La jeunesse

Fils de Louis Bonaparte, frère de Napoléon Ier et roi de Hollande, et d'Hortense de Beauharnais, fille de Joséphine, Charles-Louis-Napoléon Bonaparte naît le 20 avril 1808 à Paris. Son parrain est l'Empereur. Il n'est pas l'aîné de la famille : Napoléon-Louis est né en 1804. Les deux garçons seront inséparables. Ils habitent notamment au pavillon de Breteuil à Saint-Cloud. Une ombre à cette enfance idyllique : l'absence du père qui règne en Hollande.
Louis Bonaparte et Hortense de Beauharnais ont été mariés sans amour en 1802. Louis est intelligent mais parcouru de douleurs terribles qui lui laissent pieds et mains à demi paralysés. Maladie vénérienne ? Chute de cheval qui a touché la moelle épinière? En tout cas, un mari odieux et d'autant plus odieux que les Bonaparte détestent les Beauharnais.
La rumeur veut que Louis-Napoléon n'ait pas été le fils de son père, Victor Hugo voit en lui "l'enfant du hasard dont le nom est un vol et la naissance un faux". A Jérôme qui lui déclarera : "Vous n'avez rien de Napoléon", il saura répondre : "Si, j'ai sa famille!" Il n'a jamais douté de sa filiation. Le testament de son père est d'ailleurs sans équivoque "Je laisse tout ce qui constitue mon héritage à mon héritier universel, Napoléon-Louis, seul fils qui me reste".
Après son abdication du trône de Hollande en 1810, le roi Louis vit en Allemagne puis en Suisse, Hortense est restée en France avec ses deux fils.
En 1814, c'est la chute de l'Empire. Hortense se réfugie chez sa mère au château de Navarre dans l'Eure puis à Malmaison. Elle séduit le tsar Alexandre Ier qui lui fait accorder une pension et le titre de duchesse de Saint-Leu. Cependant, Louis engage un procès en janvier 1815 contre Hortense, dont il est toujours séparé, pour reprendre au moins son fils aîné. A son retour de l'île d'Elbe, Napoléon reproche à Hortense son attitude en 1814 puis pardonne. L'entracte des Cent-Jours est important pour Louis-Napoléon car il lui fournit le seul contact mémorable avec son oncle. Mais c'est Waterloo, l'exil. Profitant des circonstances, Louis obtient la garde de son fils aîné. Le 1er janvier 1816, une loi bannit tous les Bonaparte du territoire français. Hortense se résigne et achète, en 1817, le château d'Arenenberg qui domine le lac de Constance. Elle y rassemble meubles et souvenirs de l'Empire.
En grandissant, Louis-Napoléon s'est montré un enfant sensible et cette disposition a dû être accentuée par les difficultés surgies du mariage mal assorti de ses parents. Son éducation est confiée à Philippe Le Bas, fils du conventionnel ami de Robespierre, qui non seulement instaure un régime austère pour l'enfant mais insiste pour qu'Hortense mette son fils au gymnasium d'Augsbourg. Le Bas veut que Louis-Napoléon y trouve non seulement des camarades mais aussi l'esprit d'émulation. Le plan est efficace : dans une classe de quatre-vingt-quatorze élèves, le prince passe du cinquantième au vingt-quatrième rang en un an.
En 1827, Hortense congédie Le Bas qui semble avoir dépassé les limites de son influence sur son élève, qui a maintenant dix-neuf ans et dont le caractère fondamental s'annonce. A cette époque trois éléments se dégagent : une admiration constante et croissante pour le personnage et les idées de Napoléon, une sensibilité vis-à-vis des malheureux, et une faiblesse pour la société des femmes - à commencer par sa mère à laquelle il est tout dévoué. On peut dire qu'avec peu de changements l'homme mûr est déjà là.
Être entouré de femmes n'est pas difficile pour un jeune prince passablement beau mais surtout plein de charme et d'un esprit captivant (l'ascendance des Beauharnais y est pour beaucoup). Il lui est plus difficile de trouver le moyen d'exprimer son admiration pour l'Empereur, et il cherche un rôle à jouer. Il croit l'avoir trouver en participant aux insurrections italiennes de 1830-1831, mais cela ne lui apporte qu'un grand chagrin, la mort de son frère aîné, et, à plus long terme, une santé affaiblie par les privations qui résultèrent de sa fuite devant les troupes autrichiennes.
Cependant, les échecs sont souvent féconds ; Louis-Napoléon apprend d'abord que la France de Louis-Philippe ne serait pas disposée à laisser rentrer les Bonaparte, et ensuite il a son premier contact avec l'Angleterre où il séjourne avec sa mère en 1831. Il y retournera à plusieurs reprises, de 1838 à 1840 et de 1846 à 1848, sans parler de l'ultime étape de 1871 à 1873.

le conspirateur

A partir des années 1830, Louis-Napoléon, en dépit de l'hostilité de la famille Bonaparte, se considéra comme le prétendant officiel des Napoléonides. La mort de son frère aîné, suivie, en 1832, de celle du duc de Reichstadt, sembla lui ouvrir le chemin. Il fit des déclarations par écrit, publiant en 1832 les Rêveries politiques suivies en 1835 par un Manuel d'artillerie, ouvrage nullement négligeable, destiné à capter l'attention de l'armée française. Surestimant le courant bonapartiste dans la France de Louis-Philippe et impatient, le prince se laissa même aller à une tentative de coup d'État en octobre 1836. Cette affaire de Strasbourg, sous ses dehors ridicules, fut fondamentale, car c'est d'elle que naquit le bonapartisme qui plus tard devait porter Louis-Napoléon au pouvoir. Au "napoléonisme" des classes aisées succéderait le "bonapartisme" des classes populaires, le tout devant son épanouissement aux activités de Louis-Napoléon.
Exilé aux États-Unis par le gouvernement de Louis-Philippe, le prince rentra quelques mois plus tard pour réconforter sa mère qui se mourait d'un cancer. La mort d'Hortense lui fournit de l'argent et, de Suisse, il alla en Angleterre d'où il lança, en 1839, son manifeste, Des Idées napoléoniennes, à la fois résumé de l'histoire de son oncle et esquisse d'un futur régime. Il eut du succès, car la brochure se vendit à 500 000 exemplaires et fut traduite dans toutes les langues de l'Europe.
Encouragé par cet accueil et bien renseigné sur l'impopularité croissante de la Monarchie de Juillet, le prince fit une deuxième tentative pour s'emparer de son "héritage". L'affaire de Boulogne en 1840, un échec en apparence aussi lamentable que celui de Strasbourg, lui valut une condamnation à la réclusion perpétuelle dans la forteresse de Ham et sembla mettre fin à ses espérances. Il n'en fut rien. Louis-Napoléon profita de son emprisonnement pendant six ans - une période qu'il désignait plus tard comme ses "années universitaires" - à écrire sur divers sujets dont le but était toujours de maintenir son nom et ses idées auprès du public. Essayant de présenter le bonapartisme comme le système "naturel" de la France depuis la Révolution, le prince prônait le suffrage universel comme le seul moyen de redonner ses droits au pays. Lui-même ne se douta jamais que le résultat d'une consultation électorale de ce genre lui donnerait la victoire. De plus, face au refus de la monarchie orléaniste d'élargir sa base, l'idée bonapartiste offrit une réponse à tous les dissidents, y compris les républicains. Sa brochure l'Extinction du paupérisme, publiée en 1840, lui apporta le soutien des socialistes modérés et amplifia l'appel du bonapartisme. En 1846, il s'évada de Ham et s'installa de nouveau à Londres. En attendant que le destin lui indique son chemin, il travailla avec les savants anglais, tout en menant une vie de "lion" dans la haute société.

L'élu du peuple

La révolution de Février prend Louis-Napoléon au dépourvu comme beaucoup, mais il fait face à la situation et se précipite à Paris dès le 28 février. L'occasion est bonne d'obtenir la levée de sa proscription et de celle de sa famille. La situation n'est pas comparable à 1830. Le parti bonapartiste n'existe plus et les manifestations en sa faveur ne rencontrent qu'un écho limité. Sur la demande pressante de Lamartine, chef du gouvernement provisoire de la République, il regagne Londres le 2 mars, ce qui le met à l'abri des secousses révolutionnaires parisiennes.
Les anciens complices du prince ont été libérés par la révolution et certains d'entre eux, dont Persigny, forment un comité napoléonien, embryon du futur parti bonapartiste. Louis-Napoléon ne se porte pas candidat aux élections à l'Assemblée constituante en avril. Il sait que le temps travaille pour lui. Malgré tout, il obtient 4% des inscrits en Charente-Inférieure. D'autre part, trois Napoléonides vont être élus : Napoléon (Jérôme) Bonaparte, Pierre Bonaparte et Lucien Murat.
Aux élections partielles du 4 juin, il laisse Persigny poser sa candidature. Les circonstances sont alors bien différentes de celles de février : aggravation de la crise économique et sociale, émeute parisienne du 15 mai, montée d'un nationalisme révolutionnaire depuis l'annonce des révolutions européennes. De fait, Louis-Napoléon est triomphalement élu dans 4 départements : la Seine, la Corse, la Charente Inférieure et l'Yonne. Les milieux politiques sont stupéfaits. C'est le signal d'une propagande bonapartiste ouverte. Elle vise un public populaire avec des gravures et des lithographies, des médailles ou médaillons, des chansons, des plaquettes biographiques, des journaux et des brochures. Après bien des difficultés, l'élection de Louis-Napoléon est validée le 13 juin par l'Assemblée, mais le prince renonce à siéger le 16. Cette décision lui évite d'avoir à être impliqué d'une manière ou d'une autre dans les évènements de juin.
Louis-Napoléon tente à nouveau sa chance aux élections partielles des 17 et 18 septembre dans 8 circonscriptions. Il est réélu dans les 4 départements où il l'avait été en juin ainsi que dans la Moselle. Il frôle le succès dans l'Orne et obtient une honorable seconde place dans le Nord. Le bonapartisme déborde donc de ses zones traditionnelles pour gagner des régions jadis réfractaires. L'Assemblée ne pouvait que valider l'élection. Le prince arriva à Paris le 24 septembre et s'installa à l'hôtel du Rhin, place Vendôme. Son entrée à la Chambre fut peu remarquée. Sans grande prestance, orateur médiocre à l'accent étranger, il n'impressionnait guère ses collègues. Il tenait d'ailleurs à passer inaperçu, fut souvent absent et votait le moins possible afin de ne pas se compromettre.
L'Assemblée décida de l'élection du président de la République au suffrage universel, mais le 9 octobre, le républicain Thouret déposa un amendement interdisant la candidature aux membres des familles ayant régné sur la France. Louis-Napoléon, directement visé, se devait de répondre. Pris à l'improviste, il fit une intervention médiocre où il récusait le qualificatif de prétendant. Elle lui sauva paradoxalement la mise, car l'amendement, jugé inutile, fut retiré sous les ricanements de l'Assemblée. Le surlendemain, la loi d'exil des Bonaparte de 1832 était définitivement abrogée.
Mais le prince était indifférent aux railleries et annonçait dès le 26 octobre sa candidature. La campagne allait être d'un type tout à fait neuf et un modèle du genre. Le candidat ne quitta guère la capitale mais il multiplia les contacts auprès des militaires et obtint l'adhésion de la plupart des notables du parti de l'Ordre : Odilon Barrot, Molé et surtout Thiers persuadé qu'il avait affaire "à un crétin que l'on mènera". Toutefois il gardait sa liberté d'action en récusant la plate-forme électorale que Thiers voulait lui imposer ; il prenait position pour l'amnistie des condamnés politiques, l'allègement des impôts, de la conscription, les grands travaux pour lutter contre le chômage, la création d'institutions de prévoyance sociale, des modifications de la législation industrielle. En fait le ralliement du parti de l'Ordre n'était pas nécessaire à la victoire mais assurait au prince un personnel gouvernemental qui lui faisait momentanément défaut.
L'élection du 10 décembre vit un véritable raz-de-marée. Louis-Napoléon obtenait 74 % des suffrages exprimés (55 % des inscrits) contre 19,5 % à Cavaignac et 5 % à Ledru-Rollin. Il n'est devancé que dans 4 départements de Bretagne et de Provence où les légitimistes ont refusé de se rallier. Sa clientèle est composite. Un quart de son électorat provient de l'extrême gauche et il triomphe dans les départements "rouges" du Limousin, du Périgord, du Centre, du Dauphiné et, à un moindre degré, en Bourgogne, dans le Lyonnais et à Paris. Mais le bonapartisme s'implante dans des zones jadis rebelles comme la Normandie, la Picardie occidentale, les marges armoricaines et l'Est aquitain. Et surtout il apparaît dans de nombreuses régions rurales comme le candidat des bleus contre les blancs et les rouges.
Le 20 décembre 1848, Louis-Napoléon prend ses fonctions et prête serment à la Constitution sans être toutefois en accord avec certaines de ses dispositions (mandat présidentiel trop court et non renouvelable dans l'immédiat, régime rigoureux de séparation des pouvoirs). Il voulait se maintenir au pouvoir et y imprimer sa marque et pour cela, il lui fallait obtenir une révision constitutionnelle ou faire un coup d'État.
Dans l'immédiat, il joua un rôle très limité ne disposant pas de l'appui d'un personnel politique. Ayant contre lui le parti républicain, il dut confier le gouvernement aux notables du parti de l'Ordre. Thiers ne voulant pas se compromettre à ses côtés, il choisit Odilon Barrot comme principal ministre. Il demeura écarté des affaires dans ce ministère et montra assez vite qu'il refusait le rôle de président potiche en exigeant la communication des dépêches diplomatiques. D'autre part, il gardait son indépendance à l'égard des conservateurs en refusant d'accéder à leur demande d'un coup d'État contre l'Assemblée constituante qui refusait de se dissoudre.
Les élections législatives de mai 1849 ne changèrent pas la donne politique. Les partisans du prince n'obtinrent que peu de places sur les listes du parti de l'Ordre et les listes dissidentes de bonapartistes de gauche avaient été condamnées par le comité napoléonien surtout s'il y avait un risque de victoire républicaine.
La politique extérieure fut la première occasion pour Louis-Napoléon de s'émanciper en ordonnant aux troupes françaises du corps expéditionnaire envoyé à Rome de répondre à un accrochage qui avait eu lieu le 30 avril avec les soldats de la République romaine. Par une lettre publique au colonel Ney en poste à Rome, il condamna la politique réactionnaire de l'administration pontificale ce qui mit le ministère Barrot en difficulté même si celui-ci s'était désolidarisé du président d'autant plus que Falloux démissionna entraînant la défection des catholiques.
Louis-Napoléon en profita pour congédier Barrot et nommer un ministère extra-parlementaire sans président du Conseil et sans personnalités de premier plan. Grâce à son demi-frère, Morny, et à ses relations dans le monde politique, le prince put donc former un gouvernement comprenant des personnages comme Rouher, Parieu ou encore Fould. Le prince revendique sa responsabilité personnelle dans la conduite des affaires et sa volonté de gouverner avec le concours de l'Assemblée, lecture de la Constitution conforme à sa lettre et à son esprit. Aussi l'Assemblée, bien qu'irritée, ne broncha-t-elle pas. Louis-Napoléon reprit également en main l'administration en nommant des préfets ralliés à lui. Ils enracinèrent avec plus ou moins de bonheur le bonapartisme dans leurs départements. La candidature officielle fit son apparition et remporta des succès. A l'Assemblée, Morny commençait à constituer le parti élyséen. Mais le prince laissait le ministère mener une politique de réaction en accord avec l'Assemblée et risquait à terme de se voir confondre dans l'opinion avec la majorité conservatrice, aussi manifesta-t-il une grande activité pendant l'été 1850 par des déplacements en province où il alternait habilement les discours selon les auditoires.
La majorité conservatrice, de son côté, tenta, à la faveur de la mort de Louis-Philippe le 26 août 1850, d'opérer la réconciliation enter légitimistes et orléanistes. Mais le projet de fusion échoua et de certains orléanistes songèrent dès lors à la candidature du prince de Joinville à la présidence de la République en prélude à une régence de la duchesse d'Orléans, mais les légitimistes s'y opposèrent en faisant rejeter la proposition d'abroger la loi d'exil des princes. La dislocation du parti de l'Ordre qui s'ensuivit profita au parti élyséen grossi des conservateurs et de légitimistes déçus.
L'épreuve de force qui se dessinait entre le président et l'Assemblée éclata au début de l'année 1851. Louis-Napoléon avait multiplié les revues militaires à l'automne et celles-ci se transformaient en manifestations bonapartistes. Excédé, Changarnier, commandant de la division de Paris et de la Garde nationale, interdit à la troupe de pousser des cris sous les armes. Or, à la revue de Satory, le 10 octobre, l'ordre fut diversement suivi, et le général Neumayer, qui l'avait fait respecter, fut destitué de son commandement par le président. Changarnier protesta, se répandit en sarcasmes contre le prince et alla jusqu'à menacer de faire appel à la force armée contre lui à la demande du président de l'Assemblée. Louis-Napoléon finit par le destituer de ses commandements le 9 janvier 1851. L'Assemblée vota une motion de blâme contre le ministère le 18 janvier mais n'alla pas au-delà du fait de ses divisions internes. Louis-Napoléon avait marqué un point décisif en éliminant l'homme qui constituait le grand obstacle à un coup d'État présidentiel et un point d'appui pour les partisans de la restauration monarchique ; par la même occasion, il affirmait son autorité sur l'armée. Il avait désormais tous les atouts en main pour entreprendre, au printemps 1851, la procédure légale de la révision constitutionnelle. Mais malgré des soutiens dans le peuple et un groupe favorable grandissant à l'Assemblée, la révision ne put qu'obtenir la majorité absolue et non celle des trois quarts sans laquelle elle ne pouvait être votée.
Louis-Napoléon se trouvait alors face à la décision la plus controversée de son existence : faire un coup d'État et violer son serment de fidélité à la Constitution à moins d'accepter d'abandonner le pouvoir. A-t-il franchi le Rubicon sans hésitations et préparé de longue date "le crime du 2 décembre" ? Les historiens débâtent encore de la question.
A la différence de son oncle, Louis-Napoléon échoua dans sa tentative de rallier les républicains. Les mesures ultérieures d'amnistie n'effacèrent pas le traumatisme et le régime impérial fut gêné par ce handicap originel. Le bonapartisme était rejeté à droite pour de longues années. Certes le bonapartisme populaire n'était pas anéanti et le vote lors du plébiscite des 21 et 22 décembre 1851 le démontre. Le "oui" obtint 76 % des inscrits, le "non" 6 %. Il se maintenait même dans les départements orientés à gauche et Louis-Napoléon pouvait se dire "absous" après les résultats. Il avait la voie libre pour gouverner la France selon ses vues mais en tenant compte des pesanteurs sociologiques inhérentes à la nouvelle donne politique issue des évènements.

L'Empereur après Sedan

Le matin du 2 septembre 1870, Napoléon III quitta Sedan et prit la route du village de Donchéry où il espérait rencontrer et parler avec le roi Guillaume. Bismarck, qui accompagnait l'Empereur, voulut empêcher cette rencontre et l'assura qu'il pouvait traiter de tout avec lui, en tant que ministre du roi. Dès que Bismarck eût découvert que Napoléon III se considérait comme un simple prisonnier de guerre, sans compétence aucune pour mener des discussions politiques, le ministre prussien se désintéressa totalement de lui et lui permit alors de voir le roi de Prusse. La rencontre fut brève et il fut convenu que l'Empereur serait installé dans le château de Wilhelmshöhe, ancien château du roi Jérôme, près de Cassel, lieu choisi pour sa captivité. Napoléon III ne demanda qu'une chose : le droit de passer par la Belgique afin d'éviter de prendre la même route que les soldats français qui iraient dans les camps établis par l'armée prussienne. En dépit de son désir d'éviter de telles humiliations, son cortège rencontra de temps en temps des convois de soldats qui regardèrent passer le souverain déchu avec indifférence ou même parfois des injures.

Le 3, l'Empereur était à Bouillon, très souffrant car depuis quelques jours son urine était mêlée de sang. De là, il écrivit à l'Impératrice : "Je pense aux dangers que tu cours et je suis bien inquiet des nouvelles que je recevrai de Paris." Quant aux évènements survenus, il dit : "La catastrophe qui est arrivée devait avoir lieu. Notre marche était le comble de l'imprudence et, par-dessus le marché, elle a été très mal dirigée. Mais je ne croyais jamais que la catastrophe fût aussi épouvantable."

Une fois établi à Wilhelmshöhe, Napoléon III dut se rendre compte que l'avenir était bien sombre et que son destin ne pouvait être que funeste. Malade, vieilli, humilié et souverain déchu, il lui aurait fallu un optimisme incroyable pour être convaincu qu'il avait toujours un rôle à jouer. En fait, il restait à la merci des actions des autres sur lesquels il n'avait plus d'influence. Il est évident qu'à partir du mois de septembre les journaux européens parlèrent du souverain comme faisant partie d'un moment de l'histoire déjà révolu. Il se peut que Bismarck ait pensé à utiliser l'Empereur mais comme celui-ci refusait catégoriquement de traiter, le ministre se désintéressa de son sort, surtout après la capitulation de Metz, survenue le 29 octobre. Le 29 janvier, le gouvernement français conclut un armistice avec les Allemands et le 8 février, jour des élections, Napoléon III, dans une proclamation, s'adressa directement au peuple : "Quant à moi, meurtri par tant d'injustices et d'amères déceptions, je ne viens pas réclamer les droits, que quatre fois en vingt ans, vous m'avez conférés... En présence des calamités qui vous entourent, il n'y a pas de place pour l'ambition personnelle... Mais mon devoir est de m'adresser à la nation comme son véritable représentant et de lui dire: "tout se qui se fait sans votre participation est illégitime." Il n'y a qu'un gouvernement issu de la souveraineté nationale qui, s'élevant au-dessus de l'égoïsme des partis, ait la force de cicatriser vos blessures, de rouvrir vos cœurs à l'espérance." La réponse fut brutale. Le 1er mars 1871, l'Assemblée nationale siégeant à Bordeaux vota la motion suivante : "L'assemblée... confirme la déchéance de Napoléon III et de sa dynastie... et le déclare responsable de la ruine, de l'invasion et du démembrement de la France."
De Wilhelmshöhe, l'Empereur écrivit à l'Impératrice, exprimant son désir "d'aller en Angleterre vivre avec toi et Louis dans un petit cottage avec des bow-windows et des plantes grimpantes", mais en fait il trouva son asile dans une belle maison campagnarde, Camden Place, déjà louée par Eugénie. La maison était très près de la petite ville de Chislehurst dans le comté de Kent et non loin de Londres.
Ce fut ainsi que dans l'après-midi du 20 mars 1871 un homme débarqua à Douvres, très étonné d'être salué par une foule qui l'attendait sur le quai et qui l'acclamait aux cris de "vive l'emperor !". Pour une fois, Napoléon III perdit son sang-froid habituel car on vit des larmes couler sur ses joues. Après le retour de l'Empereur, la famille s'installa définitivement à Camden Place et Napoléon y demeura jusqu'à sa mort. Cette maison hébergea non seulement Eugénie mais aussi le Prince impérial et plusieurs fidèles qui logèrent dans cette bâtisse ou dans ses alentours. Vue d'ensemble, Camden avait plutôt l'air d'un modeste établissement bourgeois que d'une cour en exil. Une vie paisible se déroula, interrompue seulement par les allées et venues de personnages qui ne figurent pas normalement parmi les invités d'un couple bourgeois! Ainsi, en plus de la reine Victoria et du prince de Galles, d'autres personnalités politiques furent présentes, telles Rouher, le prince Napoléon et d'autres représentants du régime impérial. Ce va-et-vient préoccupa d'ailleurs le gouvernement français, qui surveilla de près les activités des exilés. Y avait-il vraiment quelque chose à craindre ? Médita-t-on un retour de l'île d'Elbe ? Il semble que non, pour la simple raison que la santé de l'Empereur ne cessait de s'aggraver et il aurait été incapable de se tenir à cheval ou même en carrosse des heures durant. Quant au Prince impérial, il n'en était pas question du vivant de son père, compte tenu de son jeune âge. Il poursuivit ses études au collège militaire de Woolwich et, excepté ses vacances passées en compagnie de son père, il n'était plus à Camden Place.
Ce fut alors la vraie solitude de l'exil qui s'annonça, bien qu'elle ne dut pas durer très longtemps pour Napoléon III. En juillet 1872, l'Empereur consulta sir Henry Thompson, chirurgien anglais qui avait opéré avec succès le roi Léopold, roi des Belges, souffrant lui aussi d'un calcul rénal. Thompson ausculta l'Empereur à deux reprises. Il conclua que sa santé générale paraissait fragile, ce qui ne le rassura pas. Pourtant, le 25 décembre il prit la décision de procéder à un sondage profond, non seulement parce que Napoléon III souffrait beaucoup mais parce qu'il estimait la "lithotritie" possible quoique la pierre fût très grosse. L'opération intervint le 2 janvier et parut satisfaisante, mais, le 5 et le 6, l'Empereur souffrit beaucoup et, le 6, on essaya d'enlever les fragments de la pierre. Le 7 une intervention survint mais Thompson s'inquiétait car, par intervalles, le malade délirait et paraissait très affaibli. La nuit du 8, veille de la quatrième opération, jugée nécessaire, l'Empereur dormit paisiblement, grâce à une dose de chloral hydraté, dont l'usage était normal à cette époque. Ayant passé une nuit moins agitée, on considéra que l'on pouvait réitérer l'intervention vers midi. Vers 10 heures, avant de prendre une décision définitive, Thompson s'informa de l'état de son impérial patient et, consterné, constata que sa condition se détériorait rapidement. Il fit appeler l'Impératrice et en même temps le père Goddard. On lui souffla : "Sire, c'est l'Impératrice" et elle lui baisa la main. Mais il fut manifeste qu'il ne la voyait pas. Pourtant, il tenta de prononcer un mot en remuant les lèvres. Un membre de l'entourage partit sur le champ à Woolwich afin d'avertir le Prince. Mais en vain, l'Empereur mourut à 10h45. Il ne resta plus au fils qu'à prier pour le salut de son père.

A lire :

Edouard Boeglin, Napoléon III, citoyen suisse, article paru dans le journal L'Alsace du 12 août 1998.
Emile Ollivier, Le Prince Louis-Napoléon avant la révolution de 1848, Revue des Deux-Mondes, 1895.
P. Ganière, Le dernier exil de Napoléon III dans la Revue du Souvenir Napoléonien, 1988.
F. Puech, La popularité de Napoléon III en Angleterre après 1870 dans la Revue du Souvenir Napoléonien, 2002.