Devant moi, au bout d'une avenue bordée de grands ormes, la maison, une construction du XVIIème siècle, rouge de briques, blanche de pierres, cernée par des cèdres magnifiques. Je suis à Camden Place, à Chislehurst, en Angleterre. Camden Place, c'est la demeure de l'exil. L'impératrice Eugénie l'avait louée pour cinq cents livres lorsqu'elle était arrivée, la première, en Angleterre. Tout naturellement, quand s'était achevée sa captivité en Allemagne, Napoléon III l'y avait rejointe. Pour interroger le dernier empereur des Français, j'ai donc suivi aussi le chemin de l'exil. J'ai pu imaginer les sentiments du souverain déchu retrouvant une maison qu'il avait connue dans sa jeunesse tissée d'espoirs. Là, jadis, il avait courtisé Emily, fille de ses amis Rowles.
Lorsque Napoléon III y est arrivé, le 20 avril 1871, il a vu tourner pour lui la grille majestueuse de l'entrée. Pouvait-il savoir qu'elle avait été acquise par le propriétaire, Mr. Strode, parmi les matériaux de l'Exposition de Paris de 1867, mis à l'encan après la fermeture ? Cette grille avait marqué les fastes éclatants d'un règne. Maintenant, elle s'ouvrait sur un exilé. Sur la façade de Camden Place, une devise, Malo mori quam feodari. Quand l'Impératrice l'avait vue, elle dit :
- "Plutôt la mort que la désertion." Voilà une devise faîte pour moi.
A mon tour, j'ai traversé la petite antichambre circulaire, j'ai gravi le grand escalier à la rampe de cuivre. Je suis entré dans l'appartement de l'Empereur. J'y ai considéré le lit de chêne sculpté surmonté d'un dais, le couvre-pied en satin blanc brodé d'abeilles d'or, marqué de l'aigle impériale. J'ai pénétré dans le bureau, une pièce si étroite que c'est à peine si peuvent y prendre place une armoire, une table et deux fauteuils. Là, j'ai trouvé l'Empereur.

Il m'accueille et je le regarde. Il ressemble à ses innombrables effigies. Ce qui frappe, toujours, c'est la moustache aux extrémités effilées et cette courte barbe que l'on a appelée "impériale". Mais barbe et moustache sont grises, comme les cheveux. Ceux-ci se dénudent sur le front devenu large et vaste. Voici le nez busqué. Et puis, sous l'arc des sourcils, un regard embué, lointain, presque vide.
Cet homme a connu l'un des destins les plus prodigieux de l'Histoire. Exilé avec tous les siens en 1815, il a grandi dans le culte d'un nom : Napoléon. A la mort de son cousin germain, le duc de Reichstadt, il est devenu, aîné des neveux de Napoléon Ier, l'héritier. Dès lors, il n'a plus eu qu'un but : restaurer le trône impérial de France. Il est allé d'échec en échec. Il a été condamné à la prison perpétuelle, s'en est évadé, s'est vu tout à coup rouvrir les portes de la France par la Révolution de 1848. Député, président de la République, empereur, tel est le destin qu'a écrit l'Histoire.

L'heure du désastre

Sa popularité fut immense. Mais rarement home fut aussi vilipendé que lui. Un nom l'accable : Sedan. Lorsqu'on le cite, on oublie les réalisations positives du règne.
Où est la vérité ? Qui est Napoléon III ? L'homme généreux, hanté par le désir de rendre heureux les Français, que dépeignaient ses amis ? Le monstre qu'a stigmatisé Victor Hugo ?
En vérité, il a deux visages, ce Janus des chefs d'État. Pour dévoiler le vrai, interrogeons-le et frappons droit au but.

- Pardonnez-moi, Sire, de réveiller des souvenirs qui doivent hanter vos jours et vos nuits. Pouvez-vous me dire comment vous expliquez le désastre de Sedan ?
- Nous avons fait une marche contraire à tous les principes et au sens commun. Cela devait amener une catastrophe, elle fut complète. J'aurais préféré la mort à être témoin d'une capitulation aussi désastreuse, et cependant, dans les circonstances présentes, c'était le seul moyen d'éviter une boucherie de soixante mille personnes.
- Vous vous êtes donc trouvés bloqués dans Sedan ?
- Au bout de quelques heures...nos troupes ont voulu rentrer en ville. Alors, la ville s'est trouvée remplie d'une foule compacte, et sur cette agglomération de têtes humaines, les obus pleuvaient de tous côtés, tuant les personnes qui étaient dans les rues, renversant les toits, incendiant les maisons.
- N'avez-vous pas songé à résister à tout prix, pour l'avenir de votre dynastie ?
- On a prétendu qu'en nous ensevelissant sous les ruines de Sedan, nous aurions mieux servi mon nom et ma dynastie. C'est possible. Mais tenir dans la main la vie de milliers d'hommes et ne pas faire un signe pour les sauver, c'était chose au-dessus de mes forces.
- N'avez-vous pas, cependant, essayé d'opérer une trouée ?
- La trouée était impraticable. J'ai refusé de laisser massacrer des milliers de braves. J'ai consulté tous les commandants d'armée : ils ont été convaincus qu'il n'y avait plus qu'à hisser le drapeau blanc des parlementaires. Je l'ai fait et, je le répète, ma conscience me dictait cette obligation. Elle ne me reprochera rien et je mourrai le cœur brisé, mais sans me condamner moi-même.
- C'est alors que vous êtes allé rejoindre le roi Guillaume et M. de Bismarck.
- La marche au milieu des troupes prussiennes a été un vrai supplice. Irrésistiblement, ma pensée se porte à ces pages de Zola de La Débâcle où il évoque le passage, dans sa calèche, de l'Empereur au milieu des troupes harassées. Derrière les glaces, on ne voyait qu'un visage jauni, une tête épuisée, enfoncée dans les épaules. C'est une vraie tragédie que celle de cet homme qui n'avait pas réellement voulu la guerre, qui la fit parce que son entourage et le sentiment public l'y incitèrent et qui partit pour conduire des armées alors qu'il était accablé par sa maladie de vessie. Chaque pas lui était une souffrance. Un empereur à bout de forces partant pour une guerre fatale, voilà l'image qui reste et domine.
- Pourtant, face au danger allemand, vous aviez essayé de réformer votre organisation militaire.
- Une armée ne se réforme pas parlementairement. Oui, il m'eût fallu faire dans l'armée une sorte de coup d'État. C'était trop dangereux pour le repos de la France. D'un trait de plume, le roi de Prusse a mis à la réserve plus de cent généraux et augmenté d'un an le temps de présence sous les drapeaux. Je ne pouvais risquer cela. Les généraux sacrifiés, les partis hostiles à ma dynastie les auraient accueillis à bras ouverts. On en aurait fait des chefs de parti, des meneurs d'opposition. Jamais, alors, je n'aurais pu maintenir la paix intérieure, comme je l'ai fait pendant vingt ans.
- On se demandera toujours pourquoi, appréhendant cette guerre, souhaitant l'éviter, vous l'avez tout de même déclarée.
- ''Le véritable auteur de la guerre n'est pas celui qui la déclare, mais celui qui la rend nécessaire. Nous avons fait tout ce qui dépendait de nous pour l'éviter, et c'est la nation toute entière qui, dans son irrésistible élan, a dicté nos résolutions." - Qui donc vous semble alors responsable de l'impréparation de la guerre ?
- Ah ! Nous vivons dans un temps et dans un monde où il faut réussir. Mais on aura beau chercher, enquêter, on ne trouvera rien à reprocher à Leboeuf et à ses devanciers. Canrobert ? Comme homme et comme chef d'armée, c'est la plus glorieuse illustration de mon règne.
- Et Bazaine ?
- Les gens qui tiennent et garderont peut-être le pouvoir pendant quelque temps en France, auront une joie infâme à déshonorer ce vieux soldat. Moi, j'ai oublié ses fautes, je ne vois plus que son malheur. Volontiers, je lui dirais, comme Philippe II au duc de Medina-Sidonie, après la perte de l'Armada : "Je vous avais envoyé contre l'ennemi et non contre le destin et la volonté de Dieu."

La mort n'a pas voulu de lui

Je l'écoute et ne puis m'empêcher de me dire que la catastrophe est née surtout d'une totale méconnaissance de la réalité allemande. Comment a-t-on pu ignorer à ce point la volonté de puissance de Bismarck et les moyens formidables qu'il se créait pour parvenir à ses fins ? N'est-ce pas là, au fond, la faute la plus flagrante de Napoléon III ?

- Ainsi donc, Sire, vous ne vous êtes pas rendu compte de la force que représentait l'Allemagne ?
Il rêve un instant et reprend, de sa voix sourde, comme voilée :
- Ma connaissance de l'Allemagne s'est arrêtée tout à coup, et il s'est passé depuis une foule de choses dont je n'avais aucune idée. D'après ce que je vois et j'entends, l'Allemagne que j'ai connue n'existe plus. C'était un beau pays, un pays que j'ai bien aimé et où l'on pouvait être bien heureux. Au cours de ma vie si pleine d'évènements, de joies et de douleurs, j'ai eu bien souvent la nostalgie de l'Allemagne... J'étais loin de me douter que mon désir de revenir dans ce pays dût s'accomplir ainsi.
- La fondation de l'Empire allemand sous l'hégémonie prussienne vous inquiète-t-elle pour l'avenir ?
- Savez-vous ce que le rêve d'une Allemagne unie lui coûtera ? Un prix qui, je l'espère, guérira une fois pour toutes les coureurs de chimères souveraines. Malgré elle, oui, je veux bien le croire, malgré elle, la Prusse, dans vingt ou trente ans, sera forcée de devenir une puissance agressive. Et alors, tous les tours de force diplomatiques, toute la valeur de ses troupes n'y feront rien. L'Europe l'écrasera. On verra alors ce que le rêve de M. de Bismarck aura coûté à la Prusse...
Un calme immense enveloppe l'Empereur. J'évoque la princesse Mathilde qui se plaignait que son cousin ne se mît jamais en colère. Mais sur ce front se lit un entêtement absolu. Quand il a voulu quelque chose, il a toujours tout entrepris - tout - pour réussir. Sans cesse, il a joué. Longtemps il a gagné. Jusqu'à l'échec final.
Je me souviens de ce qu'écrivait son médecin qui était près de lui à Sedan : "De 8 heures à midi, je n'ai pas quitté l'Empereur. Les obus et les boulets sifflaient incessamment à nos oreilles ou éclataient sous nos pas. A un moment, l'Empereur met pied à terre derrière une haie. Un obus vient éclater à dix pas de lui. Si cet homme n'est pas venu là pour se faire tuer, je ne sais, en vérité, ce qu'il venait y faire." La mort n'a pas voulu de lui. Je songe à ce château de Wilhelmshöhe où on l'a conduit captif. Autrefois, ce château s'était appelé Napoleonshöhe et avait été la résidence de Jérôme, roi de Westphalie...

Terrible 4 septembre

Et maintenant, le voilà en Angleterre, à rêver du passé et à escompter l'avenir.
- La nouvelle de la révolution du 4 septembre a dû vous être insupportable.
- Je donnerais le souvenir de mes dix-huit années de règne glorieux et prospère pour que cette date du 4 septembre fût effacée de mon pays... Sans cette révolution, un mois ne se serait pas écoulé avant que la paix fût signée. Même si M. de Bismarck ne l'avait pas voulue, l'Europe la lui aurait imposée. A quelles conditions ? Dures, sans doute, mais meilleures, en tout cas, que celles auxquelles on a été forcé de se soumettre.
- Comment expliquez-vous la rapidité avec laquelle les Parisiens ont accepté la révolution ?
- Le 28 juillet 1870, lorsque j'allais partir pour l'armée, j'avais l'intention de traverser Paris. Le préfet de police m'a déclaré que l'enthousiasme de la population était tellement excité que l'on détellerait les chevaux de ma voiture, que l'on s'écraserait dans la foule, enfin que toutes espèces d'accidents fâcheux seraient à craindre, si bien que j'ai dû, naturellement, renoncer à mon projet de passer par la ville...
- Comment jugez-vous l'attitude du général Trochu ?
- Voilà un militaire qui a prêté serment à l'Empereur, qui reçoit de lui, dans un moment suprême, la plus grande marque de confiance. Il est nommé commandant supérieur de toutes les forces réunies dans la capitale, il doit veiller sur les jours de l'Impératrice, et cet homme qui, le 4 septembre au matin, promet à la régente qu'on passera sur son corps avant d'arriver jusqu'à elle, laisse envahir le Corps législatif et les Tuileries. Et quelques heures se sont à peine écoulées depuis sa solennelle protestation qu'il usurpe le pouvoir et se déclare président du gouvernement de la Défense nationale. Jamais trahison plus noire, plus flagrante, plus impardonnable n'a été consommée.

Une mission à remplir

Le ton s'est animé pour parler de Trochu. Visiblement, c'est une blessure à vif que rouvre chacune de mes questions. Impossible de poursuivre sur ce terrain. Détournons ses pensées de la catastrophe. Evoquons le temps où la vie tout entière s'offrait à lui.
- Avez-vous toujours eu confiance en votre étoile ?
- J'avais au fond du cœur le seul soutien, le seul guide certain dans ma position exceptionnelle, la foi dans ma mission. Que de fois j'ai vu sans pâlir le flux de l'opinion se détacher e toujours je l'ai vu revenir sans m'étonner ni sans m'enorgueillir de cet heureux reflux.
- Vous sentiez que vous aviez une mission à remplir ?
- En 1833, l'Empereur et son fils étaient morts, il n'y avait plus d'héritiers de la cause impériale. La France n'en connaissait plus aucun. Quelques Bonaparte paraissaient, il est vrai, ça et là, sur l'arrière-scène du monde, comme des corps sans vie, momies pétrifiées ou fantômes impondérables ; mais, pour le peuple, la lignée était rompue, tous les Bonaparte étaient morts. Eh bien ! J'ai rattaché le fil...

A l'abdication de 1815, il avait sept ans. Après Waterloo, sa mère l'a conduit à Malmaison. L'Empereur vaincu l'a fait asseoir à sa table. Il a considéré longuement ce petit garçon très grave. Il a haussé les épaules et dit : "Qui sait s'il n'est pas l'avenir de ma race ?"
Aujourd'hui, il ne garde presque aucun souvenir de son oncle. Il explique :
- J'étais si jeune qu'il n'y a presque que mon coeur qui m'en fasse souvenir.
- Quand les Bonaparte, après Waterloo, durent quitter la France, vous avez habité Arenenberg, en Suisse, avec la reine Hortense, votre mère. Vous y avez passé des années heureuses.
- En attendant que la France fit justice à notre nom, je me suis fait suisse.

Je pense à la visite que fit le roi Jérôme avec sa fille Mathilde, en 1836, à Arenenberg. Elle n'avait encore que seize ans. Elle était ravissante. Une idylle s'était ébauchée. Quand Mathilde avait quitté Arenenberg, les deux cousins étaient fiancés.
Or, dans le même temps, Louis-Napoléon conspirait. Il avait lié des relations secrètes avec des officiers de la garnison de Strasbourg, notamment avec le colonel Vaudray. Son projet ? Se présenter devant les soldats de la garnison et revivre avec eux le "retour de l'île d'Elbe" qui avait si bien réussi à son oncle. Il pensait que le nom de Napoléon galvaniserait les soldats. Il marcherait à leur tête vers Paris, soulevant, de ville en ville, toute l'armée française. La suite est connue. Un seul régiment accepta de suivre Louis-Napoléon. Les autres forces de la ville refusèrent d'obéir à cet ordre. Un colonel cria aux soldats que ce n'était pas là le neveu de l'Empereur. Le prince fut arrêté.
- Quel est votre jugement sur Strasbourg ?
- Mon entreprise a avorté, c'est vrai, mais elle annonçait à la France que la famille de l'Empereur n'était pas morte, qu'elle comptait encore des amis dévoués ; enfin, que ses prétentions ne se bornaient pas à réclamer du gouvernement quelques deniers, mais à rétablir en faveur du peuple ce que les étrangers et les Bourbons avaient détruit.
- Votre émotion a dû être grande quand vous êtes arrivé sur le sol français ?
- Jugez du bonheur que j'éprouvais... Après vingt ans d'exil, je touchais enfin le sol sacré de la patrie, je me trouvais avec des Français que le souvenir de l'Empereur allait encore électriser.
- Quelle a été votre attitude lorsque vous avez été arrêté ?
- Je déclarai que moi seul ayant tout organisé, moi seul ayant entraîné les autres, moi seul aussi je devais assumer sur ma tête toute la responsabilité. Reconduit en prison, je me jetai sur un lit qu'on m'avait préparé, et malgré mes tourments, le sommeil vint calmer mes sens... Mais comme le réveil fut affreux ! Je croyais avoir eu un horrible cauchemar : le sort des personnes compromises était ce qui me donnait le plus de douleur et d'inquiétude.

Embarqué pour l'Amérique

- On vous a alors séparé de vos amis pour vous conduire à Paris ?
- Lorsque je vis que j'allais quitter Strasbourg et que mon sort allait être séparé de celui des autres accusés, j'éprouvai une douleur difficile à dépeindre. Me voilà donc forcé d'abandonner les hommes qui s'étaient dévoués pour moi, me voilà donc privé des moyens de faire connaître dans ma défense mes idées et mes intentions. Me voilà donc recevant un soi-disant bienfait de celui auquel je voulais faire tant de mal !
- Ne vous êtes-vous pas adressé à Louis-Philippe lui-même ?
- Mes protestations étant restées infructueuses, je pris le parti d'écrire au roi, et je lui dis que, jeté en prison après avoir pris les armes contre son gouvernement, je ne redoutais qu'une chose, sa générosité puisqu'elle devait me priver de la plus douce consolation, la possibilité de partager le sort de mes compagnons d'infortune.
- C'est alors que le roi vous a fait embarquer pour l'Amérique. A votre retour en Europe, vous avez continué à faire parler de vous, de peur qu'on vous oublie.
- Mon but n'était pas d'empêcher qu'on m'oublie, mais de prouver que j'avais des idées à moi et que j'avais réfléchi sur les choses de ce monde. Tout ce qu'on connaissait de moi alors n'avait pu en donner d'autres idées que celles qu'on avait d'un jeune homme brave, hardi, passionné pour l'armée, mais écervelé et incapable d'avoir une conduite politique. Je voulais faire revenir le public de cette opinion.

Je l'évoque ayant gagné Londres. Là, il méditait un nouveau complot. En attendant, il écrivait...
- A Londres, je publiai contre l'avis de tous, Les Idées napoléoniennes afin de formuler les idées politiques du parti et de prouver que je n'étais pas seulement un hussard aventureux.
- Si aujourd'hui vous aviez à choisir un passage de cette publication, que nous proposeriez-vous ?
- Ceci : "L'esprit napoléonien peut seul concilier la liberté populaire avec l'ordre et l'autorité. Il assurerait d'abord la paix en Europe par les délimitations des groupes ethniques. Les gouvernements s'uniraient pour donner au peuple un bonheur trop attendu. La gangrène du paupérisme guérirait par l'accès de la classe ouvrière à la propriété. Les terres non cultivées seraient distribuées. L'arbitraire des patrons disparaîtrait. Le libre-échange rendrait la vie large, facile... L'idée napoléonienne n'est point une idée de guerre, mais une idée sociale, industrielle, commerciale, humanitaire."

De Boulogne à Ham

- Vous êtes revenu en Suisse au moment de la mort de la reine Hortense. Pourquoi avez-vous, quelques mois plus tard, tenté l'expédition de Boulogne ?
- Tant que j'ai cru que l'honneur me défendait de rien entreprendre contre le gouvernement, je suis resté tranquille. Mais lorsqu'on m'a persécuté en Suisse sous prétexte que je conspirais, ce qui était faux alors, j'ai recommencé à m'occuper de mes anciens projets.

En 1840, il décide de passer à l'action. J'essaie de m'imaginer sa psychologie cette année-là. C'est l'année du retour des cendres. La France vit à l'heure de Napoléon. Pourquoi, lui, le neveu, n'en profiterait-il point ? Le 6 août 1840, il débarque à Boulogne. Il veut, comme à Strasbourg, soulever la garnison. Mais - comme à Strasbourg - il échoue. Une fois de plus, il est arrêté. La patience de Louis-Philippe est lassée. On ne se contentera plus de conduire le prétendant à la frontière. On le jugera. Il est condamné par la Cour des pairs à "l'emprisonnement perpétuel en une forteresse située sur le territoire continental du royaume". De sa voix sourde, il demande : "Combien dure la perpétuité en France ?"

- Vous avez été transféré au fort de Ham. Votre prison a-t-elle été dure ?
- On a essayé d'adoucir la politique par l'humanité en m'infligeant la peine la moins dure pour la plus longue durée possible. Avec le nom que je portais, il me fallait l'ombre d'un cachot ou la lumière du pouvoir... Je préférais être captif sur le sol français que libre à l'étranger.
- Vous avez su à merveille profiter de vos années de captivité à Ham.
- Là, j'ai appris à être prisonnier ; j'y ai appris, d'ailleurs, bien d'autres choses encore. Vous savez que j'ai toujours appelé Ham mon "université"... C'est en 1844, pendant que j'étais prisonnier, que je m'intéressais pour la première fois au projet de réunir l'océan Atlantique et l'océan Pacifique par un canal. Je suis arrivé à la conclusion que la meilleure voie est celle du Nicaragua... Pour me faire le temps, je me suis occupé de trente-six mille choses à la fois... Je me suis réfugié dans mes livres.
- Pourtant, vous avez risqué le tout pour le tout en tentant une évasion. Vous avez réussi. Qu'avez-vous pensé quand vous vous êtes retrouvé libre ?
- On devient superstitieux quand on a éprouvé de si fortes émotions, et quand, à une demi-lieue de Ham, je me trouvais sur la route en attendant Charles Thélin en face de la croix du cimetière, je tombai à genoux devant la croix et je remerciai Dieu.

Cette évasion, elle se situe en 1846. Louis-Napoléon va regagner Londres et nouer avec une belle anglaise, Miss Howard, une liaison qui, assurément, comptera dans sa vie. Le 23 février 1848, Louis-Philippe est détrôné. "Je lui succéderai", répète depuis longtemps Louis-Napoléon. Il lui succède. Il y a des épisodes devant lesquels, quoi qu'on fasse, on demeure pantois. Elu par cinq départements à l'Assemblée constituante, l'ex-condamné à perpétuité, l'ancien prisonnier de Ham accourt à Paris. Lamartine s'inquiète. Louis Blanc le rassure : "Laissez-le s'approcher du soleil de notre République, il disparaîtra dans ses rayons." Le 10 décembre 1848, son élection à la présidence de la République est triomphale : plus de six millions de suffrages.

- Vous voyiez déjà beaucoup plus loin que cette présidence.
- Mon credo, c'était l'Empire. J'étais convaincu que la volonté de la nation, c'était l'Empire.
- Vous y pensiez déjà lorsque vous étiez prisonnier à Ham.
- Je désirais la liberté, le pouvoir même, mais j'aurais préféré mourir en prison que de devoir mon élévation à un mensonge. Je n'étais pas républicain parce que je croyais la République impossible en présence de l'Europe monarchique et de la division des partis.
- Les républicains n'étaient pas de cet avis.
- Ils voulaient faire de moi le prince Albert de la République.
- On vous a beaucoup reproché le coup d'État du 2 décembre.
- Le coup d'État ! Toujours le coup d'État ! Voilà bien le mot creux, qui sert d'argument suprême à ceux qui ne voient rien et ne savent rien. On ne saura jamais ce que la lâcheté et la sottise ont inventé de fables sur le 2 décembre ; une constitution déchirée, le sang coulant dans les rues, les déportations, que ne peut-on faire de tout cela avec un peu d'imagination et beaucoup de haine ? Mais est-ce que pendant les dix-huit ans de monarchie bourgeoise de Louis-Philippe, et pendant la première année de chaque République, il n'y a pas eu dix fois plus de sang qu'au 2 décembre? Ah ! croyez-moi, les républicains eux-mêmes parleront un jour de la modération du 2 décembre.

Huit millions de voix pour l'Empereur

- Vous pensez donc que le coup d'État a ouvert une ère nouvelle ?
- La France étouffait sous une institution qui la laissait sans défense contre les éternels ennemis de sa tranquillité et de sa prospérité. J'ai brisé ce lien néfaste et je m'en glorifie. Sous les gouvernements précédents, c'était tous les six mois une émeute. Ces spasmes épuisaient la France. Sous mon règne, pas une insurrection, pas l'ombre d'un combat de rues, pas un Français qui ait attenté à ma vie, et une prospérité comme l'Histoire n'en offre pas de semblable. Voilà des résultats dont mes ennemis se gardent de parler... Je me suis servi du coup d'État pour faire une France heureuse et prospère. Un jour, on s'en souviendra avec reconnaissance.
- Avez-vous, pendant votre règne, célébré l'anniversaire de ce 2 décembre ?
- Mes amis me poussaient souvent à faire élever un monument commémoratif de cet évènement ; mais bien que le coup d'État ait été ensuite légalisé par les votes de huit millions de Français, j'ai toujours refusé de commémorer un acte qui, si nécessaire qu'il fût à mes yeux, n'en a pas moins été une violation de la loi.

Comment ne pas se dire, qu'en ce temps-là, tout lui réussissait ? Il était encore Prince-président lorsque, un jour, à une revue à Satory, il a aperçu une ravissante jeune fille qui, à cheval, avec quelques amis, était venue assister au défilé. Il l'a remarquée. Quelque temps plus tard, il l'a retrouvée lors d'une réception chez la princesse Mathilde. On la lui a présentée. C'était une jeune Espagnole. Eugénie de Montijo entrait dans l'Histoire. Lorsque l'Empire sera prêt d'être restauré, les amis du prince voudront lui faire épouser une princesse étrangère. Il laissera les négociations s'engager, mais sera ravi qu'elles échouent ; car, depuis de longs mois, il est follement amoureux de Melle de Montijo. Il hésite cependant. Il faut qu'Eugénie lui annonce qu'elle va quitter la France. Le 12 janvier 1853, il demande officiellement la main de la jeune fille qu'il aime.

- Votre mariage avec Melle de Montijo a déçu tous ceux qui désiraient vous voir contracter une alliance princière.
- J'ai préféré une femme que j'aimais et que je respectais, à une femme inconnue dont l'alliance eût eu des avantages mêlés de sacrifices... Française par le coeur, par l'éducation, par le souvenir du sang que versa son père pour la cause de l'Empire, elle avait comme Espagnole, l'avantage de n'avoir en France pas de famille à laquelle il fallait donner honneurs et dignités.

Je pense à toutes ces femmes qui sont passées dans la vie de Napoléon III : la Belle Sabotière, Miss Howard, la Castiglione, Marie-Anne Walewska, Marguerite Bellanger, et combien d'autres. L'Empereur disait que, son coeur, il le lui fallait toujours plein. Il disait aussi : "L'Impératrice, je lui ai été fidèle six mois."

- Vous avez connu bien des succès féminins. Vos belles amies ont-elles eu de l'influence sur votre politique ?
- Comme les esprits s'échauffent sur l'influence que l'on suppose aux femmes !... Cette influence ne dépasse pas la ceinture.
- Voyez-vous une vraie différence entre les femmes du monde et les lorettes?
- Toutes les femmes se valent en amour, quelle que soit la qualité sociale de leur élégance. Un jardin dans lequel nul ne met le pied contient d'excellents fruits que goûte seul son propriétaire. Pourquoi un jardin ouvert à tous ne renfermerait-il pas d'aussi délicieux produits ?

"L'Empire, c'est la paix"

Désormais, la vie de Napoléon III s'identifie à l'histoire de France. L'Empereur possède un don inestimable : il force la sympathie. George Sand écrit : "Il a le don de se faire aimer. Il est impossible de ne pas l'aimer." La reine Victoria, après l'avoir rencontré, notera dans son journal intime : "Il a quelque chose de fascinant, de mélancolique, qui attire vers lui en dépit de toutes les préventions qu'on pourrait avoir. Il est doué d'une puissance de séduction dont l'effet se fait vivement sentir sur ceux qui l'approchent."
Dès son arrivée sur le trône, une idée l'a dominé : détruire l'effet des traités de 1815. L'Europe est toujours celle de la Sainte-Alliance. Napoléon III veut anéantir ce souvenir d'un temps odieux.
- Lors de la guerre de Crimée, vous vous êtes allié avec l'Angleterre contre la Russie. Pourquoi ?
- Pour parvenir à détruire l'effet des traités de 1815, il fallait désunir l'Autriche et la Russie qui étaient toujours prêtes à nous menacer de la coalition de l'Europe et qui gênaient toute notre liberté. Cela a été le grand but de la guerre. Séparer les deux puissances et reconquérir pour la France, avec la liberté de ses alliances, la liberté de son action au-dehors.

Quand, après la guerre, s'ouvrira le Congrès de Paris, le but est atteint. La France domine le Congrès. "Le grand résultat, dit l'Autrichien Hübner, c'est d'avoir brisé la ligue européenne que la première révolution avait formée contre elle et qui a duré soixante ans."

- Vous sentez-vous européen ?
- Une puissance universelle pousse les peuples à se réunir en grandes agglomérations, en faisant disparaître, en Europe, les Etats secondaires.

Napoléon III, depuis l'enfance, aime l'Italie. Il ne peut oublier les enseignements de son précepteur Lebas, ses conspirations à Rome, son combat dans les Romagnes, la mort de son frère aîné pour la cause de l'indépendance italienne. Au pouvoir, il va réaliser ses rêves d'enfance : faire de l'Italie une nation libre et unie.

- Vos troupes ont remporté de belles victoires à Solférino et à Magenta, mais le roi Victor-Emmanuel ne vous a-t-il pas reproché d'avoir trop tôt arrêté les combats ?
- ''Afin de sauver l'indépendance italienne, j'avais fait la guerre contre le gré de l'Europe... Si je me suis arrêté, ce n'est pas par lassitude, ni par épuisement, ni par abandon de la cause que je voulais servir, mais parce que dans mon coeur quelque chose parlait plus haut encore : l'intérêt de la France. De toute façon, le grand mouvement était donné qui aboutirait à l'unité italienne. Et la France gagnait Nice et la Savoie.''
- Les Savoyards et les Niçois ont-ils accepté de bon cœur d'être rattachés à la France ?
- ce n'est ni par la conquête, ni par l'insurrection que la Savoie et Nice ont été réunies à la France, mais par le libre consentement de souverains légitimes appuyés par l'adhésion populaire.

Le guêpier du Mexique

- Sire, on vous a reproché durement d'avoir retiré vos troupes du Mexique.
- La France a fait, j'ai fait tout ce qui avait été promis, et même au-delà. Je n'ai ménagé, au Mexique, ni le sang de mes soldats ni les ressources de mon pays. On ne peut, sans injustice, après tant d'héroïsme, de peine, lui reprocher je ne sais quelle abstention. Etait-ce ma faute, hélas ! si les choses n'allaient pas comme nous étions en droit d'espérer qu'elles fussent?... Du reste, la question n'était plus là... La situation en Europe était telle qu'elle ne permettait pas de distraire un homme ou un écu pour tout ce qui n'était pas la défense du pays... Si j'avais tenté de passer outre, l'opinion ne l'aurait pas souffert.
- Vous vous êtes beaucoup intéressé à la question de l'Algérie. Comment imaginiez-vous l'avenir pour les Algériens ?
- Cette nation guerrière, intelligente, mérite notre sollicitude ; l'humanité, l'intérêt de notre domination commandent de nous la rendre favorable. Lorsque notre manière de régir un peuple sera, pour les quinze millions d'Arabes répandus dans les autres parties de l'Afrique et de l'Asie, un objet d'envie, le jour où notre puissance au pied de l'Atlas leur apparaîtra comme une intervention de la Providence pour relever une race déchue, ce jour-là, la gloire de la France retentira depuis Tunis jusqu'à l'Euphrate et assurera à notre pays cette prépondérance qui ne peut exciter la jalousie de personne, puisqu'elle s'appuie non sur la conquête, mais sur l'amour de l'humanité.
- Quel statut prévoyiez-vous pour les Arabes ?
- L'égalité parfaite entre les indigènes et les Européens, il n'y a que cela de juste, d'honorable et de vrai... Les indigènes avaient, comme les colons, un droit égal à la protection et j'étais aussi bien l'empereur des Arabes que l'empereur des Français.
- Vous préconisiez donc l'assimilation totale ?
- Il conviendrait de considérer les indigènes comme Français tout en demeurant régis par leur statut civil, conformément à la loi musulmane. Cependant, sur leur demande, ceux qui voulaient être admis au bénéfice de la loi civile française, seront, sans condition d'âge, investis des droits du citoyen français. D'autre part, les Arabes devraient pouvoir accéder à tous les emplois militaires de l'Empire et à tous les emplois civils de l'Algérie... Réconcilier les colons et les Arabes, prouver par les faits que ces derniers ne doivent pas être dépouillés au profit des premiers, et que les deux éléments ont besoin de se prêter un concours réciproque, telle est la marche à suivre.
- Vous avez toujours dû compter avec l'opposition légitimiste et orléaniste.
- Il y a avait sous mon règne, des hommes qui approuvaient toutes les mesures de mon gouvernement, qui n'avaient pour ma personne que respect et bienveillance, des hommes qui auraient pu rendre d'éclatants services à la France et auxquels j'ai bien dû me garder d'offrir dans le gouvernement une place dignes d'eux. Pourquoi ? Parce que l'ancêtre de l'un était mort en Vendée, que le père de l'autre avait été lié avec le duc d'Orléans, que le frère du troisième avait été arrêté après le 2 décembre... C'est là la cause équitable des malheurs des Français. C'est un véritable pour tous les gouvernements.

Les droits du peuple

Je l'écoute et ne puis que lui donner raison. Il est bien vrai que, sous Napoléon III, l'opposition fut autant passionnelle que raisonnée. Le XIXème siècle français est un composé de fidélités qui se sont fait la guerre les unes les autres, pour le plus grand mal de la France. Nul doute que, parallèlement à la majorité qui approuvait l'Empire, il y eut en France une infinité de groupes qui le refusa. Le plus paradoxal, peut-être, de ces refus vint des partis de gauche, préoccupés du mieux-être de la classe ouvrière.
Or, Napoléon III aimait sincèrement le peuple. De tous les souverains de son siècle, il fut le seul qui eut la préoccupation constante d'améliorer le sort du prolétariat. Dès Arenenberg, il disait : "Je songe souvent aux devoirs de la société envers les déshérités, et plus j'y réfléchis, plus je conviens qu'il y a encore beaucoup à faire sous ce rapport." Avant les élections à la présidence, il avait dit qu'il projetait des réformes économiques et sociales. Il avait décidé "d'encourager les entreprises qui peuvent donner du travail aux bras inoccupés, de pourvoir à la vieillesse des travailleurs par des institutions de prévoyance, d'introduire dans les lois industrielles les améliorations qui tendent non à ruiner le riche au profit du pauvre, mais à fonder le bien-être de chacun sur la prospérité de tous."

- Que pouvez-vous nous dire de cet intérêt constant que vous avez manifesté pour le peuple ?
- Le premier devoir d'un gouvernement est d'exterminer le paupérisme, de diminuer les charges accablantes du pauvre, de réveiller partout les activités bienfaisantes des citoyens en récompensant le mérite et la vertu.
- La classe ouvrière vous semblait donc très malheureuse ?
- La classe ouvrière ne possède rien, il faut la rendre propriétaire. Elle est comme un peuple d'ilotes au milieu d'un peuple de sybarites. Il faut lui donner une place dans la société et attacher ses intérêts à ceux du sol. Enfin, elle est sans organisation et sans liens, il faut lui donner des droits et un avenir et la révéler à ses propres yeux par l'association, l'éducation et la discipline.
- L'instruction du peuple vous apparaît donc comme indispensable ?
- Tout citoyen doit savoir lire et écrire.
- Dans quelles conditions le progrès social vous semble-t-il possible ?
- Aujourd'hui, l'idée dominante, c'est l'amélioration du sort des classes pauvres, amélioration impossible à réaliser si le pouvoir n'est pas fort et la société complètement rassurée. L'idée fausse, c'est la doctrine qui prétend arriver au même but par le bouleversement de tout ce qui existe et par le triomphe de chimères qui n'ont ni racine dans le passé ni espérance dans l'avenir.

Est-ce là seulement de la théorie ? Dans leur belle étude, Napoléon III homme du XXème siècle, Suzanne Desternes et Henriette Chandet ont énuméré les innombrables initiatives de l'Empereur en faveur des classes dépourvues : hôpitaux, asiles de convalescents, traitements gratuits à domicile, fourneaux économiques distribuant, l'hiver, des repas chauds à 0,50 franc, création de bains-douches ; stabilisation du prix du pain ; sociétés de prêts aux ouvriers pour l'achat d'outils, de matières premières leur permettant de travailler pour leur compte.
Et puis, alors qu'il se tait, méditant sans doute sur ce qui a été la grande pensée du règne, je songe à son acte capital, à ces lois de 1864 et 1867 qui ont créé le droit d'association. Tout le syndicalisme moderne naîtra de là. Je songe à son souhait exprimé en 1867, à Lyon, de voir dans la société industrielle "l'harmonie établie entre les trois grands agents de la production, l'intelligence, le capital, le salaire, enfin associés ou confondus dans les mille formes que cette association peut recevoir".

- Les ouvriers vous ont-ils été reconnaissants de ce que vous avez fait pour eux ?
- Un témoignage de sympathie de la part des hommes du peuple me semblait cent fois plus précieux que les flatteries officielles qui se prodiguent aux puissants...
- Considérez-vous que votre action dans le domaine de la justice sociale a été suffisante ?
- J'aurais fait plus encore pour la classe ouvrière si j'avais rencontré dans le Conseil d'Etat un puissant auxiliaire : ce ne fut pas le cas.
- Vous avez mieux travaillé pour les ouvriers de France que beaucoup de souverains pour ceux de leur pays.
- Qui donc, sur les trônes et dans les conseils souverains, s'est jamais préoccupé des ouvriers ? Mois seul.

Je le regarde encore, l'homme de Sedan, l'homme accablé par tant de haine. Ploie-t-il sous le poids de cette hostilité implacable ? Qui le dira ? D'échec en échec, il a obtenu la victoire. Et puis, les mauvais jours sont venus. Dans le bonheur comme dans les épreuves, i lest passé, apparemment impassible, comme si rien ne pouvait l'atteindre.

Le lourd fardeau du pouvoir

Peut-être a-t-il su qu'on lui rendrait justice. Je songe, par exemple, à ce revirement d'Emile Zola, à cette page que nous a restituée André Castelot dans sa grande biographie du second empereur. Emile Zola, à vingt ans, en plein Empire, tenait "le neveu du grand Napoléon pour le bandit, le voleur de nuit qui, selon l'expression célèbre, avait allumé sa lanterne au soleil d'Austerlitz". Plus tard, avec le recul nécessaire, Zola récusa une opinion qui devait tout à Victor Hugo. Pour lui, l'Empereur devint "un brave homme, hanté de rêves généreux, incapable d'une action méchante, très sincère dans l'inébranlable conviction qui le porte à travers les évènements de sa vie et qui est celle d'un homme prédestiné, à la mission absolument déterminée, inéluctable, l'héritier du nom de Napoléon et de ses destinées".
Là, à Chislehurst, je sais que l'exilé rêve encore de retour. Il rêvera jusqu'au moment de fermer les yeux. La vie lui a tout donné, pourquoi ne lui offrirait-elle pas une ultime revanche ?

- Vous avez toujours eu un haut sentiment de vos responsabilités.
- Je ne voulais que le bien. Si je ne m'étais pas cru utile à mon pays, je serais parti.
- En définitive, que pouvez-vous dire, Sire, des dix-huit années de votre règne ?
- Le pouvoir est un lourd fardeau parce que l'on ne peut pas toujours faire le bien que l'on voudrait et que vos contemporains vous rendent rarement justice. Aussi faut-il, pour accomplir sa mission, avoir en soi la foi et al conscience de son devoir.
- Vous avez confiance en l'avenir ?
- L'avenir est bien sombre, mais il faut laisser la Providence diriger la destinée des hommes.

Article d'Alain Decaux publié dans la revue Historia.