Homme du XVIIIème siècle à certains égards, et d'abord par la revendication de l'héritage de son oncle qu'il décrit à l'occasion comme "l'exécuteur testamentaire" de la Révolution, Napoléon III annonce bien des traits de notre siècle, sans pourtant se détacher jamais du sien, dont il épouse bien mieux que la plupart de ses contemporains les grandes "questions", la question des nationalités comme la question ouvrière. Héritier sous bien des aspects de la vieille monarchie française dont il louera dans son premier essai "le principe d'unité et de force" (Bluche, Le Bonapartisme, p.236), il n'en admire pas moins le principe de la République organisé autour de la valeur suprême, la liberté, tout en endossant sans plus de réserves le legs impérial. Ainsi, le syncrétisme délibéré de Louis-Napoléon Bonaparte ne peut-il que dérouter les amateurs de politique idéologique : il faut le suivre pas à pas, tel qu'il est, et rechercher la logique profonde d'un homme qui, sincèrement ouvert à tous les courants, n'en a pas moins esquissé une véritable synthèse des idées de son époque et peut-être de son siècle tout entier.
Le plus frappant est qu'il endosse ses divers héritages sans jamais juger que les éventuelles oppositions sont indépassables. Il accepte le principe fondateur de chaque système, tous ses efforts portant, non sur l'illustration d'un seul en particulier, mais sur la recherche des moyens de les concilier ; c'est en plein accord avec lui-même qu'il tente des synthèses qui ne soient pas des compromis de façade, ou des ruses. Or, rares sont les hommes de son temps qui, au milieu des passions et des partis bien tranchés, ont tenté sincèrement de telles synthèses ; rares aussi, il est vrai, les hommes d'État qui n'ont pas dû chercher, comme lui, des équilibres nouveaux conciliant des principes apparemment opposés. Cette recherche d'équilibre est certainement la marque d'un homme d'État.
Un tel syncrétisme se comprend aisément après la succession inégalée de régimes qu'a connue la France au cours du demi-siècle qui précède : tandis que les légitimités s'affrontent, le plus raisonnable était certainement de trouver quelque équilibre neuf qui fasse sa part à chacune d'elles et, ce faisant, déplace peu à peu les lignes d'affrontement : l'essentiel n'est-il pas, après tout, de trouver un régime qui, au-delà des nominalismes, toujours plus ou moins rudimentaires, puisse faire durablement la politique de la France, comme la monarchie capétienne l'avait faite pendant des siècles ? Si la politique de la France ne varie guère quant à ses points cardinaux, sa mise en œuvre s'est faite par une succession d'équilibres sans cesse à retrouver. Or, les meilleurs de ces "régimes" ne sont-ils pas ceux qui ont fait la part de chaque principe, opposés en théorie, souvent conciliables dans la réalité ?
Avant de mettre en ordre les principes politiques et sociaux de Louis-Napoléon Bonaparte, arrêtons-nous sur un malentendu fréquent, qui, parce qu'il n'a pas adopté une doctrine préconçue, le présente comme un pragmatique pur. Certes, il a très tôt compris, en homme d'action et en ambitieux qu'il est, que la logique politique était toute de synthèse et de compromis, et qu'elle ne pouvait donc épouser les catégories pures et parfaites auxquelles devrait recourir la logique de connaissance ; mais le sens des compromis, des équilibres et des circonstances n'abolit pas pour autant, chez le futur empereur, les nécessités de la réflexion théorique, comme on le vit chez un autre "pragmatique supérieur", Charles de Gaulle. Louis-Napoléon réfléchit, tente d'unir ce qui peut l'être, et cherche, vingt ans durant, une plume à la main, des cohérences : certains pragmatismes supposent une pensée préalable et même quelquefois un travail théorique...
A cette entreprise intellectuelle une seconde critique est fréquemment adressée : quand on ne l'accuse plus de pragmatisme, on le présente comme prédéterminé par une incontournable donnée de départ, la nécessité de se réclamer de l'héritage de son oncle, de fonder sa légitimité sur le prestige de l'Empire et donc d'installer le legs impérial au centre de sa synthèse doctrinale ; tout le reste ne serait qu'habillage et camouflage. Or, on peut aussi bien juger que cet "handicap de départ" le contraint au contraire à l'originalité : ne pouvant être, par hypothèse, ni royaliste ni républicain, faute alors de ne plus exister comme prétendant au legs impérial, il est en somme condamné à faire oeuvre neuve - d'autant plus neuve d'ailleurs que, comme le note Frédéric Bluche, "en 1830, le bonapartisme est moribond".
Au moment même de prendre ses pinceaux, l'héritier qui entreprend de brosser le tableau d'une France rénovée ne se trouve certes pas en face d'une toile vierge. Le paysage impérial occupe l'horizon, l'horizon au moins, que l'on ne peut certes effacer. Il y a donc bien une surdétermination de la doctrine par la stratégie, et l'historien des idées politiques pourrait être tenté de disqualifier l'œuvre un peu vite en arguant de ce renversement des priorités, s'il ne savait pas que, bien souvent, les nécessités de la stratégie constituaient le fond de toute doctrine, quelle qu'elle soit, et si, surtout, il ne s'apercevait, à y regarder de plus près, que le neveu éclaire l'héritage intellectuel d'une lumière si neuve que finalement il le transfigure.
Le renouvellement est tel que l'on pourrait aller - ce qui n'est certes pas envisageable dans le cadre de cette courte étude - jusqu'à discuter le terme même de bonapartisme : l'unité doctrinale qu'il postule, et qui prétend réunir les vues de l'oncle et du neveu, n'a, lorsque le second ressuscite, qu'un simple usage tactique ; en sorte que l'historien Frédéric Bluche, scrutant le fond théorique supposé commun des Bonaparte et de leurs fidèles, se trouve contraint de relever d'irréductibles divergences : pour ne prendre que quelques exemples, il note que le jeune Napoléon, s'éloignant à partir de 1791 de son maître de jeunesse Rousseau, "ne juge guère indispensable la réforme de la société et accepte les inégalités existantes sur lesquelles se fondent les États" (Bluche, Le Bonapartisme, p.18), acceptation qu'on pourrait juger aux antipodes de ce qui fit le fond, ou pour mieux dire le point de départ des réflexions de son neveu. De même, F. Bluche note-t-il, en comparant les résultats des plébiscites de 1815 et de 1851 que le bonapartisme électoral est passé entre la fin du premier Empire et le début du second, "très grossièrement, de la gauche au centre droit. (...) Le bonapartisme électoral, au centre gauche sous le premier Empire, est rejeté sous le second, peut-être au corps défendant de Louis-Napoléon, au centre droit. Sa chute le poussera plus à droite encore" (Bluche, Le Bonapartisme, p.336). Ce qui, soit dit en passant, traduit deux malentendus successifs...
De telles analyses remettent sérieusement en cause l'unité du bonapartisme, sauf à le réduire à une sorte d'opportunisme pur, ballotté de la droite à la gauche selon les circonstances historiques. Ce que n'est pas loin de faire un Étienne Borne, écrivant par exemple dans Contradiction du Bonapartisme en France : "La vérité est que le bonapartisme ne se situe pas au centre, entre la droite et la gauche, pas plus qu'au-delà de la droite et de la gauche dans un espace qui serait alors politiquement irréel. Le bonapartisme, plus qu'une politique, pourrait bien être la politique à l'état pur, capable, car rien n'est plus dévorant que la pureté, d'assimiler et de prendre à son compte toutes les politiques. Comment le situer ici ou là, alors qu'il occupe tout l'espace ? Le bonapartisme est partout, à gauche, à droite, voire, d'aventure, au centre." Occupant tout l'échiquier politique, on voit mal ce qui fait sa cohérence idéologique et cette inexistence "libère" Louis-Napoléon d'une bonne partie de ses déterminismes de départ : une fois sa part faite à l'héritage impérial, il développe un ensemble théorique qui finalement lui appartient en propre. Point capital : Louis-Napoléon, échappant à l'héritage sans avoir pour autant la liberté d'en épouser aucun autre, se retrouve finalement contraint de transcender toutes les catégories de son époque au service d'une perception neuve des affrontements politiques ; ce faisant, il les déplace insensiblement du terrain institutionnel au terrain social - et c'est précisément par cette conception neuve du débat qu'il s'oppose à Napoléon Ier.
Car ce qui fait la grande originalité de "Louis-Napoléon le Grand" et surtout sa formidable modernité, c'est qu'il ne s'arrête pas au débat sur la forme du pouvoir, débat qui traverse tout le siècle autour de l'opposition entre républicains et royalistes, pour privilégier un enjeu plus crucial, celui de la finalité du pouvoir. Son originalité profonde, qui le distingue et des "blancs" et des "bleus", c'est le but qu'il assigne à l'État, non sa forme. Et ce but tient en un mot, son maître-mot, le progrès. Il y a chez Louis-Napoléon une inspiration "téléologique" de l'action politique, qui privilégie le contenu au détriment de la forme. Ainsi le futur Napoléon III n'échappe-t-il aux débats doctrinaux de son temps que pour les reformuler sur un territoire plus moderne, s'exposant aux qualificatifs de pragmatique parce qu'il était sur le terrain institutionnel qui absorbait tout le débat de l'époque, mais qu'il mettait au service d'un enjeu supérieur, cette fois clairement déterminé et "théorisé".
Pour ne prendre qu'un exemple, on citera la première phrase qu'il prononce devant l'Assemblée national au lendemain de son élection : il faut, dit-il, "fonder un gouvernement juste, ferme, qui soit animé d'un sincère amour du progrès", avant d'aborder ce que l'on commençait à peine à nommer la "question sociale". Question que, dans leur obsessionnelle rivalité, royalistes et républicains négligent largement (un républicain comme Jules Favre allant jusqu'à dire que la question sociale n'existe pas), et qui rapproche Louis-Napoléon de ce que seront après lui les différents courants du socialisme français. Ce dont témoigne la fameuse boutade : "L'Impératrice est légitimiste ; le prince Napoléon est républicain ; Morny est orléaniste ; moi-même, je suis socialiste ; il n'ya que Persigny qui soit bonapartiste, et il est fou."
C'est ici que se situe toute la différence avec son oncle, lequel demeurait sur la rive machiavélique du pouvoir, ce dont témoignent les innombrables "petites phrases" qui le dépeignent en cynique, telles que celles que cite, comme avec délices, Mme de Rémusat : "Après tout, un homme d'État, est-il fait pour être sensible ?", ou encore ce mot affreux dans la bouche d'un empereur : "La saignée entre dans les combinaisons de la médecine politique" (cité par Bluche, Le Bonapartisme, p.17) etc. Or, "l'héritier" est bien l'exact inverse de l'archétype cynique : comme l'écrira Renan, "l'empereur Napoléon III aimait le vrai et le bien" ; et Zola : "l'Empereur : un brave homme (...) très sincère. Toute sa force vient de là, et ce sentiment des devoirs qui lui incombent". L'oncle et le neveu sont aux antipodes l'un de l'autre sur le terrain moral ; ce n'est pas secondaire.
En somme, Louis-Napoléon se distingue de tous, dépassant les clivages idéologiques de son temps par une logique - une morale - supérieure, qui ne prend pas le pouvoir et sa forme pour une fin, mais le place au service d'autres fins que lui-même, retrouvant une filiation qui n'est pas sans rappeler la veine capétienne du "service" et, plus tard la veine gaulliste, où "la grandeur de la France" s'impose comme un impératif supérieur, surplombant de plusieurs pieds tout autre débat sur la forme des institutions. Telle est l'originalité profonde de Louis-Napoléon Bonaparte, ce que l'on serait tenté de présenter comme la clef de son système de pensée, déterminant une ordonnance stricte des idées institutionnelles et des idées sociales, les premières étant au service des secondes : l'essentiel est de trouver un équilibre institutionnel suffisamment stable pour donner force, autorité et durée au Gouvernement de la France et lui permette de vigoureux progrès sur la voie de l'émancipation du peuple.

L'équilibre institutionnel.

Dès qu'il se met à écrire, Louis-Napoléon Bonaparte s'intéresse d'abord, et cela pendant des années, à la recherche d'un équilibre institutionnel neuf, objet de ses premiers ouvrages : Les Rêveries politiques publiées en 1833, les Considérations politiques et militaires sur la Suisse (1834) et son étude la plus théorique Des idées napoléoniennes (1839). C'est plus tard qu'il en arrivera progressivement aux questions économiques Analyse de la question des sucres (1842) et par là aux questions sociales L'Extinction du paupérisme (1844).
L'équilibre est le maître-mot de ses conceptions institutionnelles, un équilibre qui emprunte à chacun des grands modèles de référence, selon une alchimie qui fait penser aux institutions de 1958 et 1962. D'emblée, on retrouve dans Les Rêveries de 1832 les principes de 1789 : "La souveraineté est une, indivisible, inaliénable et imprescriptible. Elle appartient à la nation ; aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s'en attribuer l'exercice. La nation, de qui seule émanent tous les pouvoirs, ne peut les exercer que par délégation." Avec, certes, une innovation : "La Constitution française est représentative : les représentants sont le corps législatif et l'Empereur."
Frédéric Bluche note que "c'est la première fois depuis le Consulat que le bonapartisme, rompant avec le libéralisme, réaffirme la souveraineté du peuple de façon aussi explicite ; source élective et contrôle de tout pouvoir, le peuple souverain (qualifié ici de nation) voit son rôle précisé beaucoup plus nettement que sous l'Empire". Une fois encore, la parenté avec Napoléon Ier est problématique, alors qu'elle est limpide avec de Gaulle...Or, sur ce chapitre, l'opposition entre le fondateur de l'Empire et celui de la Vème République est vive : de Gaulle parle d'abus du pouvoir - le terme figure dans La France et son armée, ouvrage dans lequel il accuse aussi Napoléon Ier d'avoir "fait fuir l'espérance à force d'en abuser" puis d'avoir "brisé l'épée de la France" et jusqu'à l'ultime conversation avec André Malraux : "Il a rendu la France enragée d'ambition ; il a conçu son destin, même à Sainte-Hélène, comme celui d'un individu extraordinaire. Pourtant, c'est peu de chose un individu en face d'un peuple." Phrase pleine de sens qui distingue la Vème République, où l'on n'a voulu voir qu'un césarisme de poche, de toute mystique providentielle reposant sur un homme dont l'imperium n'aurait plus de bornes. Sans ambages, Louis-Napoléon se dresse ici contre son oncle, au point qu'il lui arrivera (avant de se dédire, ne pouvant aller au-delà de certaines audaces), de proposer de soumettre le principe de l'hérédité à la souveraineté du peuple, puisqu'il écrivait en 1832 : "L'avènement de l'empereur au trône sera sanctionné par le peuple réuni en assemblées primaires." (Bluche, Le Bonapartisme, p.238). Phrase enlevée dans des éditions ultérieures, mais très révélatrice de son refus profond de toute autocratie. D'où l'importance, dans tous les projets constitutionnels de Louis-Napoléon, accordée à la consultation populaire, et plus précisément au plébiscite et au suffrage universel : nouvelle correspondance avec la Vème République, sur laquelle insiste Francis Choisel dans Bonapartisme et Gaullisme. "Le plébiscite bonapartiste et le référendum gaulliste sont par conséquent un tout, où la réponse à la stricte question posée intègre l'acte d'adhésion à l'homme qui la formule et au régime que ce dernier incarne, la ratification de son action passée et la confiance en ce qu'il fera demain" ; et de montrer que les deux hommes utilisent pratiquement les mêmes mots pour exalter ce mode de consultation directe, plébiscite ou référendum, l'un des grands acquis, hélas! trop peu utilisé aujourd'hui, de la Vème République. En 1852, dans le préambule de la Constitution de l'Empire, Louis-Napoléon proclame : "Le peuple reste toujours maître de sa destinée. Rien de fondamental ne se fait en dehors de sa volonté." Et de Gaulle : "C'est un principe de base de la Vème République et de ma propre doctrine que le peuple français doit trancher lui-même ce qui est essentiel à son destin."
A cela s'ajoute, évidemment, le pilier de sa foi démocratique : le suffrage universel. Louis-Napoléon Bonaparte, on l'oublie quelquefois, fut le premier chef d'Etat français qui fût élu au suffrage universel - le premier et le seul pendant longtemps, puisqu'il n'eut de successeur qu'en 1965. Complicité qui dérange bien des idées reçues : dans notre histoire, le suffrage universel porte la marque de deux hommes réputés peu démocratiques : Napoléon III et de Gaulle ! Mieux encore : c'est la primauté accordée au suffrage universel qui l'oppose à une bonne partie des républicains, lesquels étaient nombreux à préférer faire élire le président de la République par l'Assemblée ("Je suis convaincu, avait lancé un peu imprudemment Jules Grévy, que le peuple voudra ce que ses représentants auront voulu"...). Plusieurs journaux "de gauche" se font l'écho de cette réticence des républicains face au suffrage universel. Ainsi le Journal des débats pose-t-il la grande question : "Serions-nous plus près du despotisme aujourd'hui avec le suffrage universel que nous en étions près, il y a un an, avec nos institutions modérées ?" Question que l'on retrouve à maints détours de l'histoire constitutionnelle française. Partisan de Ledru-Rollin, Laurent de l'Ardèche, va même jusqu'à écrire dans La République du 31octobre 1851 : "Aussi longtemps que l'ignorance ou la pauvreté formeront le lot des masses, le peuple dans les campagnes ne sera souverain que de nom." De telles phrases renversent quelque peu les oppositions entre démocrates et despotes, ou du moins, les situent sur un terrain infiniment plus complexe que celui, simplifié au point d'être falsifié, au milieu duquel s'opposerait un tyran à de grands démocrates. Tour de passe-passe assez scandaleux : les Français aujourd'hui encore ne mesurent pas l'attachement de Louis-Napoléon à la souveraineté populaire ; ils ne veulent pas voir que le coup d'État de 1851, seule issue à un blocage institutionnel et politique, a été accompli au nom du rétablissement du suffrage universel !
Si la sincérité du choix de la démocratie faisait encore le moindre doute, il serait levé par sa conception très orthodoxe, du moins dans la tradition libérale, que Louis-Napoléon se faisait de la séparation et de l'indépendance des trois pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire et, plus précisément par le rôle qu'il attribue aux Chambres, dans ses essais politiques puis, une fois refermée la longue parenthèse 1852-1860, dans sa pratique constitutionnelle.
Dans ses Rêveries politiques, dès 1832, le choix du prince se porte sur un pouvoir délibératif bicaméral, "une chambre des tribuns du peuple élue" et "un Sénat, chambre de réflexion", le pouvoir exécutif étant confié à l'Empereur qui gouverne "dans l'intérêt de tous". La Constitution de 1852 empruntée à celle de l'An VIII, reprend les principes de 1789 et ceux de l'Empire, mais se fait plus libérale, ou du moins, si les libertés publiques sont bridées, ménage une évolution vers le libéralisme. Si, pour Louis-Napoléon, la France a, avant tout, besoin de retrouver sa force, son équilibre et sa stabilité, il prévoit expressément des révisions constitutionnelles : simplement, elles viendront en temps et en heure. On accepte ou non le raisonnement : mais dans l'esprit de Louis-Napoléon, il semble élaboré en toute sincérité.
Le Corps législatif, élu au suffrage universel, pour six ans, "discute et vote les projets de loi et l'impôt" (art.39). S'il n'a pas, il est vrai, le droit d'initiative, il discute les lois avec la plus entière liberté : les députés ne sont pas les "domestiques" raillés par Hugo (cité par Alain Plessis dans De la fête impériale au mur des fédérés, 1852-1871) et joueront finalement un rôle qui ne fera que s'accroître durant le règne. Le Sénat a pour mission d'être le "gardien du Pacte fondamental et des libertés publiques" (art.26). Il veille sur la Constitution et peut proposer des "modifications aux bases fondamentales de la Constitution" (art.32) qui seront soumises au suffrage universel : ainsi la Constitution de 1852 est ouverte à toute libéralisation.
La période plus libérale engagée en 1860 n'est pas un tournant radical, mais une accélération dans la mise en œuvre du projet impérial. L'Empereur souhaite progressivement offrir à son peuple une marge d'action et de liberté plus grande. "La liberté n'a jamais aidé à fonder d'édification politique durable, elle le couronne quand le temps l'a consolidé." Cette affirmation énoncée par l'Empereur devant le Corps législatif dès 1853 ne fait que rappeler la libéralisation progressive déjà annoncée en octobre 1852 dans le discours de Bordeaux. Le raisonnement est simple : l'Empereur, après avoir offert une stabilité certaine à son pays chercherait à offrir à son pouvoir législatif une plus grande liberté. Certains ont dit, et diront sans doute toujours, que seules les circonstances politiques ont amené l'Empereur à libéraliser son régime. Or il ne renie pourtant en rien ses valeurs ni ses écrits (au contraire !) en rétablissant en 1860 le droit d'adresse, prologue d'une série de mesures qui marqueront la période de l'Empire libéral. On peut aussi bien dire que c'est le raidissement de 1852 qui est le produit des circonstances, et l'Empire libéral accomplit le voeu profond de Louis-Napoléon.
Le retour dans l'hémicycle des joutes oratoires ne signifie cependant pas que l'Empereur renonce à gouverner. L'adresse doit être dans l'esprit de l'Empereur un moment privilégié du débat politique, un moment de discussion, d'information : on ne fait encore que discuter. Et pourtant, les mesures prises en 1860 ont un impact extraordinaire ne serait-ce que parce qu'elles déchaînent l'opposition, qui y voyait autant de signes de faiblesse. Bientôt, la reconnaissance du droit de grève, de la liberté de la presse et de réunion changent le caractère du régime. Pour couronner l'évolution, l'Empereur organise le 8 mai 1870 un plébiscite : le peuple, à une large majorité, approuve les réformes. "Le pays (...) a tranché en faveur du système qui garantit l'ordre et la liberté." Ces mots de l'Empereur ne contredisent en rien ceux du jeune théoricien des années 1830. Il n'en reste pas moins que, à côté de ces efforts démocratiques, Louis-Napoléon demeure l'héritier d'une tradition de "pouvoir fort". Rien ne justifie à ses yeux que l'autorité de l'Etat soit battue en brèche : d'où son intraitable volonté de tenir en bride ce que l'on appelait dans l'ancienne France les féodalités - et d'abord les féodalités locales. Notons qu'une telle affirmation du pouvoir central appartient à tous les héritages politiques : le jacobinisme républicain, le centralisme impérial et l'affirmation capétienne de l'unité du pouvoir contre les prétentions toujours renaissantes des "Grands".
A cela s'ajoute sa méfiance personnelle pour tout ce qu'il nomme "l'esprit de localité", conforme à la primauté qu'il accorde à l'idée de nation. Pour ce qui est de l'administration locale, il justifie la centralisation renforcée (qui se traduira par l'importance accordée au préfet) par son but : selon ses propres termes, "vivifier la nation". Dans l'entreprise rationalisatrice qu'est l'Empire : "On peut dire, écrit-il dans Les Idées napoléoniennes, que la base est démocratique puisque tous les pouvoirs viennent du peuple, tandis que l'organisation est hiérarchique puisqu'il y a divers degrés capables de stimuler toutes les capacités."
Il n'était pas illogique que, dans un même mouvement, le prince se défie de cet autre type de féodalité que sont les partis dont il estime, comme le fera plus tard De Gaulle, que les menées particulières peuvent corrompre l'État, si elles viennent à en gagner le sommet. On a cité plus haut la première phrase qu'il prononce devant les députés, le 20 décembre 1848, après la proclamation des résultats ; voici la seconde, non moins significative : "Soyons les hommes du pays et non les hommes d'un parti." Comment garantir mieux l'unité, l'autorité et l'impartialité du sommet qu'en l'incarnant dans un homme, qui devient du coup, dès lors que l'on ne recourt plus au principe monarchique d'hérédité, un "homme providentiel" ? Notion souvent mal comprise et pleine d'ambiguïté mais qui est bel et bien cohérente avec la logique institutionnelle d'ensemble, comme avec l'acceptation de l'héritage impérial et surtout avec les circonstances troublées qui l'ont placé sur le devant de la scène. Louis-Napoléon cite à cet égard Alexandre, Constantin, Charlemagne et bien sûr Napoléon Ier. Que l'essentiel du pouvoir soit réuni en un homme enter certes dans ses vues !
Ainsi s'échafaude une construction originale qui, beaucoup plus équilibrée qu'on ne l'a dit, n'a pas pour but d'appliquer un système pur et parfait mais de mener une politique et d'assurer l'efficacité et l'autorité de l'instrument : l'État. C'est certainement ce que l'on nomme un peu vite un "pouvoir fort". Fort, du moins, pour appliquer une politique infiniment plus précise dans son esprit, que ne le sont les conceptions institutionnelles. Cette politique, on peut la résumer facilement par l'expression "émancipation des peuples" : dans le double sens de plèbe et de nation. C'est cette double émancipation qui réalise ce qu'il nomme "le progrès", but ultime de l'action politique.

Préoccupé par la question sociale plus qu'aucun autre gouvernant avant lui, Louis-Napoléon mûri ses réflexions sur la "question sociale" lors de sa captivité au fort de Ham. Le jeune prince développe dans L'Extinction du paupérisme des questions auparavant évoquées dans ses Rêveries politiques et théorisées dans la Question du sucre. Nourri des lectures de Jean-Baptiste Say, d'Adam Smith, influencé par Louis Blanc dont il a lu L'Organisation du travail et les saint-simoniens, impressionné par la révolution industrielle en Grande-Bretagne, il aborde la question en termes étonnamment modernes. Il a acquis pendant sa captivité une solide culture où les œuvres de libéraux, Ricardo ou Bentham, côtoyaient celles des socialistes. Les principes du jeune prince, sur ce sujet encore, se combinent dans un ensemble original, et Francis Choisel pourra écrire que "Louis-Napoléon Bonaparte se distingue du libéralisme par son souci du bien-être matériel des plus faibles et de l'épanouissement de l'homme, du socialisme par le rejet de l'omnipotence de l'État, du saint-simonisme par la préoccupation nationale, du catholicisme social, dont cependant il retranche la référence explicite à l'Évangile ainsi que le paternalisme charitable et clérical".
Il a simplement un souci social personnel, cette fois encore formulé, à l'écart des systèmes, dans un souci de synthèse. C'est ainsi qu'il explique que "l'idée napoléonienne n'est point une idée de guerre mais une idée sociale, industrielle, commerciale, humanitaire". "Aujourd'hui, le but de tout gouvernement habile doit être de tendre par tous les efforts et moyens à ce qu'on puisse dire bientôt : le triomphe du christianisme a détruit l'esclavage, le triomphe de la Révolution française a détruit le servage, le triomphe des idées démocratiques a détruit le paupérisme." Interventionniste résolu, il préconise la création de colonies agricoles, colonies qui permettront de "nourrir un grand nombre de familles pauvres" et "d'offrir un refuge momentané à cette masse flottante d'ouvriers que la stagnation des affaires ou l'établissement de nouvelles machines plongent dans une misère profonde". Celui qui se décrira plus tard comme un empereur plébéien a très tôt compris quel rôle va jouer la classe ouvrière, et corrélativement celui qui reviendra ainsi à l'Etat. Odilon Barrot a ainsi pu écrire : "C'est la première fois dans l'Histoire que la législation sociale fait l'objet d'une étude d'ensemble", et bien que ce propos paraisse excessif, on ne voit guère d'exemple à lui opposer...si ce n'est, mais quelques années plus tard, la législation dont Bismarck va doter l'Allemagne. Tel est aussi un des critères auxquels il faut le juger. Le souci social qu'il a manifesté en toutes occasions, du début jusqu'à la fin de ses jours, non seulement témoigne d'une parfaite sincérité, mais encore a été perçu comme tel par les contemporains (c'est Georges Sand qui le décrivait "penché sur ses livres, méditant attendri sur le sort des prolétaires ; le Napoléon d'aujourd'hui est celui qui personnifie les douleurs du peuple, comme l'autre personnifiait ses gloires" (cité dans l'article "Napoléon III" du Larousse, 1ère édition). Mais plus encore que ses intentions, plaident pour lui les réalisations sociales du second Empire. On n'en citera que quelques exemples dans une liste impressionnante : 1849, médecine gratuite pour les pauvres ; 1850, institution de la Caisse nationale des retraites pour la vieillesse ; 1851, organisation de l'assistance judiciaire pour les travailleurs pauvres ; 1851, suppression du travail des dimanches et des jours de fête ; 1853, organisation des conseils de Prud'hommes ; 1864, liberté du droit de grève ; 1864, liberté du droit de coalition (que la Révolution française avait supprimé) ; 1868, loi établissant l'égalité de valeur des témoignages entre employés et employeurs. En même temps que la mise en place d'une législation sociale hardie et progressive - ce qui demandera toutes les années du règne - il faut assurer le plein emploi : "Nous avons d'immenses territoires incultes à défricher, des routes à ouvrir, des ports à creuser, des rivières à rendre navigables, des canaux à terminer, notre réseau de chemins de fer à compléter!" répète-t-il en maintes circonstances. De 1850 à 1870 les salaires ont augmenté de 45% et cela sans que pour autant l'essor économique que connaît la France à la même période soit freiné : conformément à ce que l'on observe en maintes autres occasions, le progrès social stimule le progrès économique au lieu de le brider. Raisonnement fort moderne, détestable aux conservateurs de tous ordres, et pourtant, maintes fois avéré depuis lors.
Les idées sociales font-elles un socialiste - comme Louis-Napoléon s'est qualifié lui-même ? On peut se poser la question, à la lecture du propos extrêmement dur qu'il tient en 1840 dans une lettre adressée à 1 500 ouvriers de La Rochelle qu lui avaient écrit après la parution de L'Extinction du paupérisme : "Un témoignage de sympathie de la part d'hommes du peuple me semble cent fois plus précieux que ces flatteries officielles que prodiguent aux puissants les soutiens de tous les régimes ; aussi m'efforcerai-je toujours de mériter les éloges et de travailler dans les intérêts de cette immense majorité du peuple français, qui n'a aujourd’hui ni droits politiques ni bien-être assurés, quoiqu'elle soit la source reconnue de tous les droits et de toutes les richesses." De tels propos, à y regarder de près, s'inscrivent pleinement dans la veine socialiste, du moins du socialisme débutant de la période. Et de même, c'est un homme en colère qui écrit dans L'Extinction du paupérisme : "Véritable Saturne du travail, l'industrie dévore ses enfants et ne vit que de leur mort." Mais de tels propos puisent à des sources plus anciennes que le socialisme : l'héritage napoléonien, par essence populaire. Surtout, Louis-Napoléon sent bien que, en France plus que nulle part ailleurs, la question de l'État est liée étroitement à celle des pauvres et qu'on ne gouverne durablement qu'en établissant un lien direct avec les exploités de toutes sortes, chômeurs, marginaux, ces "plus pauvres d'entre les pauvres" auxquels s'adressait Louis XI par exemple. Plus que d'une doctrine, il se révèle l'héritier d'une tradition française qui depuis des siècles asseoit la croissance du pouvoir sur le secours des pauvres, le socialisme n'étant qu'un avatar de cette longue histoire. Son projet de retour à la grande propriété par le biais de l'Association ouvrière (inspirée de Louis Blanc et des saint-simoniens) ne touche pas au principe de la propriété privée, qu'il prétend au contraire étendre. Problématique que l'on retrouvera dans des projets gaullistes sur la participation ouvrière, auxquels s'opposent les socialistes. Son discours-programme de Bordeaux à l'automne 1852 est à cet égard significatif : "Je veux conquérir à la religion, à la morale, à l'aisance, cette partie encore si nombreuse de la population qui, au milieu d'un pays de foi et de croyance, connaît à peine les préceptes du Christ ; qui, au sein de la terre la plus fertile du monde, peut à peine jouir de ses produits de première nécessité".
Autant qu'au souci humanitaire, l'interventionnisme répond à la nécessité d'exploiter chacune des richesses de la nation - ce dernier mot étant dans sa terminologie comme dans celle de toute l'époque très voisin de la notion de peuple et même de souveraineté populaire. Justice et souveraineté sont d'ailleurs liées dans une sorte de dynamique de progrès qui inclut la question des nationalités. Le principe national n'est pas "une autre affaire" ni un simple modèle diplomatique : c'est un des aspects de la grande affaire, l'émancipation du/des peuple(s).
La nation est bel et bien la condition sine qua non et bientôt l'instrument de l'émancipation populaire. Comme on le verra plus tard chez un Jaurès ou un Malraux, la question sociale était consubstantielle à la question nationale : "Le problème du prolétariat est soumis à celui de la nation. On ne peut rien faire pour le peuple français s'il n'existe pas de France" (Malraux). C'est ici que prend corps le messianisme de Louis-Napoléon qui l'entraîne dans la défense obstinée du principe de nationalité partout en Europe (car on ne peut dire qu'il étende clairement le principe des nationalités en dehors du continent européen). Qu'il s'agisse de la question roumaine, de l'unité italienne ou même de la question allemande, il aperçoit le formidable ressort du progrès que constitue l'unité nationale au détriment de provinces ou de potentats rétrogrades, confits dans des traditions ou des privilèges révolus. A cette conception du "progrès par la nation", rien ne résiste, pas même la considération d'un nécessaire équilibre européen, ni, lors de l'affaire de Rome, la nécessité de s'attacher le parti catholique. Son progressisme impose - en cela, il agit davantage en idéologue qu'en réaliste, et c'est l'une des raisons de ses déconvenues en Europe - une diplomatie qui étend à l'échelle européenne son engagement essentiel, celui de l'émancipation du peuple. Ni le classicisme de la diplomatie française, c'est-à-dire de l'équilibre européen qui eût voulu que la France soutint l'Empire autrichien et perpétuât la division allemande, ni la nécessité de s'attacher le parti catholique, qui eût voulu qu'on ménageât le pape n'y firent rien : au classicisme et à la prudence tactique, il opposa un volontarisme fort neuf.
Un ami américain, connaissant mon goût pour Napoléon III, me demanda un jour si je mesurais bien que le TGV, grande réalisation française de cette fin du XXème siècle, était dû en réalité à Louis-Napoléon Bonaparte. Devant mon étonnement, il m'expliqua que, grâce à lui, l'État a toujours eu la maîtrise de l'installation des voies ferrées dont l'exploitation seule fut confiée à des compagnies privées : en sorte que les infrastructures étaient identiques sur tout le territoire, selon des modèles beaucoup plus exigeants que ceux dont se sont inspirés dans d'autres pays les constructeurs privés, multipliant notamment tunnels et aplanissements de terrains, ouvrant de larges perspectives de modernisation. Cette anecdote révèle à mes yeux l'irremplaçable valeur du second Empire qui d'un coup catapulta la France dans un monde neuf, apaisant les querelles délétères sur la forme du pouvoir, pour redonner à l'État et à la nation leurs pleins rôles dans la modernisation de la France.
On ne songe pas à dissimuler les nouveautés et quelquefois les incohérences théoriques du système de pensée formulé par Louis-Napoléon Bonaparte, de même que, sur un autre plan, on ne peut dissimuler les erreurs qu'a commises l'Empereur au long de son règne. Mais avoir remis la France si près de son centre de gravité, avoir donné au pays une assise qui seule lui permettait de marcher résolument vers le monde moderne, cette grande œuvre commencée par la méditation, la lecture et l'écriture, puis menée de bout en bout avec sincérité, reste l'une des aventures les plus remarquables de notre histoire - qui fit dire par exemple à Lamartine que le neveu avait été supérieur à l'oncle. Comme son oncle, certes, il laissa la France plus petite qu'il ne l'avait trouvée ; mais que ce constat n'absorbe pas le jugement : que l'on sache voir aussi quelle lumière il apporta à un siècle qui sans lui eut été pour notre pays infiniment plus chaotique. A la France, il sut donner un ordre neuf : c'est bien l'une des missions cardinales d'un chef d'État.

Article de Philippe Séguin dans Le Dictionnaire du Second Empire, Fayard, 1995.