est qu'à leurs yeux les questions politiques étaient insignifiantes : ils éprouvaient une certaine indifférence pour le régime politique, l'essentiel étant pour eux de réaliser l'accroissement de la production, condition du progrès social. Ils étaient dans l'ensemble peu attirés par le parlementarisme, très favorables au fond à un système hiérarchique assurant la supériorité d'élites auxquelles ils avaient conscience d'appartenir.
Le républicain Jules Simon a très justement expliqué le ralliement rapide d'un Michel Chevalier au régime autoritaire de Napoléon III : "Quelques-uns de mes amis m'écrivent qu'il était libéral en toutes choses, même en politique. Ils se trompent. Il n'a jamais été libéral ; il était bien trop saint-simonien pour cela. Il était autoritaire, il voulait un pouvoir fort. Il était tout préparé, le cas échéant, à devenir bonapartiste, non par dévouement aux Bonapartes, mais par dévouement à la force. C'est être dupe des mots que de le prendre pour un libéral en politique. Il était indépendant, ce qui est tout autre chose."[2]
Au surplus, la personnalité et les idées de Louis-Napoléon étaient faites pour séduire les saint-simoniens. L'empereur avait en effet la conviction que pour être pleinement légitime son pouvoir devait recevoir la consécration du suffrage universel, expression de la volonté du peuple. Il entendait donc donner satisfaction aux besoins de celui-ci. "Son dada était le peuple", disait dédaigneusement de lui Mme Dosne, la belle-mère de Thiers. Il rêve donc des moyens de venir à bout de la misère, ainsi qu'il l'expose dans L'Extinction du paupérisme publié en 1844, et, tout comme les saint-simoniens, il pense que l'essor économique reste la condition principale du progrès social.
Il existe ainsi, entre les "idées napoléoniennes" et les théories saint-simoniennes, d'évidentes affinités et une conviction partagée que le gouvernement des hommes doit répondre prioritairement à des préoccupations économiques et sociales. Enfin, quand Louis-Napoléon, emprisonné au fort de Ham entre 1840 et 1846 pour avoir tenté de renverser le régime de la monarchie de Juillet, a mis à profit cette inaction forcée pour lire, il a pu, grâce à Narcisse Vieillard, l'ancien précepteur de son frère aîné devenu son confident, se procurer des brochures saint-simoniennes. Vieillard, qui avait été un disciple de Saint-Simon, lui a fait alors découvrir cette littérature, et il lui en a même facilité la compréhension. Bref, l'Empire et le saint-simonisme paraissent faits l'un pour l'autre...
Le nouveau pouvoir a d'ailleurs assuré des postes importants à plusieurs des "saint-simoniens pratiques" évoqués plus haut. Michel Chevalier, qui professe son Cours d'économie politique au Collège de France, fait volontiers figure d'économiste officiel du régime et de conseiller du nouveau maître. Il est un des membres éminents du Sénat, où il siège aux côtés de Narcisse Vieillard. Et Louis-Napoléon apprécie aussi les avis des frères Pereire, ces nouvelles "sommités financières", qui se sont ralliés à lui avec enthousiasme et vont bientôt se faire élire au Corps législatif comme candidats officiels ; il éprouve une sympathie particulière pour Émile Pereire avec lequel il a de fréquentes conversations. Au lendemain du coup d'État du 2 décembre 1851, ce sont des hommes d'influence, écoutés en haut lieu.
Aussi les principales mesures économiques prises au lendemain de ce même coup d'Etat paraissent-elles d'inspiration saint-simonienne. Leur ensemble constitue ce que Louis Girard a appelé justement "la politique du 2 décembre"[3] : pour la première fois en ce siècle de libéralisme, on peut parler effectivement d'une véritable politique économique, définie comme une action consciente et cohérente de l'État, ayant pour fin ce que nous appellerions aujourd'hui la relance de la croissance et la modernisation des structures. Et cette politique est à l'évidence doublement d'inspiration saint-simonienne !

Une politique de la ville

Elle s'organise en effet selon les deux grands axes du programme saint-simonien. D'abord les grands travaux publics, tout spécialement la construction de chemins de fer. L'intervention du nouveau pouvoir a dans ce domaine été décisive. Non content d'appliquer la loi de 1842 par laquelle l'État se chargeait de toute l'infrastructure (les compagnies privées concessionnaires devant seulement poser les superstructures : rails, gares...), il multiplie les incitations aux investisseurs. Dès le début de 1852, il concède de nombreuses lignes nouvelles, il accorde aux compagnies un très long bail d'exploitation (généralement quatre-vingt-dix-neuf ans), ce qui facilite l'amortissement de leurs dépenses de premier établissement et rend l'entreprise ferroviaire beaucoup plus "profitable", enfin il favorise la fusion de ces sociétés en groupes puissants. A partir de 1858, ce premier réseau terminé, et pour assurer le lancement d'autres lignes promises à un moindre trafic, l'État, conformément à la solution proposée par Michel Chevalier dans son Cours d'économie politique, garantit le paiement des intérêts des obligations émises pour financer leur construction.
Dans le même temps, avec la collaboration de préfets dynamiques, comme Haussmann qui règne à l'Hôtel-de-Ville de Paris de 1853 jusqu'au début de l'année 1870, Napoléon III entreprend de transformer les grandes villes de l'Empire. Leur "haussmannisation" a moins pour objectif de faciliter le maintien de l'ordre que de répondre à des soucis sociaux et plus encore économiques. Tout en donnant davantage de travail aux ouvriers des villes, en permettant aux citadins de bénéficier d'un environnement moins insalubre et de nouveaux équipements, cette métamorphose du cadre urbain doit adapter les grandes villes au développement du capitalisme moderne, avec ses grands magasins, ses expositions nationales ou internationales, ses grandes banques et surtout ses gares qui sécrètent impérieusement le besoin de voies de circulation aisées. Ainsi se met en place une première ébauche d'aménagement du territoire, dans la perspective d'un essor économique appuyé sur une armature urbaine modernisée.
Second axe de la pensée politique saint-simonienne : la multiplication des sources du crédit et le recours au crédit bon marché, pour mettre fin à ne longue période d'argent rare et cher qui entravait le développement économique. Louis-Napoléon, séduit par une théorie qui assignait aux grandes banques un rôle moteur dans les économies modernes, écoute donc avec faveur les projets et les suggestions des Pereire. Il fallait, pour créer de grandes banques sous la forme de sociétés anonymes, une autorisation de l'État, et jusque là, le pouvoir s'était toujours méfié de la constitution de telles institutions financières. Tout change en 1852.
Un décret du 28 février autorise la création de sociétés de crédit foncier, permettant la naissance du Crédit foncier de France, destiné à assurer le développement de prêts hypothécaires. Il accorde surtout aux frères Pereire, malgré l'opposition de leur rival James de Rothschild, l'autorisation de fonder un très puissant Crédit mobilier, qui devrait leur permettre de mettre en oeuvre leurs grands projets : il doit tout à la fois aider au développement du crédit public, être une banque d'investissement qui commandite les sociétés industrielles et commerciales, et les entreprises de travaux publics, plus précisément encore une banque des chemins de fer qui contrôle les grandes compagnies, enfin un organisme qui accordera de larges prêts sur les valeurs mobilières...
Telles sont les ambitions d'une institution qui se veut le pivot d'un système englobant toutes les formes de crédit.[4]

Révolution à la Banque de France

La fondation du Crédit mobilier coïncide avec de fortes pressions exercées au même moment sur la Banque de France - institution privée mais dirigée par un gouverneur étroitement soumis à l'autorité du pouvoir. Il s'agissait d'obtenir de l'institut d'émission un changement radical de sa politique. Jusque là, la Banque de France avait appliqué une politique de crédit restrictive, notamment en maintenant son taux d'escompte à 4%. Sous la pression du gouvernement dictatorial établi à la suite du coup d'Etat, les dirigeants de la banque doivent, le 3 mars 1852, réviser radicalement leur position : ils acceptent d'étendre sensiblement leurs avances sur rentes, et d'ouvrir le bénéfice des avances sur titres aux actions et obligations des compagnies de chemins de fer. Le même jour, pour la première fois de son histoire, la banque accepte de réduire à 3% le taux de son escompte et de l'intérêt de ses avances. Elle réduit ainsi d'un quart le loyer de l'argent. Comme dans le même temps le ministre des Finances Bineau, avec le concours des grands banquiers, parvient à convertir les rentes de l'État 5% en rentes 4,5% (c'est la première véritable conversion de la rente), le régime est le premier aussi à pratiquer volontairement une politique de baisse des taux d'intérêt pour stimuler la reprise de l'économie.
On peut encore attribuer à l'influence des saint-simoniens les efforts persévérants de Napoléon III pour mettre fin au protectionnisme qui défendait depuis le début du siècle les industriels français de la concurrence étrangère. Poussé à agir dans ce sens par les Pereire, il approuve finalement les négociations menées en secret à la fin de 1859 par Michel Chevalier avec Richard Cobden, l'apôtre du "free trade" (libre-échange). Procédant à un véritable "coup d'Etat douanier", il annonce le 15 janvier 1860 la conclusion d'un traité de commerce avec l'Angleterre. Ce traité n'établit pas tout à fait le libre-échange, mais il abaisse considérablement les droits de douane et supprime la plupart des prohibitions, interdisant l'entrée de nombreux tissus et de divers produits métallurgiques, qui sont remplacés par des taux ad valorem ; ceci constitue dans un pays de tradition protectionniste une véritable révolution, d'autant plus qu'il est suivi par une série d'accords commerciaux avec d'autres nations européennes allant dans le même sens. L'ouverture des frontières stimule la modernisation et contraint les entreprises sidérurgiques, qui persistaient souvent à fabriquer de la fonte avec du charbon de bois à passer à la fonte au coke.
L'instauration de cette nouvelle politique commerciale est le dernier grand succès des saint-simoniens. A vrai dire, l'Empereur n'a jamais été le disciple exclusif de cette école. C'était plutôt un éclectique, butinant dans chaque doctrine ce qu'il croyait susceptible d'améliorer le sort du peuple. Il s'était appuyé aussi sur des hommes politiques plutôt conservateurs, sur d'anciens orléanistes comme Rouher, son ministre de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux publics, ou Baroche, vice-président du Conseil d'État puis garde des Sceaux, qui n'avaient jamais eu de sympathie particulières pour le saint-simonisme. Enfin, le changement de la conjoncture, qui oblige à relever fortement le taux d'escompte dès 1857, et devient plutôt défavorable durant la décennie 1860, la perception accrue des contraintes monétaires et budgétaires qui pèsent sur l'action du gouvernement, ont entraîné l'effacement progressif des saint-simoniens et l'influence croissante des "budgétaires", partisans d'une politique économique et financière plus orthodoxe, qui se sont toujours opposés à eux.

L'échec des frères Pereire

En 1861, le retour de Fould à la tête du ministère des Finances symbolise ce changement d'orientation. En 1867, les Pereire, qui n'ont jamais obtenu un appui sans réserve de l'Empereur (en 1856, ils se sont vu interdire l'émission d'obligations nouvelles, en 1863-1864 ils n'ont pas reçu l'autorisation de faire de la Banque de Savoie, qu'ils avaient rachetée, un institut d'émission concurrençant la Banque de France...), subissent un grave revers : le Crédit mobilier, qui s'est engagé imprudemment dans des opérations immobilières à Marseille, doit faire appel à la Banque de France qui exige leur départ. C'en est fini apparemment de l'influence des saint-simoniens.
Le régime a pourtant continué durant la décennie 1860 à prendre des initiatives que l'on ne saurait rattacher au saint-simonisme mais qui sont progressistes ou libérales, sur le plan économique comme sur le plan social, et ce toujours pour assurer la prospérité, et donc l'amélioration du sort des travailleurs. Citons les lois de 1863 et 1865 permettant de constituer librement les sociétés anonymes, celle de 1865 favorisant l'usage du chèque, la reconnaissance en 1864 du droit de coalition, autrement dit du droit de grève, à condition de ne pas porter atteinte à la liberté du travail, ou à partir de 1866 la promesse d'une plus grande liberté pour les associations de caractère syndical...
Finalement le régime n'a été que partiellement, et surtout à se débuts, inspiré par le saint-simonisme. Comme tout gouvernement, il est aux prises avec un ensemble de contraintes qui l'empêchent d'appliquer fidèlement une doctrine économique, si séduisante soit-elle. Mais par la suite, l'idéal saint-simonien renaît chaque fois que la modernisation de l'économie redevient une priorité nationale...
Le second Empire a-t-il par ailleurs atteint ses objectifs économiques et sociaux ? Alors que les campagnes connaissent une indéniable prospérité, l'augmentation de la production industrielle est relativement forte pour l'époque, mais le taux moyen de croissance annuelle, de l'ordre de 2% par an, traduit mal son irrégularité, due à des crises fréquentes (en 1856, 1861, 1864, au début de 1870). Dans l'ensemble, l'industrie s'est modernisée, grâce à un gros effort d'investissement, et la mécanisation s'est accélérée, mais ces progrès sont surtout le fait de certains secteurs, liés en particulier aux chemins de fer. Et d'autres secteurs ont eu des difficultés, comme l'industrie cotonnière, touchée par la guerre de Sécession, un certain nombre de firmes incapables de se moderniser a dû disparaître. Quant au pouvoir d'achat des ouvriers, il semble bien que, dans l'ensemble, les salaires aient augmenté plus vite que les prix, que les périodes de sous-emploi aient été plus brèves, donc que le niveau de vie se soit accru, d'un tiers peut-être. Mais là encore, que de disparités ! Et si la grande misère a reculé, la condition ouvrière reste essentiellement précaire.
Le second Empire a tenté de résoudre l'un des plus difficiles problèmes de notre temps : comment, dans une économie de marché, une politique volontariste de l'État peut-elle tout à la fois relancer la croissance, moderniser l'économie, et améliorer le niveau de vie des citoyens ? Aucun gouvernement n'a jamais eu le pouvoir miraculeux de réussir pleinement cette tâche toujours inachevée, Napoléon III a eu au moins le mérite de la tenter.

Article d'Alain Plessis paru sous le titre "Napoléon III : un empereur socialiste ?" dans le n°195 de janvier 1996 du magazine L'Histoire.

Notes

[1] Économiste et financier britannique, John Keynes critiqua, au lendemain de la crise des années 1930, les thèses de l'économie politique classique. Selon lui, c'est l'Etat qui devait jouer le rôle de régulateur de la vie économique sans porter atteinte aux intérêts privés. Il préconise aussi la baisse des taux d'intérêt afin de relancer les investissements.

[2] Cf. Jean-Baptiste Duroselle, "Michel Chevalier saint-simonien", Revue historique, CCXV, 2, 1956, p.265.

[3] Ph. Seguin, Louis-Napoléon le Grand, Paris, Grasset, 1990.

[4] Cf. B. Gilles, La Banque de France au XIXème siècle, Genève, Droz, 1970, p.105.