Le Prince impérial en 1878

L'idée avait émise de le titrer "roi d'Alger" comme le fils de Napoléon Ier l'avait été "roi de Rome", mais elle ne devait pas être retenue et il sera tout simplement le Prince impérial.
Napoléon III avait demandé au pape Pie IX d'être le parrain de son fils et celui-ci avait accepté, tandis que la reine de Suède, Joséphine, fille d'Eugène de Beauharnais, sera officiellement marraine, représentée au baptême par la grande-duchesse de Bade, sa cousine.
Le Prince impérial est confié, en plus de ceux de la nourrice, aux soins d'une nurse anglaise, miss Jane Shaw, sous l'autorité assez symbolique de la gouvernante des Enfants de France. Veuve de l'amiral Bruat, décédé en Crimée, la gouvernante est assistée de deux sous-gouvernante, également veuve de soldats prestigieux, mesdames Bizot et de Brancion. La santé de l'enfant est surveillée, c'est une nouveauté, par un pédiatre, le Dr Barthez. Miss Shaw ignorant tout du français, le petit prince apprendra simultanément à parler français, anglais et même espagnol avec les membres de sa famille maternelle. Dès le 26 avril 1856, il est inscrit sur le registre des enfants de troupe, au 1er régiment des grenadiers de la Garde. Le goût de l'armée sera inné chez lui et il le gardera toute sa vie, dominant tous les autres.
Le 14 juin, à Notre-Dame, en présence de tous les corps constitués, a lieu le baptême conduit par le cardinal Patrizzi, légat du pape. La cérémonie revêt un tel éclat et suscite un tel enthousiasme populaire qu'elle fait dire à Napoléon III : "Un tel baptême vaut un sacre".
D'un naturel très expansif, particulièrement enjoué, turbulent, toujours en mouvement, sans doute souffre-t-il de la réserve imposée par l'étiquette. Rapidement on fait venir au palais et dans les résidences impériales les enfants des familiers des souverains mais cela ne remplacera pas les frères et soeurs qu'il doit regretter de na pas avoir. Parmi ses camarades d'enfance, un va compter plus que les autres, le fils du plus ancien ami de l'Empereur, le Dr Henri Conneau.
Le Prince est outrageusement gâté par l'Empereur, qui l'aime avec passion, passion d'ailleurs réciproque, et Loulou, c'est son surnom pourrait devenir un enfant insupportable. Heureusement, Eugénie sait compenser les mauvais effets de la faiblesse paternelle en imposant des règles d'éducation qui la feront accuser de manquer de tendresse pour son fils, mais qui se révèleront salutaires.
Le Prince n'a pas un an qu'on l'attache sur un poney, ses parents, excellents cavaliers, tenant à lui donner le plus tôt possible l'amour de l'équitation.
Il ne fréquente pas l'école publique. On le confie à un précepteur, Francis Monnier, jeune professeur au collège Rollin, qui va appliquer une méthode pédagogique contestable qui n'aura d'autre effet que de faire prendre au prince un retard considérable sur les enfants de son âge.
Très jeune il est associé aux manifestations de prestige du règne. On le voit accompagner l'Impératrice-régente à un Te Deum, à Notre-Dame de Paris, en 1860, pour célébrer les victoires d'Italie. Au retour de la campagne, c'est assis sur le devant de la selle de Napoléon III, qu'il assiste le 14 août, au long défilé triomphal des troupes, place Vendôme. La foule s'habitue à le voir et l'acclame à chaque cérémonie publique. Incontestablement il est populaire et sa popularité sert le régime. Il pratique la chasse à courre et reçoit, le 14 octobre 1861 à Compiègne, le bouton de veneur, enfin l'Empereur l'emmène régulièrement en août au camp de Châlons, autant pour le familiariser avec la troupe que pour le montrer à l'armée. Une ordonnance lui est d'ailleurs attachée dès sa naissance, Xavier Uhlmann, qui lui marquera un total dévouement et, jusqu'à sa mort, ne le quittera pas. Généreux, il pense plus aux autres qu'à lui. Si au cours d'un jeu une sottise est commise, un mauvais coup est donné, il s'en déclare toujours lauteur, ne voulant pas qu'un de ses camarades risque d'être puni. S'il demande une pièce d'or, que l'Empereur ne lui refuse jamais, c'est pour la donner.
Il a une sensibilité artistique certaine. Il est doué pour le dessin, au piano, d'instinct il joue les airs qu'il a déjà entendus. En 1865, l'Impératrice commande à Carpeaux un groupe représentant le prince avec son chien Nero. Entre deux poses, Louis demande au sculpteur la permission de travailler la glaise et il modèle, seul, une figure de grenadier tenant un drapeau, d'un réalisme tel qu'elle étonne l'artiste qui se refusera à la retoucher.
A peine âgé de 10 ans, il effectue son premier voyage officiel, en juillet 1866, accompagnant l'Impératrice en Lorraine, à l'occasion du centenaire du rattachement de la province à la France. Bar-le-Duc, Nancy et Lunéville font au Prince impérial un accueil triomphal, que Théodore de Banville immortalisera en vers.
Au cours de l'été 1866, un accident, dont il ne se plaint pas d'abord, va, lorsqu'on s'aperçoit qu'il boite, nécessiter une intervention à la hanche, pratiquée par le Dr Nélaton, en mars 1867, que l'enfant, qui a refusé d'être chloroformé, supporte avec beaucoup de courage, et qui est parfaitement réussie. Il est toutefois immobilisé plusieurs mois à Saint-Cloud, ce qui ne lui permet pas de profiter pleinement de l'Exposition universelle, dont il a été nommé président d'honneur. Il assiste tout de même, le 1er juillet, à la remise des récompenses et il lui revient de remettre à son père la médaille obtenue pour la réalisation des "habitations ouvrières".
En septembre, il rejoint ses parents à Biarritz. C'est là qu'au cours d'une promenade en mer, le 3 octobre, au large des côtes espagnoles, le Chamois à bord duquel il est monté avec sa mère, est pris dans une tempête. A l'Impératrice qui lui demande s'il a peur, il répond avec assurance : "Je n'ai pas peur, je m'appelle Napoléon."
Devant l'échec de la méthode Monnier, il est, le 16 mars 1867, remis entre les mains d'un gouverneur, le général Frossard, officier du génie, homme froid et d'une autorité guindée, voire sévère. Le gouverneur est, heureusement, assisté par un jeune universitaire de qualité, Augustin Filon, qui prend son service en octobre 1867 et, en quelques années va faire rattraper au prince son retard.
Le prince effectue en avril 1868, son premier voyage d'héritier de la Couronne, seul avec sa Maison, à Cherbourg et à Brest. Il y étonne les officiers qui le reçoivent par la pertinence de ses questions et l'intérêt réel qu'il porte aux moindres détails de ce qu'on va lui montrer.
Rentré à Paris, il va y faire, dans la chapelle des Tuileries, le 7 mai, sa première communion à laquelle il a été préparé par l'abbé Deguerry, curé de la Madeleine, et qu'il reçoit des mains de l'archevêque, Monseigneur Darboy, deux prêtres qui mourront, trois ans plus tard, victimes de la Commune. Il en sera profondément marqué et une ardente foi chrétienne animera sa vie de jeune homme.
Le prince va aussi faire l'apprentissage de l'hostilité. Au début de l'été 1868, sur une idée du ministre de l'Instruction publique, Victor Duruy, il est invité à la remise des prix du Concours général, à la Sorbonne. C'était surtout parmi la jeunesse intellectuelle de la capitale que se recrutait l'opposition au régime. En présence des maîtres de l'Université, il appartient au prince de remettre lui-même les récompenses aux lauréats. Parmi ceux-ci se trouve le fils du général Cavaignac, le battu de 1848, adversaire implacable de l'Empire. A l'appel de son nom, le jeune Cavaignac se fige à sa place, laissant le Prince impérial, debout sur l'estrade, le diplôme à la main, tandis que, de la salle, quelques applaudissements provocateurs causent une incontestable gêne. Louis ressent vivement l'outrage, auquel rien ne l'avait préparé, qu'il n'attend pas et qui le blesse.
L'année suivante, nommé sous-lieutenant, le 16 mars 1869, il accompagne l'Impératrice en Corse, où l'île entière sera en fête, le 15 août, à l'occasion du centenaire de la naissance du fondateur de la dynastie. La santé déjà déclinante de Napoléon III ne lui permettait pas de s'y rendre personnellement, il s'y fera représenté par son fils. A Ajaccio, le 29 août, lorsque le prince visite la maison natale de Napoléon, qui n'est pas encore un musée, l'enthousiasme est à son comble, la foule le presse à l'étouffer, mal contenue par la police débordée. Le prince a alors, spontanément, ce mot : "Laissez-les entrer, ils sont de la famille." Ce sont de tels mots qui le font aimer. Au retour, seul à Compiègne avec son père, en l'absence de l'Impératrice partie inaugurer le canal de Suez, il va passer les dernières vacances heureuses de sa vie.
A la déclaration de guerre par la France à la Prusse, le 15 juillet 1870, on décide que le Prince impérial qui n'a que 14 ans, accompagnera l'Empereur qui va prendre la tête de l'armée. Le père et le fils quittent Saint-Cloud le 28 juillet. Quelques jours après son arrivée au front, Louis, au comble de l'exaltation assiste à un bref combat devant Sarrebrück au cours duquel il reçoit son baptême du feu. Mais la campagne se poursuit mal. De place en place, le jeune prince suit d'abord son père, de Metz à Gravelotte, de Châlons à Rethel, puis le 27 août à Tourteron, où il se sépare de l'Empereur qu'il ne reverra que vaincu en mars 1871. L'errance continue pendant plusieurs jours, d'abord seulement éprouvante, puis lamentable, de Mézières à Avesnes, où il entend au loin, le 1er septembre, le canon de Sedan. C'est alors la fuite sur Landrecies et Maubeuge, qu'il quitte précipitamment le soir du 4, obligé à son grand désespoir d'abandonner son uniforme. Triste équipée par Mons et Namur, où il est salué par les autorités belges, puis, ayant traversé Gand et Bruges, c'est l'embarquement à Ostende pour l'Angleterre. Le 6 septembre au matin, il débarque à Douvres d'où il gagne Hastings. C'est là qu'il est rejoint le 8 par l'Impératrice qui le retrouve au Marine Hôtel. Quelques semaines plus tard ils pourront s'installer à Chislehurst, dans ce qui va devenir la maison de l'exil, l'élégant manoir de Camden Place. Les premiers mois vont être très pénibles. Avec le fidèle Augustin Filon, rapidement accouru, il reprend ses études en attendant le retour de l'Empereur, qui est libéré par les Prussiens après six mois d'internement à Cassel, et qui arrive en Angleterre le 20 mars 1871.
Après tant d'épreuves, Napoléon III emmène son fils passer des vacances au bord de la mer, à Torquay, pendant qu'Eugénie est allée voir la comtesse de Montijo, sa mère, en Espagne. Au début de 1872, le prince est inscrit au King's College de Londres où le rejoint Conneau. Ensemble ils préparent le concours d'entrée à l'académie militaire de Wollwich où ils seront tous les deux reçus. Louis n'y entre pas en prince mais en simple élève, ayant subi les mêmes épreuves que les autres candidats. L'adversité a prématurément muri le jeune homme qui est présenté à ses camarades le 10 novembre 1872. En compagnie d'Augustin Filon et de Louis Conneau, il va s'installer dans un modeste cottage, au 51 Woolwich-Common, et ne regagne Camden Place qu'aux week-ends, pour retrouver ses parents, l'Empereur toujours très attentif à ses progrès, soucieux de sa formation et de son avenir.
Napoléon III meurt le 9 janvier 1873 des suites de deux interventions chirurgicales pratiquées coup sur coup, sans avoir revu ce fils passionnément aimé. Le prince revenu précipitamment de Woolwich, arrivera trop tard, accueilli par l'Impératrice qui se jette dans ses bras et murmure, entre deux sanglots : "Louis, je n'ai plus que toi." Le petit prince est désormais le chef de la Famille impériale.

Napoléon IV

Après les funérailles, célébrées dans la petite église St.Mary, qui ont attiré des milliers de Français, le prince, encore mineur, mais désormais à la tête d'un grand parti, reprend le cours de ses études. Son cousin le prince Napoléon a manifesté, dès le lendemain des obsèques, la volonté, comme premier prince de la famille impériale, de se voir confier la tutelle de Louis jusqu'à sa majorité, mais Eugénie, sagement, n'a pas voulu y consentir, et il a regagné Paris où il va mener une opposition sourde aux responsables du parti, fidèles à l'Impératrice.
Dès le premier été, celle-ci va emmener son fils à Arenenberg, où ils retourneront chaque année. C'est l'occasion pour le prince de revoir ses anciens compagnons qui peuvent gagner la Suisse plus facilement que l'Angleterre et y disposent de plus de loisirs. L'année suivante va être marquée par la majorité du prince, qui a 18 ans le 16 mars 1874. Le souvenir de l'Empire n'est pas mort et le parti de l'Appel au Peuple, qui ne cesse de croître, organise à Camden Place un grand rassemblement bonapartiste qui sera un évènement important. On comptera près de huit mille Français qui n'auront pas hésité à braver les foudres gouvernementales pour franchir la Manche. Le prince ne va pas décevoir ses partisans et le discours qu'il a composé lui-même à cette occasion, d'une haute tenue et prononcé avec assurance, rappelle les grands principes de l'Empire auxquels il entend rester fidèle. En terminant sous les acclamations, il déclare se soumettre, par avance, au verdict du suffrage universel. Il ne sera jamais l'homme des conspirations.
Deux mois plus tard, le tsar Alexandre II visite officiellement Woolwich et réserve au Prince impérial un accueil remarqué. Son ami Conneau a quitté l'école pour se présenter à Saint-Cyr, c'est donc seul qu'il termine son cycle d'instruction. Entré au 27ème rang, il sort 7ème sur 34 promus au grade de lieutenant, le 19 février 1875, succès jugé particulièrement remarquable pour un étranger.
Parallèlement à ses études militaires, le prince n'a cessé de s'intéresser à la politique française, même s'il a décidé d'attendre son heure et de ne pas se lancer dans des déclarations hasardeuses. Rendu à la vie civile, le prince, qui signe maintenant Napoléon, va pouvoir se consacrer à son rôle de prétendant, dont il tient à assumer les responsabilités. En dehors des informations officielles que les députés bonapartistes, les anciens ministres ou anciens fonctionnaires de l'administration impériale lui font tenir, il demande à ses amis, le plus souvent jeunes officiers français, de lui établir des dossiers sur les points précis qui l'intéressent, tant dans les domaines sociaux ou économiques que sur des questions militaires. Durant l'été de 1875, il a délégué Augustin Filon auprès du prince Napoléon afin de tenter un rapprochement, mais la conversation a tourné court, ce dernier persuadé que Louis n'est qu'un jouet entre les mains de l'Impératrice, ce qui ne correspond absolument pas à la réalité. Il y aura plus grave : aux élections législatives de 1876, lorsque le prince Napoléon décidera de se présenter, en Corse, fief traditionnel bonapartiste, contre Rouher, candidat du prétendant. C'était donner publiquement la preuve d'un sérieux dissentiment au sein du parti de l'Empire, le Prince impérial ne pouvait pas l'accepter. La reine de Hollande, Sophie, amie de longue date, et la princesse Mathilde unirent leurs efforts pour opérer une réconciliation, qui ne devait pas se faire, et la rupture fut consommée.
Sous le nom de comte de Pierrefonds, le prince va entreprendre, en compagnie de sa mère, un long voyage privé en Italie. Le 15 décembre, il est à Rome où il a une audience de son parrain, le pape Pie IX, qui le reçoit chaleureusement. Puis le prince retourne à Florence où il passera la fin de l'hiver avant de rejoindre Camden au printemps de 1877, laissant l'Impératrice continuer son voyage vers Naples et l'Espagne.
Aux élections générales d'octobre, la majorité républicaine arrivait renforcée à l'Assemblée. La centaine de députés de l'Appel au Peuple ne pouvait que servir d'appoint à une coalition d'opposition avec les royalistes toujours divisés entre légitimistes et orléanistes. Il n'était pas question pour le Prince impérial d'une quelconque compromission, et une maladroite intervention de sympathie, auprès du maréchal de Mac-Mahon, des parlementaires de l'Appel au Peuple, avant laquelle il n'avait pas été consulté, amènera une ferme mise au point de sa part. Adressée à Rouher, elle indiquait à tout le parti que le prince entendait être, en toutes circonstances, le chef d'un mouvement qui se réclamait de lui.
L'ardent patriotisme qui l'anime lui fait voir, avant toute chose, l'intérêt seul de la France, pour laquelle il voudrait un pouvoir fort, seul capable à ses yeux de réaliser ce qu'un gouvernement d'assemblée ne saurait exécuter, lui redonner son prestige. Même si la situation semble provisoirement bloquée, des signes évidents montrent que le bonapartisme remonte dans l'opinion. La place tenue à l'Assemblée par les députés de l'Appel au Peuple, est plus importante que leur nombre. Gambetta, quoi qu'il en dise, redoute l'influence à venir de celui qu'il affecte d'appeler, par dérision, "le gamin de Woolwich". Le prince n'ambitionne pas de renverser la République. Il est persuadé qu'elle va s'user, en proie à ses contradictions et à la méfiance que suscitent les intrigues de toutes sortes dans lesquelles elle baigne. Alors son heure viendra.
Plus que jamais il éprouve le besoin de se faire connaître du plus grand nombre de Français. La nouvelle loi sur la conscription en vigueur en France lui donne le droit, dont il va user, de faire tirer son nom au sort en même temps que les autres citoyens de sa classe. Mais le 28 janvier 1878, appelé sous le nom de Bonaparte, son numéro, le 307, ne sera pas retenu.
La vie qui lui est offerte en Angleterre est sans doute attrayante pour un garçon de son âge. La haute aristocratie lui ouvre ses chasses, l'invite à ses réceptions et à ses bals, même la reine Victoria, qui éprouve pour lui une réelle affection, l'accueille volontiers à la Cour. Louis ne peut pourtant s'accommoder de cette vie oisive qui conviendrait à beaucoup de princes en exil. En mars 1878, il va nourrir l'espoir d'un vrai service extérieur, qui eût été conforme à ses voeux, lorsque l'Autriche s'engage dans un conflit territorial dans les Balkans, en Bosnie-Herzé-govine, mais il reçoit un refus poli mais ferme de la part de l'empereur François-Joseph. En attendant, le prince ronge son frein.
Sur l'invitation du roi de Suède, Oscar II, il part visiter les pays scandinaves en juillet 1878. Accompagné du comte Joachim Murat, président du groupe de l'Appel au Peuple à l'Assemblée et du fidèle Pietri, Louis va s'arrêter d'abord au Danemark, reçu à Copenhague par le vieux roi Christian IX, avec les honneurs souverains. Successivement il visitera Malmö, Drottningsholm, Stockholm et Goteborg. En compagnie du prince héritier Gustave, le voyage se poursuit en Norvège, dans la région du Thelemark. Poursuivant en touriste, il fait des promenades sur les lacs de Tinsjö et de Nordsjö, les ascensions du Rjukanfos et du Ravnejuvet, avant une croisière dans le Christiana fjord au cours de laquelle il étonne ses hôtes en plongeant du pont du navire dans les eaux glacées.
Pour le 15 août, date de sa fête, il est de retour à Arenenberg où il va passer ses dernières vacances, accueillant de nombreux visiteurs, notamment le cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, qui n'a pas hésité à s'exposer aux représailles républicaines pour venir s'entretenir avec lui.
L'hiver s'annonce morose ; le 30 janvier 1879, le maréchal de Mac-Mahon a démissionné, sans laisser de regrets aux bonapartistes. Il sera remplacé par Jules Grévy, honnête homme en faveur duquel le prince préconise "une sympathique abstention".

La mort du Prince impérial

Si aucun évènement de quelque importance n'est à ce moment en vue en France, il n'en est pas de même en Angleterre où, le 11 février, parvient l'ahurissante nouvelle du désastre d'Isandhlwana. Aux confins de l'Afrique du Sud, au bord de la rivière Tugela, le 22 janvier, les Zoulous avaient, en moins d'une heure, surpris, attaqué et tué huit cents soldats et trente officiers de la vaillante armée britannique. Dès qu'il en est informé, le cabinet de Londres décide l'envoi de troupes importantes pour une expédition punitive, et les engagements de volontaires et de jeunes officiers se multiplient. Parmi ceux-ci, plusieurs camarades du prince viennent à Camden Place lui faire leurs adieux avant de s'embarquer. Ayant rapidement pris sa décision, dès le 17 février, Louis fait part au ministre de la Guerre de son désir de s'engager, mais le duc de Cambridge refuse. Ne se tenant pas pour battu, le prince supplie sa mère d'intervenir auprès de la reine Victoria et, devant une telle pression, mais avec beaucoup de réticences, l'autorisation est enfin accordée, le 24 février. Louis pourra rejoindre, à Durban, la division que commande le général en chef Chelmsford. Le ministre écrit à celui-ci : "Ma seule crainte est qu'il soit trop courageux." Le prince ne partira toutefois qu'en observateur, n'exercera aucun commandement et ne figurera pas aux rôles de l'Armée. Aucune supplication de ses partisans n'a pu le faire revenir sur sa décision. En toute hâte il prépare son équipement, qui a déjà servi à Napoléon III et dont le cuir est fatigué, refuse la suggestion de plusieurs jeunes Français qui lui ont proposer de l'accompagner, et n'accepte que les services d'Uhlmann, auxquels il est habitué. A ses amis, aux dirigeants du parti, il fait part de sa décision, dont il leur donne, par lettre, les raisons, toutes politiques : "Lorsqu'on appartient à une race de soldats, ce n'est que le fer à la main qu'on se fait connaître." La veille de son départ il rédige son testament et, le 27 février, après s'être recueilli une dernière fois auprès du tombeau de son père, il s'embarque à Southampton, sur le Danube qui fait voile vers Le Cap où il arrive, après une courte escale à Madère, le 26 mars.
Atteint par les fièvres lorsqu'il parvient à Durban, ce n'est que le 20 avril qu'il peut rejoindre à Pietermaritzburg le général Chelmsford qui, pensant mieux pouvoir le surveiller, décide de l'attacher à son état-major, en qualité d'officier-adjoint, et l'autorise à revêtir son uniforme. Quelques jours plus tard, la division se met en marche pour gagner le pays zoulou, en passant par Utrecht et Koppie-Allein, en direction de la Blood river. Quelques reconnaissances permettront rapidement au prince, bien escorté, d'essuyer quelques coups de feu, en particulier le 21 mai, lors de l'attaque d'un kraal, durant laquelle il fit preuve de tant de vaillance que ses camarades, en souvenir, décidèrent de baptiser celui-ci "kraal Napoléon". Le 30 au soir, le colonel Harrison, dont il dépend, donne au prince une mission de reconnaissance à effectuer le lendemain matin, jour de la Pentecôte. Il s'agit, sous la protection d'une petite escorte, de repérer, au pied du mont Itelezi, le prochain lieu de campement de la division et de faire les relevés topographiques indispensables. L'escorte, commandée par le lieutenant Carey, assisté d'un sergent, sera formée de cinq hommes de troupe et conduite par un indigène rallié. La consigne du colonel Harrison à Carey est claire : "You will look after the prince" ("Vous veillerez sur le Prince").
A 8 heures, le dimanche 1er juin, Louis est prêt. Au moment de partir, il griffonne une lettre sur une feuille de son calepin à l'intention de l'Impératrice, et la petite troupe quitte le camp à 9 heures 30. En fin de matinée, après s'être arrêté une heure sur le plateau dominant une vaste étendue apparemment calme, où le prince fait plusieurs dessins, on se dirige vers un kraal composé de cinq huttes fraîchement abandonnées par leurs occupants, comme en témoignent les cendres encore fumantes du feu domestique. Le kraal est entouré de champs de maïs et de hautes herbes bornant la vue à quelques pas. C'est pourtant l'endroit qui est choisi pour y faire halte, car un mince cours d'eau voisin, l'Imbazani, permet de préparer du café pour les hommes. On desselle les chevaux, sauf celui du prince, qui rectifie et complète ses dessins tout en devisant avec Carey de la campagne de 1796. Un peu avant 16 heures, le cafre, qui faisait le guet, vient avertir qu'il a vu des têtes de Zoulous apparaître à faible distance. Carey fait rassembler les chevaux pour les seller et quitter les lieux le plus vite possible. Le prince, debout près de sa monture, attend le commandement lorsqu'une cinquantaine de Zoulous jaillissent des maïs en tirant des coups de fusils et en poussant leur cri de guerre. Les chevaux se cabrent, les Anglais, dont deux vont être tués, montent les premiers et fuient. Le cheval du prince se dérobe et suit ses congénères, Louis courant à son côté, tentant de se rétablir en voltige. Il s'accroche à la selle et à la fonte gauche, mais la courroie qui relie les deux fontes cède et il roule à terre tandis que le cheval s'éloigne au galop. Resté seul, au bord d'un donga, poursuivi par les Zoulous ivres de carnage, le prince fait face à ses ennemis. Dans sa chute son sabre lui a échappé mais il réussit, de la main gauche, à tirer trois coups de pistolet sur ses assaillants, qui ne sont pas atteints, tandis que de son bras droit, meurtri par son cheval, il tente de repousser les sagaies qui pleuvent sur lui. Percé de dix-sept coups, tous reçus par devant, il s'écroule, mort. Quelques semaines après, les Zoulous vaincus témoigneront de la bravoure du jeune chef blanc. "Il ressemblait, diront-ils, à un lion." - "Pourquoi un lion ?" - "C'est l'animal le plus courageux que nous connaissions!"
Le corps du Prince impérial sera retrouvé le 2 juin dans le donga près duquel il est mort. Embaumé dès le retour au camp, il sera ramené en bateau en Angleterre et débarqué le 11 juillet à Woolwich. Transporté à Camden Place sur un affût de canon, c'est le lendemain que seront célébrées des obsèques militaires solennelles auxquelles la reine Victoria, suprême hommage, tiendra à assister.
En 1888, l'impératrice Eugénie fit transférer à Farnborough (Hampshire) dans l'église qu'elle venait de faire construire, les tombeaux de son mari et de son fils.
Plusieurs monuments ont été élevés ) la mémoire du Prince impérial : une croix celte, sur le Common de Chislehurst ; un gisant dans l'église St. Mary ; un autre, sur ordre de la reine Victoria, dû au sculpteur Boehm, dans la chapelle Saint-George de Windsor ; une colossale statue de bronze, par Gleichen, actuellement à l'académie militaire de Sandhurst et, en France, dans le domaine de Malmaison, à Rueil, un temple en rotonde abritant une réplique en bronze du groupe de Carpeaux, dont l'original, en marbre, se trouve au Musée d'Orsay. Mais le monument le plus touchant reste la simple croix de marbre blanc surmontant un cairn de pierres, entouré de cyprès, élevée dans l'immense plaine de l'Itelezi, au lieu même de sa mort héroïque.
Certains auteurs ont prêté une postérité au Prince impérial. Il s'agirait d'un fils qu'il aurait eu, en Suisse, en 1873, pour les uns, en Angleterre, en 1879, pour les autres, sans plus de vraissemblance dans un cas comme dans l'autre.
On a aussi évoqué un sentiment partagé entre le Prince impérial et la princesse Béatrice, dernière fille de la reine Victoria. En dehors d'une réelle sympathie qui rapprochait les deux jeunes gens, rien ne peut être affirmé à ce sujet.

Article de J.C. Lachnitt in Le Dictionnaire du Second Empire, Fayard, 1995.

A lire :

L'héritier de Napoléon III de Maurice Paz paru dans la Revue du Souvenir Napoléonien
Il aurait pu être Napoléon IV, Louis, prince impérial de Suzanne Desternes et Henriette Chandet paru dans la Revue du Souvenir Napoléonien
Au Zoulouland avec le Prince impérial de Louis de Trainel paru dans la Revue du Souvenir Napoléonien
La mort du Prince impérial de Jean-Claude Lachnitt paru dans la Revue du Souvenir Napoléonien
Après la mort du Prince impérial de Suzanne Desternes paru dans la Revue du Souvenir Napoléonien

A écouter:

Le destin tragique du Prince Impérial, émission de la chaîne RFI.

A consulter :

Le Prince impérial.

Bibliographie :

A. Filon, Le Prince impérial, souvenirs et documents, 1912.
A. Martinet, Le Prince impérial, 1895.
S. Desternes et H. Chandet, Loulou, prince impérial, 1957.
A. Decaux, Connaissez-vous le Prince impérial ?, 1971.
J.C. Lachnitt, Le Prince impérial, 1997.
A. Frèrejean, Napoléon IV, 1997.