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Retournement d'image : en l'espace de quelques années, s'est imposée, du moins en apparence, une réhabilitation de Napoléon III. Longtemps, celui-ci fut campé en dictateur taciturne et chimérique, fossoyeur de la seconde République, qui après avoir fait peser une chape de plomb sur la France, l'avait engagée dans un conflit désastreux qui lui coûta l'Alsace-Lorraine. La manifestation la plus récente d'un regain de faveur est la publication du Louis-Napoléon le Grand de Philippe Séguin, historien de formation mais non de profession. L'ancien ministre fait ici écho au mot de Victor Cousin, rapporté par William Smith dans une biographie publiée en France au début des années 1980 : "Napoléon le Petit était celui de la colonne." Simple boutade ? Ce qui frappe dans le destin historiographique de Napoléon III, c'est le passage d'une vision majoritairement critique, accentuée juste après 1870, aux considérations parfois bienveillantes des historiens d'aujourd'hui, même s'ils rappellent les aspects répressifs de la politique de Louis-Napoléon après le coup d'État du 2 décembre 1851. "C'est un crétin que l'on mènera"

Avant même qu'il ne renversât la seconde République, l'homme était brocardé. ses piteuses expéditions de Strasbourg et de Boulogne - tentatives aventurées d'un exilé pour renverser la monarchie de Juillet en 1836 et 1840 - , et ses piètres talents oratoires avaient conduit de nombreuses personnalités à le sous-estimer ; ils avaient aussi, paradoxalement, favorisé son élection à la présidence de la République, en décembre 1848 : certains hommes politiques, suivant l'exemple de Thiers qui affirmait : "C'est un crétin que l'on mènera", avaient en effet soutenu sa candidature que firent triompher près des trois quarts des votants.
Après le coup d'État par lequel il renversa un régime ne lui assurant qu'un mandat de quatre ans, les républicains proscrits multiplièrent les attaques contre Louis-Napoléon. Dès 1852, Victor Schoelcher fit imprimer à Bruxelles L'Histoire des crimes du deux décembre et, l'année suivante, Victor Hugo publiait les vers vengeurs des Châtiments. Sans doute la critique ne pouvait-elle guère s'exprimer à découvert sous l'Empire autoritaire, mais la légende noire cheminait, nourrie par le souvenir et la réalité de la répression. En outre, une opposition de salons et d'académies, à dominante orléaniste, critiquait l'Empereur de manière plus feutrée.
Dans les années 1860, les républicains se manifestèrent davantage ; Eugène Ténot publia, en 1865 et 1868, deux ouvrages consacrés à la province et à Paris en 1851 ; le procès intenté aux initiateurs de la souscription en l'honneur de Baudin - député tué sur une barricade le 3 décembre 1851 - permit à Gambetta de flétrir éloquemment le coup d'État, origine de l'Empire, auquel s'en prenait également une certaine extrême gauche, dont le porte-parole le plus incisif était Henri Rochefort qui écumait dans les colonnes de La Lanterne et de La Marseillaise. A la faveur de l'assouplissement de la réglementation sur les réunions publiques, en juin 1868, certains militants, surtout parisiens, exprimaient leur hostilité au souverain, avec force références révolutionnaires. Et même si le plébiscite de mai 1870 fut dans l'ensemble un succès pour le régime, auquel les campagnes restaient fidèles, la popularité de l'Empereur était réduite dans les grands centres urbains.
A la suite de la déclaration de guerre à la Prusse, le 19 juillet, le régime parut un temps renforcé, et l'extrême gauche isolée. Mais après les revers d'août et surtout la défaite de Sedan (2 septembre 1870) et la chute du second Empire (4 septembre 1870), les attaques s'amplifièrent. On rappela que, comme Napoléon Ier, son oncle, Napoléon III avait préparé le régime impérial par un coup d'État et conduit la France au désastre militaire. Le péché originel et l'effondrement final éclipsaient l'œuvre accomplie.
Certes, la propagande bonapartiste reprit dès les années 1870, en popularisant le thème des "Napoléon du peuple". Mais son écho, réel dans certaines régions, ne permit pas aux défenseurs de Napoléon III - mort en janvier 1873 - de riposter aux accusations de ses adversaires. Le regain électoral du bonapartisme ne résista d'ailleurs pas aux scrutins postérieurs à 1877 et surtout aux divisions du courant, qui suivirent la mort du Prince impérial, tué en Afrique en 1879.

Où l'on oublie l'œuvre accomplie

Tout au long de la IIIème République, l'Empereur fut l'objet d'un dénigrement persistant. Dès lors, la légende noire fut répercutée par divers canaux. Malgré l'opposition conservatrice, les victimes du coup d'Etat de décembre 1851 et de la loi de sûreté générale de 1858 ou leurs ayants droit furent pensionnés à partir de 1881. Et l'enseignement laïque se révéla une arme antinapoléonienne efficace. Le rôle de l'Empereur dans la modernisation de l'économie française en matière de transports, de banques et d'industries, et son action dans le domaine social - notamment l'octroi du droit de grève en 1864 - n'étaient pas rappelés à gauche. Sans doute parce que les bonapartistes en avaient fait des arguments de propagande et parce qu'il fallait que la République fût la source quasi exclusive de tout progrès. On occulta aussi l'œuvre du baron Haussmann, bien qu'elle se fût poursuivie à bien des égards après la chute du régime et que fût déjà estompé le souvenir des diatribes d'un Jules Ferry contre les "comptes fantastiques d'Haussmann".
Il semble que la légende noire ait commencé à s'atténuer à partir des années 1940-1950. Si l'interprétation de ce revirement est délicate, il n'est pas exclu qu'une certaine filiation entre bonapartisme et gaullisme, soulignée par Philippe Séguin, et l'intérêt plus grand porté à l'histoire économique de la France puissent expliquer cette évolution. En effet, l'image d'un régime rassembleur, favorisant l'essor économique et affranchissant le pays de conflits et de clivages jugés artificiels ou dommageables, est plus volontiers mise en avant de nos jours.
Mais cette réhabilitation est toute relative. Les historiens font la part entre des progrès, dont on ne saurait d'ailleurs attribuer tout le mérite à l'Empereur, et les échecs intérieurs et extérieurs du régime. Il leur faut bien aussi rendre compte des équivoques idéologiques et politiques entretenues par Napoléon III lui-même, qui a cultivé une ambiguïté sans doute indispensable à l'exercice d'un césarisme mêlant inégalement autorité et démocratie. Ne serait-il pas alors le principal responsable de sa légende ?

Article de Jean El Gammal paru dans le n°149 de L'Histoire de novembre 1991.

A lire : Jean des Cars, Les historiens et la légende noire du Second Empire.