L'impératrice Eugénie par G. Le Gray. (c) RMN

En Europe, il y eut aussi un mouvement de surprise, et les mauvaises langues propagèrent des ragots de toute sorte. Une exception néanmoins et de taille : la reine Victoria, qui refusa d'abonder dans ce sens. Après leur première rencontre en 1855, les deux femmes se lièrent d'une sincère et profonde amitié que seule la disparition de la reine rompit en 1901.

L'Impératrice a souffert dès son mariage d'une véritable légende noire : on l'accusait d'être étrangère, intrigante, ambitieuse et bigote, et aujourd'hui, elle continue à être condamnée. Ainsi, on la tient pour responsable de ce qui s'est passé en 1870. On prétend indûment qu'elle se serait écriée :"C'est ma guerre!" Enfin, la calomnie la plus odieuse n'est-elle pas l'accusation selon laquelle Eugénie serait coupable de la mort de son propre enfant ? Alors que comme elle le dit à le reine Victoria : "Il était toute ma vie".
Mais Eugénie a-t-elle joué un rôle dans la politique de Napoléon III ? Tout d'abord, c'est bien méconnaître le personnage de Napoléon III que de croire qu'il pût se laisser influencer par les conseils des autres, fût-ce de sa femme, et quoi qu'il fût capable d'utiliser Eugénie pour des fins précises, il ne fut jamais question d'une politique qui émanât d'elle. Parler d'une politique de l'Impératrice revient à se méprendre sur le fonctionnement du régime de Napoléon III.
On reproche à Eugénie d'être responsable de la malheureuse expédition du Mexique sur le seul fondement de ses origines espagnoles et de sa catholicité. On la prétendit effrayée par la politique italienne de son mari et ainsi très anxieuse de faire plaisir au pape en lui livrant un empire catholique en Amérique. L'argument est inepte parce qu'il est évident que l'Empereur fit la sourde oreille aux jeunes Mexicains qui, à la Cour, prônaient l'intervention, espérant l'atteindre par l'intermédiaire de sa femme. La décision d'intervenir ne pouvait venir que de Napoléon III seul. En fait, l'impression qui l'influença venait d'une tout autre source ; elle provenait de Londres. Le gouvernement anglais possédait aussi des intérêts au Mexique qui semblaient aller de pair avec ceux de la France. Napoléon III ne s'intéressa sérieusement à l'affaire mexicaine qu'après la décision de Londres de se ranger aux côtés de la France. Par conséquent l'Impératrice ne fut en rien responsable de cette tactique.
Plus grave fut le débat autour du rôle joué par Eugénie dans la décision de déclarer la guerre en juillet 1870. Ses détracteurs l'accusent d'être intervenue d'une façon décisive dans ces jours fatidiques. On cite comme témoin le duc de Gramont qui raconta qu'au conseil du 14 juillet, jour où il fallut choisir entre la guerre et la paix, Eugénie prononça un discours en faveur de la guerre. Pourtant, Ollivier, témoin capital s'il en fut, déclara, dans un souci d'équité que "seule l'Impératrice écouta (les arguments) sans prononcer une parole." Pareillement, il faut réfuter la légende de l'exclamation "C'est ma guerre" que la Volonté nationale (journal alors proche du prince Napoléon) attribua faussement à Eugénie. Elle le nia énergiquement. En outre, la personne devant qui elle aurait prononcé ces malheureuses paroles récusa formellement et publiquement cette calomnie.
Une fois la guerre déclarée et l'Empereur parti pour rejoindre l'armée, Eugénie devint régente. Ce ne fut qu'une régence de parade que seule la suite des évènements rendit plus importante. Avec les défaites militaires, tout l'édifice de l'Empire commença à s'écrouler, d'abord avec le ministère Ollivier, puis avec les trahisons, à l'instar de Trochu, qui entourèrent Eugénie jusqu'à la fin du drame. Face à la catastrophe inattendue, elle réagit fermement. Sachant la dynastie perdue, elle dirigea ses efforts vers le salut de la patrie. Si elle avait été mieux secondée par ceux qui l'encadraient, au lieu d'être abandonnée par tous, on eût peut-être réussi à sauver quelque chose de la débâcle. Mais l'opposition hétérogène qui se forma à Paris souhaita son départ et réussit à la convaincre de son inutilité. Prenant à coeur sa charge de régente, elle fit preuve d'un grand courage. Toutefois, la cabale qui voulait la fin du régime la convainquit que sa présence empêchait l'organisation d'une défense nationale. Eugénie quitta les Tuileries le 4 septembre, accompagnée par Mme Lebreton seulement, et prit la route de l'exil. Plus tard, elle servit de bouc émissaire facile. Pour les adversaires du régime, républicains ou orléanistes, elle représenta la femme frivole et légère dont l'irresponsabilité politique avait amené la catastrophe. Pour nombre de bonapartistes qui voulurent blanchir l'Empereur, elle fut, par la force de sa néfaste influence sur lui, la cause de tous ses malheurs. En blâmant Eugénie, tout le monde se retrouva. Après bien des péripéties et grâce à l'aide de son dentiste, l'Américain Evans, l'Impératrice atteignit Deauville, d'où elle embarqua sur le petit yacht de sir John Burgoyne, militaire anglais. Malgré une affreuse tempête, on parvint à l'île de Wight où Eugénie ne s'attarda pas ; ayant appris que le Prince impérial était à Hastings, elle se hâta de le rejoindre. De là, elle envoya des amis chercher une maison à louer à proximité de Londres. On lui trouva Camden Place, à Chislehurst dans le Kent. Elle s'y installa pour attendre le retour de l'Empereur qui, dès le 2 septembre, était prisonnier en Allemagne. En exil, avant et après la mort de Napoléon III, sa conduite fut exemplaire. Jamais elle n'émit d'avis sur quoi que ce fût, bien qu'elle essayât parfois de pousser l'Empereur à protester contre les calomnies qu'on colporta autour d'eux. Mais le mot d'ordre de Napoléon III resta formel : "Un monarque, un empereur surtout, se dégraderait en cherchant à se disculper car il plaiderait sa cause contre son peuple", et Eugénie respecta cette conduite jusqu'à sa mort et même au-delà. Dans son testament, elle déclarera ne jamais avoir écrit de Mémoires et priera ses exécuteurs testamentaires "de poursuivre les auteurs si on en fait publier en mon nom après ma mort".

Après la disparition de Napoléon III en 1873, Eugénie s'occupa de l'éducation de son fils tout en tâchant de maintenir en éveil la flamme du bonapartisme. Elle correspondit avec des partisans en France, s'entretint avec Rouher et d'autres personnalités du régime déchu qui fréquentaient Chislehurst. Le Prince impérial y célébra ses 18 ans, devenant ainsi le prétendant officiel, mais continua néanmoins à étudier au collège militaire de Woolwich. Une fois ses cours terminés, il dut faire face à son avenir princier pour lequel Eugénie avait tenté de le préparer. Tous deux voyagèrent, à Rome, à Vienne et aussi à Arenenberg qui devint une résidence secondaire. Mais le prince cherchait autre chose et, en dépit d sa mère, prit en 1879 la résolution d'aller en Afrique du Sud avec un corps de l'armée britannique. On ne connaît que trop bien les résultats de cette néfaste entreprise.
La mort de son fils bouleversa définitivement la vie de l'Impératrice. D'abord, cela la terrassa et elle ne fut sauvée que par son propre courage et les soins attentionnés de la reine Victoria. Ensuite, elle lutta pour se remettre, comme elle s'en expliqua : "Ou bien la douleur m'usera, ou je l'userai." Le premier pas dans cette nouvelle épreuve fut son départ en mars 1880 pour l'Afrique du Sud. Rongée par le désir de visiter les lieux où était tombé son fils, le voyage l'éreinta mais contribua à atténuer sa douleur. Une fois rentrée, Eugénie prit conscience de la nécessité de déménager.
Camden Place rappelait trop de souvenirs ; en outre, la petite église catholique de Chislehurst ne pouvait pas abriter les deux sarcophages, celui de l'Empereur et celui du Prince impérial. Eugénie trouva une maison à Farnborough, située dans le Hampshire, non loin de Londres et à peu de distance de Windsor. Surtout, le terrain apparut suffisamment étendu pour la construction d'une église chargée de recevoir les cendres de ceux qu'elle appela désormais "les miens". Elle souhaita un emplacement digne d'eux et voulut fonder une abbaye dans laquelle serait établie une communauté religieuse chargée de chanter les offices. En raison du retard pris par les travaux de construction, ce ne fut que le 9 janvier 1888 que le transfert des cercueils se produisit. Victoria fit en sorte que les honneurs dus à leur rang soient rendus. Les dépouilles impériales reposent encore aujourd'hui dans la crypte de l'abbaye, dédiée à Saint-Michel.
Dès lors, par ce dernier effort, l'Impératrice sentit qu'elle avait, enfin, accompli sa tâche. Des fenêtres de sa maison, elle pouvait apercevoir le dôme de l'église abritant les siens. Pour lui rappeler sa vie d'autrefois, ne subsistèrent que ses liens intimes avec la reine Victoria. Elle rencontra parfois d'autres souverains, au gré de ses nombreux voyages. Mais, au fil du temps, Farnborough, par la disparition progressive des amis d'Eugénie, cessa d'être le lieu de rencontres et d'échanges qu'il était naguère. Dernier vestige de la Cour, l'étiquette, par laquelle le titre de "Majesté" et l'usage de la troisième personne demeurèrent intacts quand on s'adressait à l'Impératrice. Elle accepta cela, pensant que la dignité impériale devait être maintenue. Pour la même raison, elle ne supporta pas qu'on parlât d'elle en disant "l'ex-Impératrice".
Imprégnée d'idées féministes (n'oublions pas qu'elle avait décerné la Légion d'honneur à Rosa Bonheur et qu'elle avait secondé le programme de Victor Duruy pour l'éducation des filles), l'Impératrice donna, forte de son entourage féminin, son appui aux suffragettes. Grâce à ses efforts, les femmes furent admises au même titre que les hommes aux cours de médecine. Quoiqu'elle se montrât peu enclines à se mêler des affaires dynastiques, le testament du Prince impérial et la scission qui s'ensuivit au sein du parti bonapartiste l'obligèrent à sortir de sa neutralité. Bon gré mal gré, elle prit le parti du prince Victor selon les voeux de son fils. De ce soutien resurgirent les vieilles querelles entre Eugénie et le prince Napoléon. La mort de ce dernier, survenue en 1891, la délivra de toute action politique. Par la suite, le gouvernement français, rassuré sur ses intentions, ne formula aucune objection à son désir d'acquérir un terrain en France. Elle fit construire une villa au Cap-Martin, qu'elle occupa en 1895. Elle continua à voyager car, durant toute sa vie, elle trouva là un remède souverain pour tous ses maux. Pour elle, le mouvement fut la vie.
Elle passa la Première Guerre mondiale à Farnborough, transformé pour l'occasion en hôpital. A l'issue du conflit, elle se manifesta politiquement pour la dernière fois. Clemenceau craignait, voyant les hésitations des Alliés à l'idée de restituer l'Alsace-Lorraine à la France, que les revendications françaises fussent contestées. Eugénie lui communiqua une lettre de Guillaume de Prusse datée du 25 octobre 1870, où il démontrait que l'annexion avait été motivée par des raisons purement militaires. Clemenceau montra cette lettre aux Alliés, et ainsi la France récupéra ses possessions.
Après cela, elle partit en 1920 pour Madrid et s'installa chez son petit-neveu, le duc d'Albe, au palais de Liria. Souffrant de la cataracte, elle subit avec succès une opération qui lui fit recouvrer la vue. Mais, soudainement, le 10 juillet, elle se sentit mal. On la fit coucher et l'on constata que c'était la fin. Parfaitement lucide, elle s'affaiblit d'heure en heure. C'est dans son pays natal, le 11 juillet 1920, que l'Impératrice mourut. Son corps fut ramené d'Espagne et déposé, avec les honneurs, dans la crypte de l'abbaye de Farnborough. C'est là qu'elle repose aujourd'hui, à côté des siens.
Le testament de l'Impératrice ne suscita aucun de problème : elle laissait l'ensemble de ses biens au prince Victor et à ses deux enfants, le prince Louis Napoléon et la princesse Marie-Clotilde, qui était sa filleule. Elle constituait en majorat le domaine de Farnborough. Par cette volonté, elle confirmait que Farnborough Hill était bien devenu, comme le lui avait souhaité la reine Victoria, son "english home".

Biographie de William Smith dans le Dictionnaire du Second Empire, Fayard, Paris, 1995.

Bibliographie :

Jean Autin, L'impératrice Eugénie, 1990.
Claude Dufresne, L'impératrice Eugénie, 1986.
Christophe Pincemaille, L'impératrice Eugénie, de Suez à Sedan, 2000.
William Smith, Eugénie, impératrice et femme, 1989.